Bientôt un bac, mention patriote ? Le 25 mars dernier, Édouard Geffray, ministre de l’Éducation nationale, annonce, au Forum de Paris pour la défense et la stratégie, que la participation aux classes « défense et sécurité globale » serait « mentionnée sur le diplôme du baccalauréat » et « valorisée sur Parcoursup ». Ces classes, adressées aux collégiens et lycéens dans le cadre de leur scolarité, dureront trois ans, contre un seul jusqu’à présent, et seront rebaptisées, au lycée, « classes de défense et de cohésion nationale ». Objectif : sensibiliser aux enjeux de défense dans un contexte international de montée des tensions et de menace de conflits. Mais, alors que ces classes sont en train de se généraliser, la manière dont certaines se déroulent laisse perplexe.
Jouer aux gendarmes et aux manifestants
Le 6 novembre 2025, un rallye citoyen – une journée de découverte des métiers en uniformes – est organisé à destination de la « classe défense et sécurité globale » du lycée Michelet à Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne). Le stand des surveillants de prison de Fresnes propose aux élèves un atelier « Vis ma vie de détenu ». D’un côté, une équipe de jeunes enfilent le matériel de protection des surveillants de prison. De l’autre, une autre équipe joue le rôle de détenus. Ils sont invités à « tester la solidité » de ce matériel… en donnant des coups de matraque sur la première équipe. Les faux détenus récalcitrants sont ensuite plaqués au sol par les vrais agents de l’administration pénitentiaire. L’objectif pédagogique de l’activité ? Faire comprendre à ces adolescents qu’il est vain de se révolter contre les forces de l’ordre.
Ce scandale pousse Virginie*, la mère de Roman, 14 ans, scolarisé dans un collège non loin de Dijon, à nous contacter. « Lors de la réunion de rentrée, on nous a annoncé que le voyage de classe de mon enfant était organisé dans le cadre de la "classe défense", sans répondre à nos questions sur ce en quoi cela consistait. » En cherchant sur internet, elle comprend que la classe défense se traduira par des interventions régulières de militaires dans la classe de son fils. « Pour moi, la défense et la citoyenneté, ce sont deux choses antinomiques, l’armée est une institution hyper hiérarchique qui n’est en rien émancipatrice », explique-t-elle. Avec quelques mères d’élèves, elle fait savoir à l’établissement qu’elle n’y consent pas. En vain.
Un fascicule financé par Stérin
Le collège invite alors le colonel Benoît Royal, responsable de l’unité territoriale de l’armée chargée d’animer cette classe défense, à présenter le dispositif aux parents d’élèves. Barbara est loin d’être rassurée : au hasard de ses recherches, elle a découvert un reportage de France Bleu sur le rallye citoyen de Dijon, en 2025, qui a eu lieu sous le commandement du colonel Royal. Les enfants y ont appris à « repousser des manifestants hostiles avec tout l’attirail de la gendarmerie mobile », y apprend-elle avec effroi.
Son énervement monte encore lorsque son fils revient de l’une des conférences du colonel avec le livret « Ma première cérémonie militaire ». Le fascicule est écrit par Isabelle Lecointre, l’épouse de l’ancien chef d’état-major des armées François Lecointre. Et est sponsorisé par de grandes entreprises d’armement, telles que Dassault, Safran ou encore MBDA Missiles. Il aurait aussi bénéficié de 30 000 euros de la part du milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin, selon Le Canard enchaîné.

« Depuis un an ou deux, on nous alerte sur des classes défense ouvertes sans consultation des conseils d’administration », déplore David Dumont, secrétaire général adjoint de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE). Lors du Forum de Paris, le ministre de l’Éducation explique qu’il ne veut « pas arbitrer au niveau national le caractère obligatoire ou volontaire » de la participation à ces classes. À chaque établissement donc de la rendre obligatoire ou non. Si le dispositif n’est pas toujours volontaire pour les élèves et leurs parents, il est censé l’être pour les enseignants. Pourtant, Sophie Vénetitay, de la FSU, fait part de pressions exercées sur les professeurs pour créer ce type de classes, notamment en Seine-et-Marne, où 70 classes de ce type ont été lancées. Cette pression s’exerce aussi par le biais de la formation des enseignants.
Grégory, professeur d’histoire dans l’académie de Créteil, s’est inscrit pour assister, le 13 février 2026, à une formation académique intitulée « Enseigner et transmettre la paix, à travers les archives du quai d’Orsay », proposée par l’Association des professeurs d’histoire-géographie. « Un général en uniforme, arborant ses médailles, nous a tenu un discours autour de l’idée que guerre et paix font partie d’un même cycle, qu’il faut dépasser tout sentimentalisme et se préparer à s’y confronter. L’objectif – avoué par les organisateurs – de cette formation était d’inciter les professeurs à créer des classes défense. Non pour recruter, nous ont-ils expliqué, mais pour modifier la vision que les élèves peuvent avoir de l’armée. Ils semblaient insatisfaits de ne pas parvenir à toucher les milieux les plus éloignés du monde militaire », rapporte l’enseignant.
Industrialisation des classes défense
Cette myriade de frottements forme l’écume d’une lame de fond : celle de la montée en puissance du dispositif des classes sécurité défense globale (CSDG). Créées en 2005, elles restent peu utilisées jusqu’en 2016. De 160 classes cette année-là, elles vont progressivement se multiplier pour atteindre 1200 classes, soit 32 000 élèves, en 2025-2026. Et ce, notamment grâce à un long vade mecum publié à l’occasion du plan « Ambition armée-jeunesse 2022 ».
« Une classe de défense est un projet pédagogique et éducatif interdisciplinaire et pluriannuel, en lien avec la défense, mené à l’initiative d’un établissement scolaire, en partenariat avec une entité du ministère des armées marraine. Il consiste en des temps de rencontres et d’échanges entre les élèves et les militaires répartis tout au long de l’année », décrit le document. Elles s’adressent en particulier aux quartiers REP (éducation prioritaire) et aux « zones rurales isolées » plutôt qu’aux écoles de centres-villes ou de quartiers plus aisés, sans que soit expliqué pourquoi cette priorité a-t-elle été fixée.
Les militaires sont-ils formés à intervenir auprès de collégiens et de lycéens ? Y a-t-il un contrôle de ces interventions, selon quels critères, et par qui ? Sollicité, le ministère de l’Éducation nationale n’a pas répondu à nos questions.
Les classes CSDG sont la tête de pont d’un millefeuille de dispositifs censés resserrer les liens entre l’armée et l’Éducation nationale, présentés de manière synthétique dans « Acculturer la jeunesse à l’esprit de défense », un petit livret kaki publié en novembre 2025. Les militaires peuvent aller au-devant de la jeunesse lors des journées de découverte des métiers, de stages d’observation pour les secondes et les troisièmes, et lors des journées de défense et de citoyenneté… Ces dernières ont été toilettées à l’été 2025. Au programme, une cérémonie de levée des couleurs en chantant La Marseillaise le matin, atelier de tir sportif au laser, et, pour rester dans le thème, les élèves déjeunent avec une « ration du soldat » à midi.
L’armée se donne plus de peine encore pour attirer les élèves des classes professionnelles. Des bacs « à coloration marine » sont proposés par la marine nationale dans plus de 100 lycées, tandis que l’armée de terre a créé des « périodes militaires de perfectionnement spécialisé » au sein de ses unités, alignées sur les périodes de formation en milieu professionnel, obligatoires pour les élèves, leur assurant l’hébergement et leur fournissant nourriture et habillement. « L’ambition est de garantir des flux constants et pérennes entre les établissements scolaires et les unités opérationnelles de l’armée de terre proposant des filières correspondant aux filières d’enseignement professionnel. Le volume des partenariats pourrait considérablement progresser à court et moyen terme », indique le petit livret couleur camouflage.
Amour de la patrie et pacification du corps social
« Le gouvernement fait de l’engagement militaire quelque chose de valorisant, promet à travers cela une reconnaissance sociale. L’armée cible en particulier les couches les plus populaires, ceux qui, par manque de capital social, ne trouvent pas de stages. C’est une manière de mettre ces jeunes au pas », estime Bérangère Basset, de Sud Éducation.
Ces multiples dispositifs – il en existe plus de 150, selon le Collectif contre la militarisation de l’Éducation nationale – sont le fruit d’un partenariat ancien. Le premier protocole armée-école est signé en 1982 par les ministres socialistes Charles Hernu (Défense) et Alain Savary (Éducation nationale).
Plus ou moins étroits selon les périodes, ces liens entre école et institution militaire remontent aux origines de l’instruction publique. « L’école publique a été créée par les hommes de la IIIe République, traumatisés par l’amputation du territoire français de l’Alsace et la Lorraine après la défaite contre la Prusse, en 1870, puis par la Commune, explique Olivier Le Cour Grandmaison, maître de conférence en sciences politiques et auteur de La Fabrique du roman national républicain (Amsterdam, 2025). Contrairement à la conception de l’éducation de Condorcet, qui voulait “rendre la raison populaire”, et donner les outils aux élèves pour qu’ils deviennent des citoyens éclairés, les créateurs de l’école publique lui assignent la mission de rendre la morale politique populaire. L’amour de la patrie est pour eux la clé de voûte de la pacification du corps social. Avec, en ligne de mire, l’espoir de reconquérir ces territoires », analyse-t-il.
La crainte de l’embrigadement
L’historien cite l’arrêt du 27 juillet 1882, par lequel Jules Ferry ordonne aux instituteurs de faire aimer aux élèves « la France et la mère patrie » : « À partir de 11 ans, les petits garçons doivent être éduqués au maniement des armes, aux marches coordonnées, à la topographie et à la gymnastique, afin d’affirmer leur tempérament et de les préparer à être de bons agriculteurs, ouvriers… et de bons soldats », poursuit-il. Ces programmes, et des manuels comme Le Tour de France par deux enfants, écrit en 1877, visent à « nationaliser le roman républicain », estime Olivier Le Cour Grandmaison. « C’est ainsi que des millions de jeunes sont morts pendant la Première Guerre mondiale, parce que cette guerre et son objectif – rétablir la souveraineté nationale – étaient à leurs yeux légitimes. »
Les millions de morts des deux guerres, conjugués à l’essor du socialisme et du syndicalisme enseignant, changent la donne. « Après la Seconde Guerre mondiale, il y a un certain consensus, parmi les enseignants, sur la nécessité d’éduquer à la paix. Aujourd’hui, on assiste à un complet renversement du paradigme, selon lequel l’éducation à la paix serait presque une entrave à la neutralité… au contraire de l’éducation à la défense », déplore Paul Devin, ancien inspecteur de l’Éducation nationale et président de l’institut de recherches de la FSU. « L’école est là pour développer le jugement critique, or ce n’est pas du tout le registre des militaires, qui ne sont pas connus pour laisser place à quelconque débat contradictoire », souligne-t-il.
« Ériger une muraille de Chine entre l’armée et l’Éducation nationale »
La pression politique pour faire entrer l’armée à l’école, que ce soit dans les établissements ou dans les programmes, est bien sûr liée à l’intensification des conflits sur la scène internationale et à l’émergence de puissances hostiles à l’espace européen et à ses valeurs (encore) démocratiques. « Mais elle correspond avant tout à la doxa de l’extrême droite, et maintenant, du “bloc central”, qui pense qu’il y a un effondrement de l’autorité qu’il faudrait restaurer par le biais de l’école », juge Olivier Le Cour Grandmaison. « Or, il faut ériger une muraille de Chine entre l’armée et l’Éducation nationale. L’instruction publique doit être exclusivement assurée par des professionnels de l’éducation, pas par des militaires dont ce n’est pas la fonction. On doit enseigner, non l’amour de la France, mais l’éducation aux valeurs républicaines que sont la liberté, l’égalité, l’adelphité et la défense des droits fondamentaux, dit-il. On vient de panthéoniser Manouchian, il ne se battait pas pour la France, mais pour la démocratie et la révolution. »
« L’école sert à éduquer, à forger l’esprit critique pour que les citoyens prennent leurs décisions », rappelle le chercheur Olivier Schmitt, ancien directeur scientifique de l’Institut français des hautes études de défense nationale, que Basta! a longuement interviewé (et dont l’entretien sera publié ce 6 mai). Face à des doctrines militaires de régimes hostiles, comme celui de Poutine, qui « prévoient un ciblage des populations civiles, par des frappes et des opérations de sabotage des services essentiels », lui est favorable à une formation de l’ensemble de la société aux questions de défense. Mais « le risque est de réduire la défense nationale, qui implique l’intégralité des secteurs de la société, à la seule défense militaire. En voulant informer sur les armées, on risque paradoxalement de déresponsabiliser les citoyens », prévient-il.
