Armée à l’école : « L’enseignement à la défense n’est pas forcément militaire » 

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Alors que les autorités multiplient les initiatives pour faire entrer l’armée dans les établissements scolaires, le chercheur Olivier Schmitt appelle plutôt à une formation de l’ensemble de la société, dont la gauche, aux questions de défense.

par Elsa Sabado

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Basta! : Depuis plusieurs années, le pouvoir politique multiplie les initiatives et dispositifs pour faire entrer l’armée dans les établissements scolaires et les structures de jeunesse. À quels besoins cela répond-il ?

Portrait en noir et blanc d'Olivier Schmitt
Olivier Schmitt est professeur et directeur de la recherche à l’Institut des opérations militaires de l’Académie de défense du Danemark. Ancien directeur scientifique de l’Institut français des hautes études de défense nationale, il est l’auteur de Préparer la Guerre. Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine (PUF, 2024).
©DR

Olivier Schmitt : Le besoin de renforcer les liens entre civils et militaires se retrouve dans tous les pays européens, mais le cas français comporte plusieurs particularités. L’articulation entre sociétés civiles et besoins militaires a été rendue évidente par la Première Guerre mondiale : la guerre moderne est industrielle et requiert un effort de l’ensemble du pays.

Aujourd’hui, les doctrines militaires russes prévoient un ciblage des populations civiles, par des frappes et des opérations de sabotage des services essentiels, afin de faire pression sur les dirigeants dans la phase initiale d’un conflit. Si la dissuasion face à la Russie devait échouer, les populations civiles doivent être conscientes qu’elles sont des cibles, et donc connaître les attitudes à adopter. C’est ce qu’on appelle par exemple dans les pays nordiques la « défense totale ».

En France, la question des relations entre l’armée et la société est d’abord liée à la tradition républicaine française, selon laquelle tout citoyen a des droits, mais aussi le devoir de défendre la nation. La création de ces dispositifs entre armée et Éducation nationale résulte de l’idée selon laquelle la prise de conscience de ce devoir passe par des moments d’échanges – la journée défense et citoyenneté, le service national universel ou l’enseignement à la défense par des réservistes. Toutefois, le risque est de réduire la défense nationale, qui implique l’intégralité des secteurs de la société, à la seule défense militaire. En voulant informer sur les armées, on risque paradoxalement de déresponsabiliser les citoyens.

Enfin, ces dispositifs sont liés à l’angoisse d’une armée traumatisée par trois épisodes de guerre civile en France : la Commune, la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie. Depuis, les responsables politiques sont obsédés par l’idée de créer de la cohésion nationale, et confient cette tâche aux experts en la matière : l’armée. En oubliant que la cohésion que sait créer l’armée, par la souffrance collective, le sport, la discipline, la tradition, a un objectif opérationnel.

Les marches en ordre serré, les saluts au drapeau, etc. ont pour objectif de créer un collectif uni en vue du combat. Sans cet objectif, ces pratiques perdent leur sens et relèvent de la pensée magique : tout jeune forcé de faire un salut au drapeau ne va pas automatiquement devenir un patriote… L’enjeu de cette préoccupation permanente pour la cohésion sociale est également le respect du pluralisme : une société politiquement pluraliste peut, en principe, également être unie face à des ennemis extérieurs, mais le débat politique tend parfois à confondre unité et unanimisme.

Ce resserrement des liens entre l’Éducation nationale et l’armée semble être un revirement, alors que pendant la seconde moitié du XXe, les enseignants avaient plutôt à cœur de sanctuariser l’école vis-à-vis de l’armée. Comment l’expliquez-vous ?

Ce retour en force de l’idée de resserrer les liens entre armée et école est lié au contexte international. On vit objectivement un moment dangereux, les sources de la prospérité et de la sécurité de la France s’étant effondrées. Les élites dirigeantes ont commencé à prendre conscience de cet état de fait en 2022, et se sont mis en tête de réduire le décalage entre leur perception de cette dangerosité et celle de la population.

Et, en France, ce n’est pas sans rapport avec un glissement politique vers la droite, une aspiration croissante au rétablissement d’une forme de hiérarchisation des rapports sociaux, et une politisation de l’armée. Le meilleur exemple en est l’appel régulier à l’intervention de l’armée dans les banlieues, auquel l’armée répond systématiquement qu’il s’agit d’une mauvaise idée, dangereuse qui plus est.

Au vu du nouveau contexte géopolitique, la sensibilisation aux questions de défense, y compris de défense civile, doit-elle réellement se faire au sein de l’école ? Et, si oui, quels garde-fous placer pour ne pas basculer dans une forme d’endoctrinement ou de propagande militariste ?

Pour moi, le problème de l’enseignement à la défense ne se situe pas dans le fait qu’il se fasse dans le cadre de l’école. En revanche, il faut qu’il soit assuré par les enseignants, avec une forme de liberté pédagogique. L’enseignement à la défense n’est pas forcément militaire. Qu’un professeur d’histoire-géographie dispense ces cours, ce serait très bien. Je pense que mettre des réservistes devant une classe, c’est prendre le risque que des gens fassent n’importe quoi devant les élèves. Si le résultat est un PowerPoint préparé par le ministère que les réservistes vont montrer, pour moi, c’est de la communication, pas de l’éducation.

L’école sert à éduquer, à forger l’esprit critique pour que les citoyens prennent leurs décisions. C’est pour cela que je regrette que le programme d’éducation morale et civique, où l’enseignement à la défense aurait toute sa place, ait été vidé de sa substance. Au moment où le budget de la défense atteint 80 milliards d’euros, il ne me semble pas inintéressant d’éduquer les élèves à ce à quoi vont être dédiés ces crédits.

En plus, depuis la mise en place des classes de terminale à spécialité géopolitique, on voit que les jeunes adorent ça, et qu’ils s’orientent plus qu’auparavant vers des études de relations internationales ou de défense. Il y a une vraie demande sociale de compréhension de ce qui est en train de se passer, et le meilleur exemple en est que vous m’appelez…

Avec la nouvelle situation internationale, la gauche se confronte à une difficulté politique : d’un côté elle amalgame et critique armée, militarisme et nationalisme guerrier, et en même temps, elle doit prendre position vis-à-vis des offensives de régimes illibéraux, qu’il s’agisse de la Russie ou des États-Unis. Comment sortir de cet étau ? Comment y répondent les gauches dans les pays exposés à l’impérialisme de la Russie ?

Ce n’est pas la première fois que la gauche en France doit s’éduquer sur ces questions : le récent livre de Maxime Launay La Gauche et l’armée en France (Nouveau monde, 2025) montre bien cette acculturation progressive après 1968. Sur le fond, ce n’est pas parce qu’un État ou un régime veut du mal au projet européen et aux valeurs démocratiques qu’il faut adhérer à l’ordolibéralisme que proposent aujourd’hui l’Union européenne et le Parlement de centre droit.

La menace externe ne doit pas réduire à néant le pluralisme au sein des pays européens. En Scandinavie, les partis de gauche et d’extrême gauche reconnaissent tous le danger que représente la Russie, mais n’adhèrent pas forcément aux politiques qui sont menées dans leur pays. À ce titre, l’entretien donné il y a quelques mois à Mediapart par Li Andersson, eurodéputée finlandaise du groupe La Gauche [dont fait partie LFI, ndlr] est très intéressant. Il y a une grande différence entre la gauche nordique, qui voit au quotidien les agissements de la Russie, et la gauche en France, bien plus marquée par l’anti-américanisme.

Autre réaction possible vis-à-vis de la menace russe : le pacifisme. Rousseau, imaginait une société peuplée de chrétiens tous convaincus de tendre la joue gauche. Bien qu’il s’agisse d’une éthique individuellement admirable, une société ainsi peuplée s’effondre dès qu’elle est attaquée par un ennemi extérieur qui ne partage pas ce pacifisme. Si tout le monde est pacifiste, il n’y a plus de communauté politique. Enfin, pour les internationalistes, la question qui se pose est celle de l’arbitrage politique sur l’identité de leur principal adversaire : est-ce leur propre État ou bien la Russie de Poutine ? C’est un choix éminemment politique.

Selon vous, l’armée de métier penche-t-elle toujours très à droite, ou est-ce en train d’évoluer ?

C’est très difficile à mesurer. Il n’existe pas d’enquêtes sociologiques sur les militaires, pour leur propre protection. On trouve dans l’armée une grande diversité sociale pour ce qui est des engagés du rang [la catégorie de base de la hiérarchie militaire, ndlr]. La représentation des immigrés est plus importante que dans le reste des corps sociaux. Mon collègue Elyamine Settoul a produit un travail qui montre que les valeurs d’effort physique, d’engagement, de méritocratie portées par l’armée peuvent correspondre aux valeurs d’engagement des couches les plus populaires de la société. Il est probable que les officiers, eux, penchent en moyenne plutôt à droite, même si c’est loin d’être automatique. Les options politiques dépendent des classes sociales qui la composent, et varient au sein même des différentes catégories…

Plusieurs enquêtes et documentaires ont mis en lumière la présence de franges d’extrême droite au sein de l’armée. Faut-il s’en inquiéter, surtout si l’extrême droite arrive au pouvoir en France ?

L’armée est le reflet de la société. Dans une société française qui se droitise, il n’est pas surprenant de trouver ce type de comportements. Les travaux de Claude Weber ou Christel Coton sur les officiers de l’école de Saint-Cyr montrent par exemple une surreprésentation des opinions conservatrices et de l’expression religieuse par rapport aux autres étudiants du même âge. Mais ils notent aussi que les opinions et pratiques les plus radicales sont généralement minoritaires au sein même d’une promotion, et que les officiers concernés apprennent à modérer leur expression publique sur les sujets politiquement clivants, notamment en vue des promotions et de la réussite aux concours majeurs, comme l’École de guerre.

Ce qui montre une reconnaissance du fait que leur opinion n’est pas forcément ajustée aux attentes de l’institution, et encore moins des autorités civiles. En cas de prise de pouvoir par l’extrême droite, il est probable que ces opinions « rentrées » deviennent beaucoup plus audibles, mais cela ne signifie pas qu’elles constituent celles de la majorité du corps des officiers.

Pensez-vous qu’en cas d’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en France, l’armée puisse être « purgée », comme cela se passe actuellement aux États-Unis ? Comment l’éviter ?

Dans le système hyper hiérarchisé de la Ve République, rien n’interdira, si l’extrême droite arrivait au pouvoir, qu’elle nomme un chef d’état-major qui influence lui-même la nomination des officiers généraux. Le système actuel donnant beaucoup de pouvoir à l’exécutif repose en fait sur l’idée que les élus seraient raisonnables, et les abus potentiels limités par la vertu personnelle.
L’attitude de l’armée à l’égard du pouvoir politique en France est très marquée par le putsch des généraux de 1961. Depuis, le pouvoir politique est soucieux qu’aucune tête ne dépasse, et les armées ont intériorisé l’idée qu’elles n’avaient pas à intervenir sur les questions politiques.

Quand, en 2021, une vingtaine de généraux a signé une tribune d’extrême droite dans Valeurs actuelles, le général Didier Castres, ancien chef « opérations » de l’état-major des armées, a pris sa plume dans Libération en leur demandant pourquoi leur parole aurait plus de poids que celle de juges, d’infirmiers ou de travailleurs sociaux, en rappelant les limites de la décence démocratique. C’était un signal rassurant.

Pour autant, ces œillères de l’armée vis-à-vis de la politique ne sont à mes yeux pas satisfaisantes. Elle ne peut pas se contenter d’obéir et mon sentiment est renforcé par ce qui se passe en ce moment aux États-Unis. La formation des militaires manque d’une éducation politique et aux relations civilo-militaires, qu’elle accepte de discuter d’hypothèses inconfortables.

Il faut qu’elle se pose la question : où commence et s’arrête la légitimité du pouvoir politique, si celui-ci est destructeur ? En France, l’armée se fonde sur un compromis historique : on accorde aux militaires une liberté de conscience, mais ils doivent la loyauté à l’armée et au pouvoir politique. Cette attitude méconnaît une impasse : que se passe-t-il quand l’autorité politique devient antidémocratique ? Je plaide personnellement pour former des officiers démocrates.

Dans les années 1930, des militants antifascistes et internationalistes ont crée leurs propres armées, avec les brigades internationales, la Résistance… Aujourd’hui, avec la professionnalisation de l’armée et sa technicisation, comment imaginer une éventuelle résistance ?

Aujourd’hui, en France, bien qu’il y ait un grand nombre d’armes en circulation du fait du grand nombre de chasseurs, la connaissance de base des questions militaires est très faible. On ne peut pas forcément imaginer un corps de francs-tireurs comme autrefois. L’asymétrie est trop forte entre les moyens de la police ou de l’armée moderne et la population désarmée. La comparaison avec la Résistance est difficile : la génération qui a alors pris les armes avait fait la Première Guerre mondiale.

Et, aujourd’hui, de qui l’extrême droite serait-elle la collaboratrice ? De la Russie ? Des États-Unis ? Ce ne sont pas des nations qui ont tenté de nous envahir par le passé. Donc, il est difficile de mobiliser sur ce type de registre, à la fois du point de vue des moyens, et de celui de l’imaginaire. En revanche, s’il y a réellement une guerre civile en France, il n’y a aucune raison que l’armée reste unifiée, et donc il y aurait nécessairement dans les deux camps des gens avec des compétences, des accès, des moyens…

Si l’Europe renoue avec une stratégie militaire de défense, comment éviter que cet outil militaire soit, demain, utilisé pour dominer, accaparer des ressources ou des territoires ?

Aujourd’hui, l’objet de l’armée dans une démocratie est de défendre la nation et de dissuader les autres de nous attaquer. Si la dissuasion échoue, alors, on se défend. Pour garantir ce mandat, il faut un contrôle politique de l’armée. Il n’y a pas de contournement possible de cette question, à laquelle toutes les forces politiques doivent s’intéresser.

Après la guerre froide, et avec la disparition des menaces existentielles de la nation, les forces progressistes se sont investies dans le combat contre la globalisation, le néolibéralisme, en se contentant d’accompagner ou de condamner les interventions de l’armée, par exemple, en Afrique. Mais elles n’ont plus une connaissance intime des sujets.

La plupart des chercheurs critiques sur ces sujets se penchent, par exemple, sur la doctrine, mais méconnaissent le fonctionnement concret et les logiques de l’organisation, par exemple dans la manière de planifier des opérations. Or, il est impossible de se pencher sur les questions militaires sans s’intéresser à la « technicité » de l’emploi de la force : s’arrêter à étudier des doctrines et en déduire que l’armée est le mal car elle prévoit de tuer des gens ne suffit pas. Il y a eu un abandon intellectuel de ces questions.