Comment le lobby des tracteurs tisse sa toile dans l’enseignement agricole

par Sophie Chapelle

Le lobby des constructeurs de machines agricoles, Axema, a trouvé un moyen imparable pour pousser le secteur agricole à toujours plus se mécaniser et à s’endetter : ce sont les constructeurs eux-mêmes qui forment les enseignants en agroéquipement.

« La marque du tracteur dans la cour de la ferme, c’est le signal de sa réussite », souffle un agriculteur. Du tracteur classique au pulvérisateur, en passant par les moissonneuses-batteuses, la mécanisation à outrance des fermes signifie aussi davantage d’endettement, avec le risque d’une spirale infernale. D’autant que tout est fait pour que les agriculteurs se suréquipent en machines.

« Deux tiers des machines agricoles sont superflues », alerte la fédération nationale des Cuma, les coopératives d’utilisation de matériel agricole, qui encouragent le partage. Résultat : le budget consacré aux machines agricoles représente en moyenne un quart des charges dans les fermes françaises.

« Dans pratiquement tous les dossiers de surendettement que j’accompagne au tribunal, une des causes des difficultés est le suréquipement », témoigne Gilbert Godet dans un entretien accordé ce mois-ci à la revue Transrural initiatives. L’homme est conciliateur et médiateur pour les agricultrices et agriculteurs en difficulté dans la Marne. Il suit une trentaine de dossiers de surendettement chaque année. Le suréquipement, ce sont des machines agricoles qui ne sont pas utilisées à la hauteur de l’investissement. C’est par exemple « avoir une moissonneuse-batteuse en propre alors qu’on peut la partager à au moins quatre », illustre le médiateur.

Des formateurs rémunérés par les industriels

À l’échelle nationale, moins de 10 % seulement des machines agricoles sont mutualisées entre agriculteurs. Cette mutualisation n’est absolument pas dans l’intérêt économique des constructeurs. Ceux-ci sont représentés par une discrète mais puissante organisation patronale, Axema. Regroupant près de 250 constructeurs et importateurs de machinerie agricole, ce groupement pousse à ce que chaque exploitation investisse dans son propre matériel. Selon les chiffres d’Axema, la vente de machines agricoles en France est évaluée à 7,25 milliards d’euros en 2023. Par comparaison, le matériel mutualisé rapporte 522 millions d’euros seulement. Soit quatorze fois moins.

Axema a trouvé un moyen imparable pour entretenir la fascination pour le matériel agricole, dès le lycée agricole. Ce sont les constructeurs qui forment les enseignants en agroéquipement, celles et ceux qui seront ensuite chargés de former les jeunes agriculteurs et agricultrices en matière de machines agricoles. Axema assume complètement ce rôle.

Le syndicat est membre de l’Aprodema, une association qui organise chaque année, depuis plus de vingt ans, des universités d’été à destination des enseignants en lycée agricole ou professionnel, des maisons familiales rurales ou bien des centres de formation agricole. Le but est explicite : « Les informer sur les évolutions et les innovations de la filière. »

Chaque université d’été annuelle dure trois jours, et reçoit 85 professeurs au titre de leur formation continue. Les ateliers s’enchaînent, animés par des formateurs présentés comme « responsables produits » et rémunérés par les industriels. Ici, deux récents modèles de moissonneuses-batteuses. Là, deux marques de nouveaux robots autonomes. « Cet événement est une réelle opportunité d’échange constructif entre le monde de l’enseignement et le monde des industriels sur les nouveautés et les nouvelles technologies de la filière », vante l’Aprodema.

« Rouleau compresseur »

Les formations dispensées par les représentants des constructeurs remplissent un vide en la matière. « Hormis cette offre privée de formation, les enseignantes sont relativement livrés à eux-mêmes pour acquérir de nouvelles connaissances » souligne des chercheuses qui ont participé à ces universités d’été. Elles notent un recul marqué de l’État depuis les années 1980 dans la production de savoirs en agroéquipements. Les formations universitaires publiques dans ce domaine sont devenues très rares. Cette absence d’offre de formation alternative conduit au « poids déterminant du secteur privé du machinisme agricole dans la transmission des savoirs », analysent les chercheuses.

C’est donc sous la bannière du constructeur New Holland que se sont tenues les dernières universités d’été organisées par l’Aprodema. La multinationale New Holland (un conglomérat formé par les filiales de Fiat et Ford en véhicules agricoles) fait partie des cinq constructeurs - avec John Deere, Fendt, Claas et Massey Ferguson - à se partager deux tiers du marché mondial des tracteurs neufs. Dans une vidéo revenant sur ces journées, le syndicat Axema conclut ainsi : « Merci à John Deere, Krone, Manitou, Amazone, A à Z performance, JCB, Lemken et New Holland pour avoir transmis leurs savoir-faire à travers ces différents ateliers. »

Ce poids des constructeurs dans l’enseignement agricole « est un énorme rouleau compresseur alors qu’on sait qu’un des principaux leviers pour un meilleur revenu dans le secteur, c’est de limiter les charges de mécanisation », réagit Blandine Passemard, doctorante en ergonomie et qui mène actuellement une thèse au sein de la fédération régionale des Cuma en Auvergne-Rhône-Alpes.

Comment en arrive-t-on à une telle dépendance de l’enseignement public vis-à-vis du secteur privé ? Tout commence par la difficulté pour les établissements scolaires d’acquérir en propre les équipements nécessaires aux ateliers, en raison du coût très élevé des machines. Face à ces prix exorbitants, les établissements louent, par exemple, des tracteurs à des concessionnaires locaux. Les établissements tentent aussi de diversifier ce type de partenariats afin de multiplier les possibilités de stages pour les élèves.

Une fois le partenariat établi, les cours en atelier portent régulièrement sur le diagnostic des pannes. Or, ce diagnostic repose précisément sur la documentation fournie par le concessionnaire. Résultat : les contrats de location de matériel intègrent l’accès à la documentation qui devient un support de cours indispensable pour les enseignants. Leur support pédagogique est donc principalement lié à une marque et un modèle en particulier. « Beaucoup d’enseignants sont ou ont été agriculteurs. Ils ont eux-mêmes pratiqué. Ils sont en dialogue avec les professionnels, ont besoin de matière pour leurs cours, et conservent leur esprit critique », nuance Blandine Passemard.

Autoconstruction

Le fonctionnement des machines est aussi de plus en plus complexe, et les innovations sont quotidiennes. Cela oblige les enseignants à se mettre constamment à jour concernant les dernières nouveautés. Or, ces connaissances ne peuvent être acquises que par l’intermédiaire des concessionnaires et des constructeurs. Lors des ateliers menés par les constructeurs, la place des questions environnementales dans la diffusion des savoirs autour des agroéquipements est très marginale. Ce qui compte avant tout, c’est de former à la prise en main des machines.

Pour l’ergonome Blandine Passemard, « cet énorme rouleau compresseur n’empêche pas des initiatives portées par des individus, structures et interconnaissances fortes sur un territoire ». Dans le Rhône, les agriculteurs réunis au sein de la Cuma de l’Intrépide collaborent depuis plusieurs années avec la maison familiale rurale de Saint-Romain-de-Popey. Les élèves dans des cursus agroéquipement viennent réaliser l’entretien de certaines machines, en présence des agriculteurs adhérents de la Cuma qui viennent les aider, indépendamment de l’influence directe des constructeurs.

Dans la Loire, des élèves en brevet professionnel de responsable d’entreprise agricole et en bac professionnel de maintenance ont coopéré avec la Cuma de Roche pour concevoir un prototype de machines visant à récolter de la semence de prairies. Le matériel a été conçu avec des agriculteurs en vue de collecter des graines de prairies naturelles qui leur coûteraient cher s’ils devaient les acheter pour les ressemer. Une manière de faire des économies tout en maintenant de la biodiversité, grâce à la sélection de variétés locales robustes adaptées aux sécheresses.

« Les élèves sont certes souvent fascinés par les gros matériels, mais ils sont aussi très élogieux des agriculteurs qui pratiquent l’autoconstruction et savent travailler la ferraille directement pour adapter les matériels à leurs besoins », atteste un article de recherche du collectif Polma qui rassemble des paysans, des paysannes, et des sociologues.

« On mène un travail de longue haleine pour que, dans l’avenir, les agriculteurs ne s’endettent pas sur de l’équipement dont ils n’ont pas forcément besoin et qu’ils pourraient partager », résume Blandine Passemard. Avis aux ministères de l’Agriculture et de l’Éducation nationale qui n’ont cessé depuis quarante ans de déléguer la transmission des savoirs au secteur privé. En omettant la force et l’intelligence des collectifs de travail.