Le 26 mars, les députés ont adopté une loi proposant d’instituer un « enseignement à la défense nationale ». Ce nouvel enseignement suscite des critiques, tant sur sa faisabilité – les enseignants ont déjà du mal à boucler les programmes existants – que sur son principe même : le rôle de l’école est-il de préparer les jeunes à la guerre ? D’autant que les cours seraient délivrés par des réservistes de l’armée au sein des établissements scolaires.
Son initiateur, le député Christophe Blanchet (MoDem), part du constat, établi en 2024 dans un rapport d’information parlementaire, dont il est le coauteur avec l’ex-députée LFI Martine Étienne, que les heures d’éducation à la défense déjà prévues par le Code de l’éducation depuis vingt-cinq ans ne sont pas réellement dispensées, ou de manière « trop dispersée » au sein de l’éducation morale et civique (EMC).
Au vu du contexte géopolitique et de la résurgence du risque de conflits armés, l’objectif de la loi est de faire de cet enseignement « un outil de résilience nationale, au service du lien armées‑Nation et de la cohésion républicaine ». « Un cours dédié à la défense et à la sécurité est pleinement compatible avec les exigences d’une démocratie moderne, dès lors qu’il est conçu comme un enseignement civique, pluraliste et transparent », assure le texte.
Le député Christophe Blanchet propose ainsi de rassembler les heures « dispersées » dans un enseignement à la défense nationale « structuré et obligatoire », afin de contribuer « à la formation civique et morale des élèves et à la compréhension des enjeux contemporains de défense ». Au collège comme au lycée, cet enseignement serait dispensé de manière transversale dans différentes matières. Après l’adoption du texte le 26 mars par une majorité de députés (centre, droite et extrême droite ont voté pour, insoumis et socialistes contre), le Sénat devra ensuite se prononcer, à une échéance encore inconnue. Le Conseil supérieur des programmes (scolaires) devra aussi être consulté.
« Top Gun à la française »
Pour Bérangère Basset, de Sud Éducation, tout cela « révèle la conception de l’école de Christophe Blanchet, comme un espace d’embrigadement de la jeunesse, de développement du patriotisme et de valorisation de l’armée. Il voulait développer le wargaming, développer un cinéma de guerre, et appelait de ses vœux un “Top Gun à la Française”. La loi du 26 mars résulte de sa frustration vis-à-vis du caractère optionnel du SNU (service national universel), là où il le voulait obligatoire », estime la syndicaliste.
Premier problème que pose ce nouvel enseignement : il risque d’alourdir un programme déjà chargé. « En réformant le Code de l’éducation, on formalise un enseignement à la défense au même titre que les fondamentaux. Mais on n’enlève rien du programme ! Il faut qu’ils nous expliquent comment ils vont faire. Nous craignons que d’autres options en pâtissent », s’inquiète David Dumont, secrétaire général adjoint de la fédération de parents d’élèves FCPE. Le député écologiste Nicolas Bonnet dénonce aussi une réforme qui se ferait au détriment d’autres enseignements. Louis Boyard, qui suit le dossier pour LFI, se fait le député des lycéens en pointant l’alourdissement de leurs emplois du temps déjà surchargés.
Les députés centristes et de droite qui ont voté le texte assurent de leur côté qu’il s’agit d’une refonte des heures déjà existantes, plutôt que d’un ajout. Pourquoi les heures prévues, mais peu ou pas assurées actuellement, le seraient davantage avec cette loi ? « Pour l’instant, on ne voit pas très bien comment cette loi va se traduire, on ne connaît pas, par exemple, le nombre d’heures visées. Elle se heurtera forcément à la question de la liberté pédagogique. Il y aura certainement des incitations des inspecteurs dans les différentes disciplines, des éléments introduits dans la formation continue des profs pour mettre en place ce programme », indique Bérangère Basset, de Sud Éducation.
Militarisation symbolique
C’est l’autre grand problème posé par cet enseignement à la défense : qui l’assurera ? Pour éviter qu’elle ne coûte à l’Éducation nationale avec des postes d’enseignants supplémentaires, le député propose que ces heures d’enseignement soient assurées par des réservistes de l’armée, plutôt que par des enseignants – ce qui supposerait, pour le seul niveau de seconde, la création d’un millier de postes d’enseignants. « Quel contrôle l’institution aura-t-elle sur des heures délivrées par des personnes qui n’ont aucune connaissance pédagogique ? Quels seront leur profil, leur programme ? », interroge David Dumont de la FCPE.
« Les exemples récents de dérives dans certains ateliers dits d’éducation à la défense doivent nous alerter. Ils montrent que, sans encadrement rigoureux et sans réflexion pédagogique approfondie, ces dispositifs peuvent produire l’effet inverse de celui recherché », souligne aussi le député écologiste Nicolas Bonnet. Une critique partagée jusqu’aux bancs de l’extrême droite, pourtant soutiens de la loi : « Vous proposez des intervenants extérieurs, mais avec quelles compétences pédagogiques, quelle formation et sous le contrôle de qui ? » interrogeait le représentant du RN, Roger Chudeau, en séance. Édouard Geffray, le ministre de l’Éducation nationale, affirmait aussi lors de son discours au Forum de Paris pour la défense et la stratégie, à la veille du débat sur la loi : « Ce ne sont pas les militaires qui doivent venir délivrer cet enseignement. »
Comment ne pas basculer d’un enseignement – critique – aux enjeux de défense à de l’embrigadement pur et simple ? « Le risque est réel d’une dérive vers une forme de militarisation symbolique de l’école, ou, à tout le moins, vers un discours déséquilibré qui mettrait l’accent sur les enjeux sécuritaires au détriment d’autres dimensions essentielles, comme la paix, la coopération internationale ou la prévention des conflits », pointait, lors des débats, Nicolas Bonnet. Son collègue de La France insoumise Louis Boyard dénonce quant à lui un « enseignement propagandiste ».
« Le risque que des gens fassent n’importe quoi devant les élèves »
« Vu la situation mondiale, on ne peut pas être dans un irénisme naïf, concède la syndicaliste enseignante Bérangère Basset. Mais le rôle de l’école, ce n’est pas d’accompagner ces conflits, c’est de donner des clés de compréhension, d’expliquer les jeux de domination qui les sous-tendent, de transmettre une culture de la paix, de la solidarité entre les peuples. Ce qui est dérangeant, c’est qu’on utilise l’école pour pallier la disparition du service militaire et recruter des conscrits pas suffisamment nombreux », estime-t-elle.
La FCPE s’alarme aussi d’une pression croissante sur ces sujets, et ce, malgré l’échec du service national universel. « Le président Macron expliquait il y a peu [lors de son discours sur la dissuasion nucléaire prononcé sur la base de l’Île longue, ndlr] : “Pour être libre donc, il faut être craint et, pour être craint, il faut être puissant.” Si les réservistes enseignent ce genre d’idées, l’école change complètement d’objectif. Pour être libre, il faut être émancipé, donc éduqué, et donc il faut des moyens », s’agace David Dumont. « Ce qui est désolant, c’est qu’on propose à la jeunesse de faire nation par la culture de la défense, faute de faire nation par la fraternité, la solidarité entre les peuples, parce que la promesse républicaine est en panne », poursuit-il.
Ancien directeur scientifique de l’institut des hautes études de Défense nationale, Olivier Schmitt partage des craintes similaires (voir notre entretien) : « L’enseignement à la défense n’est pas forcément militaire. Qu’un professeur d’histoire-géographie dispense ces cours, ce serait très bien. Mais je pense que mettre des réservistes devant une classe, c’est prendre le risque que des gens fassent n’importe quoi devant les élèves. Si le résultat est un PowerPoint préparé par le ministère que les réservistes vont montrer, pour moi, c’est de la communication, et pas de l’éducation. »
Réactiver les collectifs contre le SNU
À l’heure où 4000 suppressions de postes d’enseignants sont annoncées pour la rentrée 2026, la question de l’entrée de l’armée au sein de l’Éducation nationale pour assurer certains cours ne mobilise pas encore. « La loi est passée en catimini, le 26 mars, à la veille d’une période de vacances scolaires. On a tiré la sonnette d’alarme en interne. Ce qu’on craint, c’est que sa mise en place à la rentrée soit annoncée juste avant l’été, comme pour la réforme du “choc des savoirs”, indique David Dumont, en référence à la réforme lancée par Gabriel Attal en 2024, avec notamment la création de groupes de niveau – mesure annulée deux ans plus tard du fait de l’absence totale d’adhésion des acteurs de terrain.
« Si cette loi passe, il y aura bien sûr des résistances d’une frange des enseignants, comme on l’a vu pour le SNU, mais aussi des contournements plus discrets », prévient Bérangère Basset, qui propose de « réactiver » les collectifs contre le SNU, qui rassemblaient enseignants, parents et associations. En face, certains ne cachent pas leurs visées militaristes : pour le député RN Roger Chudeau, l’objectif n’est pas « d’enseigner, mais d’obtenir l’adhésion des élèves à un devoir de défense ».
