La CGT-Aides à domicile a sorti la calculette : « En 2021, le prix moyen à la pompe était de 1,50 euro. Aujourd’hui il est de 2,10 euros, soit 40 % d’augmentation. » Sur la même période, l’indemnité kilométrique touchée par ces salariées – 93 % sont des femmes – est passée de 35 centimes à 38 centimes. Soit une revalorisation de seulement 8,5 %, actée dans la convention collective.
« Il va bientôt falloir payer pour travailler », soupire Jeanne, aide à domicile dans les Pyrénées-Orientales, qui souhaite rester anonyme car sa situation professionnelle est « assez tendue ». Elle est salariée de l’association Aide à domicile en milieu rural (ADMR), une structure qui emploie 400 à 450 salariées dans son département et plus de 94 000 en France. Chaque jour, elle accompagne les personnes âgées, ou en situation de handicap, fait les courses, aide à l’habillage, à la toilette et parcourt 100 à 120 kilomètres. « Soit environ un plein par semaine. » Avec la hausse des prix du carburant, « c’est devenu intenable », estime-t-elle.
Quelques centimes en plus d’indemnité kilométrique
Depuis le début des attaques états-uniennes et israéliennes contre l’Iran, les frappes en réponse, par l’Iran, d’installations énergétiques dans des pays du Golfe et le blocage par l’Iran du détroit d’Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial, les prix du carburant ont explosé. Sur le terrain, les aides à domiciles poussent un cri d’alarme.
Il n’est qu’en partie entendu. L’association ADMR est très dépendante des subventions du Département, elles-mêmes conditionnées par celles de l’État. En mars, les aides à domicile de cette structure ont obtenu, dans plusieurs département, comme l’Hérault, la Seine-Maritime, la Haute-Saône ou le Doubs, une hausse de quelques centimes de leur indemnité kilométrique. « Dans les Pyrénées-Orientales, nous avons un rendez-vous avec le Département mi-avril. Nous en attendons beaucoup », poursuit Jeanne.
Les aides à domicile ne sont pas les seules à être particulièrement exposées à la hausse des prix du carburant. Les infirmières libérales, les moniteurs d’auto-école ou encore les chauffeurs de taxi réclament aussi une aide de la puissance publique.
Mais le gouvernement rechigne à agir, rappelant un contexte budgétaire serré. Le 27 mars, le ministre de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, a seulement débloqué 70 millions d’euros pour avril. La somme est destinée aux marins-pêcheurs, aux agriculteurs et aux chauffeurs routiers.
Le 7 avril, la ministre déléguée à l’Énergie, Maud Bregeon, a laissé entendre que des aides seraient bientôt à l’ordre du jour pour d’autres professions, notamment les aides-soignantes et les aides à domicile. Mais rien pour l’ensemble des consommateurs. La ministre a rejeté tout blocage des prix.
Des solutions possibles du côté des patrons
L’État et les distributeurs de carburant sont les seuls en mesure de bloquer les prix à la pompe. TotalEnergies a d’ailleurs tenté un coup commercial en plafonnant, dans ses stations, les prix à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,25 euros pour le gazole jusqu’à fin avril.
Mais les employeurs ne sont pas non plus dépourvus de moyens d’action. Dans divers secteurs, des salariés insistent pour qu’ils actionnent les leviers en leur possession. Cela peut passer par l’augmentation de l’indemnité d’éloignement, qui concerne les salariés qui habitent loin de leur domicile, des augmentations de salaire ou encore la mise en place du télétravail.
Chez Vinci autoroutes, la CFDT demande une réévaluation des primes d’éloignement et le développement du télétravail. Même demande chez Michelin. « Cette situation est d’autant plus préoccupante que certaines catégories n’ont bénéficié d’aucune augmentation salariale cette année », appuie, dans une lettre à la direction de Michelin, Nicolas Robert, délégué syndical central de Sud.
Aux Finances publiques, Solidaires, syndicat majoritaire, ironise sur l’attitude de la direction, qui refuse toute mesure pour pallier l’augmentation du prix du carburant. « [Nos interlocuteurs], que nous découvrons […] spécialistes de la situation internationale, indiquent même à nos représentantes et représentants que la situation ne va pas durer... et donc ne considèrent pas cela comme un problème », écrit le syndicat dans un communiqué du 7 avril. Solidaires Finances publiques revendique la mise en place exceptionnelle du télétravail sur tout le territoire ainsi que la réouverture des négociations salariales.
Si la contestation se limite souvent à des courriers et des communiqués, de premiers rassemblements interprofessionnels voient aussi le jour. Dans le Loiret, la CGT a organisé cinq rassemblements le 8 avril. À Dijon, Solidaires appelle à manifester devant la préfecture le 14 avril.
Bénéfices des groupes pétroliers
Les demandes qui ont émergé dans les entreprises ont conduit les confédérations syndicales à poser des revendications nationales face à la hausse du carburant. Pour la CGT et Solidaires, un triptyque est répété : blocage des prix, augmentation générale des salaires, taxation des superprofits. En vain, pour l’heure.
La stratégie est différente du côté de la CFDT, qui demande que les aides ciblent « celles et ceux qui n’ont pas d’autres alternatives que de prendre leur véhicule personnel pour se rendre au travail ». Des demandes plus conformes aux volontés du gouvernement.
Enfin, la CGT et Solidaires pointent la responsabilité des grands groupes pétroliers, qui réalisent des profits colossaux depuis le début de la guerre. Une étude publiée par l’ONG Greenpeace conclut que « les compagnies pétrolières réalisent plus de 80 millions d’euros de profits supplémentaires par jour depuis le début de la guerre ».
Pour le seul mois de mars, ces superprofits représentent environ 2,5 milliards d’euros. TotalEnergies aurait particulièrement profité de cette situation. Anticipant la fermeture du détroit d’Ormuz, la multinationale française a acheté des barils en masse avant l’explosion des prix. « Un profit exceptionnel d’un milliard de dollars en mars en spéculant sur la guerre et la hausse des prix », dénonce l’association Attac.
