Réintroduire des néonicotinoïdes interdits en France depuis 2018, c’est ce que prévoit la nouvelle proposition de loi du sénateur Laurent Duplomb, déposée le 30 mars. L’enjeu, affirme le texte, serait d’« éviter la disparition de certaines filières agricoles ». Deux substances insecticides, l’acétamipride et le flupyradifurone, pourraient ainsi être réautorisées de manière dérogatoire pour quatre filières – betterave sucrière, pomme, cerise et noisette.
Un rapport a régulièrement été cité ces derniers mois, tant par les partisans de cette proposition de loi que par ses détracteurs. Il s’agit du rapport de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), remis au gouvernement le 28 octobre 2025, sur les alternatives existantes à l’usage des néonicotinoïdes pour protéger les cultures.
D’un côté, Laurent Duplomb lit dans ce rapport la confirmation que des filières sont « en impasse totale et où les phytosanitaires sont la seule solution ». De l’autre, des organisations environnementales comme Pollinis considèrent que « l’Inrae a été claire sur le fait que de nombreuses alternatives à ces pesticides existent ».
Qu’en est-il vraiment ? « Notre rapport sur les alternatives aux pesticides est parfois utilisé avec un peu de mauvaise foi », constate auprès de Basta! le directeur de recherche à l’Inrae qui a coordonné le rapport, Christian Lannou. Actuellement, 460 chercheurs ingénieurs de l’Inrae travaillent sur les alternatives aux pesticides. Entrons dans le détail de chaque filière.
Cliquez sur les liens ci-dessous pour visualiser directement les alternatives dans une filière.
– Betterave sucrière
– Pommes
– Cerises
– Noisettes
– Pas de solution sans interdiction ?
Betterave sucrière : « L’arrêt des néonicotinoïdes n’a pas été une catastrophe »
La jaunisse de la betterave, une maladie transportée par les pucerons, peut causer des pertes de récolte localement élevées dans cette filière. « Tout le monde reconnaît qu’il y a eu un vrai problème pour la production en 2020 parce que les producteurs, qui n’avaient plus accès aux néonicotinoïdes se sont fait surprendre. Pour autant, l’arrêt des néonicotinoïdes n’a pas été une catastrophe pour la filière, contrairement à ce qu’on entend parfois », souligne Christian Lannou. Même si, localement, certaines zones peuvent avoir des niveaux d’infestation assez élevés.
Ainsi, loin des prévisions sombres de la filière, les rendements de la betterave à sucre pour l’année 2025 se situent finalement autour de 85 tonnes à l’hectare – supérieurs à la moyenne de la décennie écoulée – alors que les planteurs n’ont pas pu utiliser de néonicotinoïdes cette année.

À défaut de néonicotinoïdes, la filière recourt ces dernières années à d’autres insecticides dits « aphicides » (destinés à détruire les pucerons) comme le Tepekki ou le Verseon. La filière a aussi obtenu des dérogations pour le Movento, alors même que la substance active du Movento, le spirotétramate, est interdite en Europe depuis 2024.
Cela ne suffit pas pour Laurent Duplomb qui prévoit, dans l’article 2 de sa nouvelle proposition de loi Duplomb, le recours à l’acétamipride pour la betterave sucrière en cas « d’impasse technique avérée ». « En betterave, on n’a jamais utilisé d’acétamipride. Mais les betteraviers veulent augmenter leur arsenal de produits chimiques pour être sûrs d’avoir de quoi lutter contre la jaunisse », analyse Christian Lannou.
L’article 1 de la nouvelle proposition de loi Duplomb entend également réautoriser l’enrobage de semences avec du flupyradifurone, dont le mode d’action est similaire aux néonicotinoïdes. Jusqu’en 2018, les betteraviers disposaient précisément de semences enrobées de néonicotinoïdes avant qu’ils ne soient interdits pour leurs effets sur les pollinisateurs. « Une semence enrobée, c’est simple : vous la semez, vous n’avez pas besoin de traiter et vous n’avez pas de problème phytosanitaire. Cela explique d’ailleurs pourquoi la filière betteraves est un peu en retard en termes de recherche d’alternatives », observe Christian Lannou.
Betterave sucrière : des solutions mécaniques combinées à de la surveillance
Qu’en est-il alors des alternatives à ces produits chimiques dans la filière ? « Certaines sont parfaitement maîtrisables, comme la prophylaxie, qui consiste à détruire les repousses de betteraves après récolte », indique le chercheur.
Des mesures menées en début d’année par l’Institut technique de la betterave (ITB) ont ainsi montré que plus de deux tiers des repousses contenaient le virus de la jaunisse. « Ces résidus, souvent mis au bout des champs, sont des réservoirs de contamination. Tout le monde sait maintenant qu’il faut détruire ces repousses », précise Christian Lannou.
Il est notamment possible de le faire de manière mécanique, en retournant les andains de déterrage lorsque la terre est suffisamment sèche et maniable. « Mais on constate, y compris en discutant avec les responsables de la filière, que les agriculteurs ne le font pas, notamment parce que c’est du travail en plus », pointe le directeur de l’Inrae.
Selon l’institut de recherche, cette destruction des repousses doit se combiner à l’épidémiosurveillance, c’est-à-dire la surveillance des pucerons, comme le fait cette carte. « Si on n’a pas cette connaissance, on n’est pas capable d’ajuster les moyens de lutte, abonde Christian Lannou. Par exemple, les solutions de biocontrôle vendues sous forme de granulés qui diffusent une odeur répulsive contre les pucerons verts doivent être disposées au bon moment pour repousser les premiers pucerons. Si vous les mettez quand il y a déjà trop de pucerons, ça ne sert plus à rien. Même chose pour les auxiliaires, comme les chrysopes qui vont manger les pucerons : il faut les mettre quand il n’y a pas encore trop de pucerons, ce qui suppose d’avoir une bonne connaissance du risque. »
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Pommes : « On a les moyens nécessaires pour éviter l’épandage de produits »
Parmi les autres filières visées par la nouvelle proposition de loi Duplomb figure la pomme. Elle fait actuellement face au puceron cendré. Ce puceron pique les feuilles et sécrète une toxine, ce qui amène les feuilles à se recroqueviller et s’enrouler sur elles-mêmes. Les pucerons prolifèrent alors à l’intérieur.
« Autrefois, on avait des insecticides systémiques qui pénétraient dans la plante : que le puceron soit caché sous les feuilles ou pas, il était tué, détaille Christian Lannou. Les insecticides actuellement autorisés sont des insecticides de contact, qui ne vont agir que s’ils touchent directement le puceron. Si le puceron est protégé dans sa feuille enroulée, vous n’y avez plus accès avec les produits actuels. Les producteurs de pommes sont donc en train de se faire déborder par ce type de puceron qui prolifère. » L’article 3 du texte de Laurent Duplomb propose en conséquence, pour cette filière, de réautoriser l’acétamipride et le flupyradifurone pour une durée de trois ans non renouvelable.
Le rapport de l’Inrea préconise d’autres voies. « Il faut changer complètement la stratégie de lutte. On a aujourd’hui les moyens biologiques nécessaires pour éviter l’épandage de produits. Mais cela suppose de s’attaquer au problème dès l’automne c’est-à-dire au moment où les femelles de pucerons arrivent, afin de diminuer au maximum les populations initiales, explique Christian Lannou. C’est possible, mais je ne dis pas que c’est simple car ça demande de reconcevoir le système de protection. »
Le rapport insiste également sur la nécessité de sécuriser l’accès aux produits de biocontrôle, ainsi qu’aux huiles essentielles, par exemple, qui font actuellement l’objet de dérogations. La question des attentes des circuits de commercialisation est aussi soulevée. « On demande l’impossible aux producteurs de pommes. Les standards de commercialisation, c’est une pomme parfaite. Vous ne verrez jamais dans un magasin une pomme avec une tâche. Le producteur sait parfaitement que, s’il envoie un lot de pommes qui n’ont pas un aspect parfait, le lot lui sera renvoyé et il ne sera pas payé », relève Christian Lannou. En tant que consommateur et consommatrice, est-on prêt à acheter des pommes tâchées pour sortir des pesticides de synthèse ?
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Cerises : « Une batterie de solutions »
Les cerisiers sont aussi attaqués par un insecte invasif, la Drosophila suzukii. « Ils sont arrivés dans les années 2010, ont augmenté et sont devenus un problème plus récemment. Mais il y a une batterie de solutions possibles », note Christian Lannou. Les filets figurent dans cette panoplie. « C’est comme une grande serre, mais c’est un filet à la place qui recouvre la parcelle, c’est très efficace. En revanche, vous passez d’un investissement de 10 000 euros de l’hectare à 100 000 euros de l’hectare, si l’on inclut la bâche anti-pluie », ajoute le chercheur.

À moins d’être fortement subventionnés, impossible pour les petits producteurs d’y avoir accès. Résultat, la filière se restructure avec des producteurs qui se désengagent et d’autres qui se spécialisent. « Les filets, on peut se les permettre en cerises uniquement parce que c’est une production très bien valorisée. Vous ne pouvez pas faire ça avec de la pomme ou avec de la noisette car vous ne rentrerez pas dans vos frais », tient à préciser Christian Lannou.
Des solutions de biocontrôle existent également pour cette filière, comme le kaolin, un argile blanc pulvérisé sur les cerisiers. « Selon les producteurs eux-mêmes, ça marche assez bien contre la mouche de la cerise. Mais les cerises ne sont plus commercialisables : comme il y a des traces blanches dessus, personne ne va les acheter. L’agriculteur fait des choix, mais il fait face à beaucoup de contraintes pour la commercialisation de ses produits », relève le chercheur.
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Noisettes : soutenir financièrement la filière en attendant un parasitoïde ?
La filière noisette est fortement mise en difficulté par la punaise diabolique, détectée en France depuis 2012. Depuis l’interdiction des néonicotinoïdes, les producteurs de noisettes recourent à des insecticides de la famille des pyréthrinoïdes. « Il faut en mettre souvent, parce qu’il faut que le produit entre en contact avec l’insecte, sinon ça ne fonctionne pas. Ce ne sont pas des produits qui pénètrent dans la plante. S’il pleut, par exemple, il faut recommencer », illustre Christian Lannou.
Jusqu’à quinze traitements dans la saison ont pu être comptabilisés. Une cadence d’intervention difficilement supportable pour les producteurs, ne serait-ce qu’en temps de travail, et très dommageable pour la biodiversité. « Les pyréthrinoïdes tuent quasiment tous les insectes, ce qui fait qu’il n’y a plus d’auxiliaires. Les producteurs constatent aussi qu’ils ont de plus en plus de problèmes d’acariens, alors que la régulation se faisait naturellement autrefois », dit le directeur de l’Inrae. L’accumulation de traitements engendre par ailleurs un risque élevé d’apparition de résistance chez la punaise.
Que changerait la réintroduction de l’acétamipride, comme le préconise la nouvelle proposition de loi Duplomb ? « Un traitement d’acétamipride pourrait remplacer à peu près trois traitements de ces fameux pyréthrinoïdes », estime Christian Lannou. Lui et les équipes de l’Inrae s’attellent à développer des alternatives. Il salue la création très tôt par la filière noisette d’un service de recherche et développement, l’Association nationale des producteurs de noisettes (ANPN). Celle-ci a mis au point la production d’auxiliaires parasitoïdes qui mangent les œufs des punaises.
« L’ANPN est capable de les élever, de les produire, de faire des lâchers, mais ils ne sont pas encore au stade où ils peuvent les produire en grande quantité et les lâcher en masse dans une région. On a donc une solution à portée de main, relève le chercheur. En attendant, est-ce qu’il faut soutenir financièrement la filière ou autoriser l’acétamipride ? Le choix revient aux députés. »
Aurélie Trouvé, députée insoumise, s’est clairement exprimée à ce sujet fin 2025 lors de la présentation du rapport sur la pétition contre la loi Duplomb. « Pour les noisettes, l’alternative sera effective dans trois à cinq ans : elle passe par un parasitoïde. En attendant, il faut compenser les baisses de rendement, qui atteignent 20 à 30 %. Les producteurs de noisettes sont au nombre de 300 : l’État pourrait leur donner les moyens de se maintenir jusqu’à ce qu’on dispose enfin de cette protection. »
Une aide de crise exceptionnelle de trois millions d’euros a été accordée par l’État en avril 2026 pour compenser une partie des pertes de chiffre d’affaires des exploitations en noisettes les plus touchées.
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« Pas de solution sans interdiction »
Le mantra du syndicat agricole FNSEA est le suivant : il ne doit pas y avoir d’interdiction de produits sans solution. Christian Lannou préfère dire qu’ « il n’y aura pas de solution sans interdiction. Ce n’est pas pour jeter la pierre aux agriculteurs, ça vaut pour tout le monde, ajoute-t-il, évoquant le cas des pailles en papier qui n’auraient pas été développées sans l’interdiction des pailles en plastique. Si on avait attendu que les alternatives apparaissent toutes seules, sans jamais interdire quoi que ce soit, ça ne serait jamais sorti en réalité. »
Dans le milieu agricole, aucune recherche sur des alternatives aux néonicotinoïdes en enrobage de semences n’a ainsi été développée avant leur interdiction en 2018. « À ce moment-là, c’est vrai, il n’y avait pas d’alternative pour la betterave parce qu’on n’en avait pas cherché, reconnaît Christian Lannou. On s’est alors mis à faire de la recherche très activement sur le sujet. La recherche, pour sortir des solutions, peut se mobiliser très rapidement. On peut aller relativement vite, 3 à 5 ans, pour développer des solutions opérationnelles. Notre rapport fourmille d’alternatives. Toutes ne sont pas encore opérationnelles mais ça marche. »

