Trois ans après qu’une cinquantaine de travailleurs, dont beaucoup sans-papiers, ont été exploités dans le vignoble champenois, parfois sans même être payés, la justice a confirmé en partie les condamnations de celles et ceux qui se sont rendus coupables de traite d’êtres humains, travail dissimulé et emploi d’étrangers sans autorisation. Ce 4 mars, la cour d’appel de Reims a confirmé la peine de quatre ans de prison, dont deux ferme, de la dirigeante de la société de prestations viticoles Anavim (aujourd’hui dissoute).
Cette quadragénaire, Svetlana Goumina, originaire du Kirghizstan, avait reçu le soutien du youtubeur d’extrême droite Vincent Lapierre dans un reportage, relayé par des sites affiliés. Les sociétés de prestataires de service comme la sienne, Anavim, se sont démultipliées ces dernières années, notamment hors de France. Elles fournissent une large partie des 120 000 travailleurs qui viennent chaque année pour les vendanges. De la main-d’œuvre à bas coût, dont le recrutement se base sur une concurrence organisée entre travailleurs d’Afrique de l’Ouest et d’Europe de l’Est, tandis que les locaux délaissent ce travail difficile, devenu trop mal rémunéré.
La confirmation de la condamnation « est une bonne chose », salue José Blanco, secrétaire général de la CGT-Champagne. « Sans peine de prison malheureusement, ces prestataires ne s’arrêteraient pas dans leurs mauvaises pratiques », estime-t-il. Les deux hommes de main de Svetlana Goumina, chargés notamment du recrutement et du transport des travailleurs, ont vu leur peine légèrement allégée à un an de prison avec sursis (contre trois ans, dont un ferme en première instance). En revanche, la société du viticulteur ayant fait appel à Anavim pour vendanger, la SARL Cerseuillat de la Gravelle, a été relaxée en appel. La dernière étape pour les saisonniers exploités se jouera devant les prud’hommes : la plupart n’ont reçu aucun salaire, ou un salaire minime par rapport à ce qui leur avait été promis.
Sous pression, le vignoble champenois progresse, « tout doucement »
Depuis les vendanges de 2023, où les conditions de travail délétères ont été mises en lumière par ces syndicalistes et par les médias, après la mort de cinq vendangeurs et cette affaire de traite d’êtres humains, l’ensemble du vignoble champenois est sous pression. « On commence à voir des prestataires qui construisent des logements pour leurs vendangeurs. On voit que tout doucement, ça avance », se satisfait José Blanco.
Sur le terrain, lors des vendanges 2024, Basta! avait pu constater la plus grande réactivité des autorités face aux alertes, notamment dans le démantèlement des campements insalubres et illégaux destinés aux vendangeurs. Reste que les abus en matière de droit du travail se poursuivent, plus discrètement. Notre équipe avait par exemple rencontré des saisonniers polonais payés en dessous du Smic. C’est que la régulation des sociétés qui fournissent cette main d’œuvre demeure trop faible : « Il n’y a pas de prérequis : n’importe qui peut ouvrir une société de prestation de services, sans rien connaître au champagne ni au droit du travail », expliquait Philippe Cothenet, secrétaire général adjoint de l’intersyndicale CGT Champagne.
Dans cette cascade de sous-traitance, il reste aussi difficile de retracer les responsabilités des donneurs d’ordre, à l’image de la SARL du viticulteur relaxé en appel. Sans parler des maisons de champagne, à qui le raisin est livré. Jusqu’ici, ces marques de luxe ont été protégées des procès qui émergent ces dernières années. « Ce procès doit marquer un tournant » pour « attirer l’attention du monde entier sur ce qu’il se passe réellement en Champagne », espérait tout de même Maxime Cessieux, l’avocat de la CGT de la Marne et de la fédération agroalimentaire et forestière, lors de l’audience de première instance. En n’oubliant pas que ces pratiques abusives se déroulent aussi dans d’autres vignobles, moins médiatiques, « comme dans l’Aube ou dans le Bordelais », conclut José Blanco.
