Forces vives, le mouvement citoyen qui relance la participation politique des quartiers populaires de Marseille

AlternativesEducation populaire

À Marseille, le mouvement Forces vives se mobilise pour la participation des habitants des quartiers populaires à la vie politique. Un chantier qui vise à mettre fin au clientélisme, dans un contexte de menace RN et de tensions au sein de la gauche.

par Jean de Peña, Nina Hubinet

Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard

De petits immeubles de deux ou trois étages aux murs ocres, jaunes ou rouge pastel, quelques arbres et un coq qui chante : difficile d’imaginer que la cité de la Paternelle, aux allures de village, a été un drive du trafic de drogue pendant plusieurs années, et le théâtre de règlements de comptes sanglants. C’était pourtant le quotidien des habitantes de cet ensemble HLM atypique du 14e arrondissement de Marseille, dans les quartiers nord, jusqu’en 2023, quand une opération de « pilonnage » policier a poussé le réseau à se déplacer vers d’autres quartiers. Ce mardi de février, sur les coups de midi, des dames chargées de marmites et de gâteaux arrivent au compte-goutte dans un local associatif situé en haut de la cité de 168 logements.

« On organise un dernier déjeuner tous ensemble avant le ramadan, qui doit commencer demain », fait savoir Fadela Hadjadji, présidente de l’association Jeunes Renaissance. Créée par le frère de cette dernière, Hacène, pour aider les jeunes de la Paternelle à trouver des perspectives, la petite structure a diversifié ses activités après le décès de celui-ci en 2019. « On a des groupes de paroles, on fait de l’aide aux devoirs pour les enfants, ou pour les tâches informatiques, des ateliers parents-enfants le mercredi… et des temps conviviaux comme aujourd’hui », énumère Fadela. « Et là, on voudrait faire un joli jardin avec des palmiers et des tables », ajoute-t-elle dans un sourire, en désignant une butte en escalier au-dessus de deux terrains de boules récemment aménagés. « Les hommes du quartier viennent y jouer le soir », raconte la quinquagénaire, qui travaille comme standardiste et a toujours vécu à la Paternelle.

Fadela Hadjadji, présidente de l’association Jeunes Renaissance.
© Jean de Peña

Un peu plus loin, un gamin tape dans un ballon entre les grillages du petit city stade. Même si Fadela assure que le réseau de narcotrafiquants ne s’en prenait pas aux habitantes, la vie quotidienne était moins paisible dans la cité il y a trois ans. « On revit », lâche Adeline*, mère de famille du quartier voisin, qui se souvient de « la boule au ventre » qu’elle avait chaque jour quand son fils passait devant le point de deal pour se rendre au collège.

Comme près de 150 autres acteurs associatifs des quartiers populaires de Marseille, Fadela Hadjadji a rejoint le mouvement Forces vives en début d’année. « Ce sont des gens de terrain, qui connaissent les problématiques », assure-t-elle. « Ce qui m’intéresse, c’est que nos enfants réussissent, que les habitants soient bien logés, et qu’on lutte contre les discriminations : je n’arrive pas à accepter que mes neveux, en 2026, subissent le racisme que moi j’ai subi », pose la présidente de la seule et unique association de la Paternelle, au milieu des enfants qui courent et jouent en attendant le repas.

Adeline* et Khalida dans la cuisine de l’association Jeunes Renaissance, dans les quartiers nord de Marseille
© Jean de Peña

Elle espère que le syndicat des associations de proximité, que Forces vives vient de créer, va aider les petites structures comme la sienne à obtenir « le droit à la parole ». Le réseau que le nouveau mouvement citoyen tisse depuis un an dans les quartiers populaires est déjà un moyen de rompre avec une certaine solitude. « Aujourd’hui on est souvent isolé, chacun dans notre quartier, on ne se connaît pas forcément entre associations. Si on se met ensemble, on peut avoir plus de force pour demander des subventions, un local… Pour se faire entendre. »

Laboratoire citoyen

De l’autre côté de la table, Sandro Piscopo hoche la tête, tout en dégustant la chorba préparée par Souad, l’une des habituées de l’association de Fadela. Le quadragénaire ne vit pas à la Paternelle ni dans les quartiers nord, mais il les connaît bien pour y avoir de la famille et des amis. Il a aussi fait du porte-à-porte en juin 2024 dans cette partie de la ville, au sein du mouvement Réserve citoyenne, pour inciter les électeurs à voter pour le Nouveau Front populaire lors du second tour des législatives. C’est d’ailleurs lors d’un événement à l’Après M, restaurant solidaire des quartiers nord, auquel participait un groupe de la Réserve citoyenne, qu’il a rencontré Belaid Aroun, l’un des initiateurs de Forces vives.

Devant le local de l’association Jeunes Renaissance, à la Paternelle (14e arrondissement de Marseille) qui a été un drive du trafic de drogue pendant plusieurs années.
© Jean de Peña

Depuis quelques mois, Sandro travaille comme animateur de « table de quartier » pour l’association Avec nous, dans plusieurs cités des quartiers nord, et consacre une bonne partie de son temps à l’aventure Forces vives. « Au niveau politique, l’objectif est d’avancer vers une réelle représentation des habitants des quartiers populaires parmi les élus, pour sortir de la relation clientéliste avec les partis », explique-t-il. « Au-delà de l’élection, ça passe par une gouvernance partagée, via des conseils de quartier, pour que les habitants participent directement aux décisions prises. »

De fait, l’horizon de Forces vives – qui n’a pas constitué de liste – va bien au-delà du scrutin municipal. En organisant leur premier meeting le 14 janvier, les acteurs sociaux et militants associatifs du mouvement ont voulu profiter du coup d’accélérateur qu’offre la campagne. Ce premier événement public, dans une salle de mariage du 14e arrondissement, a rassemblé plus de 600 personnes et boosté la visibilité de Forces vives. Entre novembre et janvier, ses membres ont par ailleurs sillonné les quartiers nord – où l’abstention est très forte – pour inciter les habitants à s’inscrire sur les listes électorales, arguant notamment du risque RN, dont le candidat marseillais est crédité d’environ 30 % d’intentions de vote.

En parallèle, le mouvement citoyen a proposé aux deux principales listes de gauche en lice pour la mairie des 13e-14e arrondissements, celle du Printemps marseillais (union du PS, PCF, Les Écologistes et Générations derrière le maire sortant Benoît Payan) et de LFI, de s’unir pour mettre en œuvre un laboratoire citoyen dans ce secteur, qui totalise 160 000 habitants. « C’était une proposition du Printemps marseillais de 2020, mais ils ne l’ont jamais appliquée », rappelle Sandro. « Nous demandions aussi la tête de liste et 8 places éligibles pour les membres de Forces vives », précise-t-il.

Après le repas, Rajaa, salariée de Jeunes Renaissance, discute avec des habituées de l’association.
© Jean de Peña

Face au refus des deux appareils politiques, affirmant par ailleurs être en phase avec la quasi-totalité des propositions du collectif, Forces vives décide de n’apporter son soutien à aucune liste pour le premier tour, tout en invitant ses membres à se mobiliser partout où le RN menace de prendre le pouvoir. « Et nous allons bien sûr appeler à nouveau à l’union des listes de gauche pour le second tour », fait savoir Sandro. La mairie des 13e-14e, déjà passée par le RN entre 2014 et 2020, pourrait de nouveau basculer à l’extrême droite. D’autant plus que cinq listes de gauche s’y présentent.

Sortir du piège clientéliste

Si l’accord espéré entre LFI et le Printemps marseillais n’a pas eu lieu, certaines figures du mouvement citoyen ont été largement courtisées par les différentes listes. Quatre ont fini par céder, avec l’espoir de « faire bouger les choses de l’intérieur », rejoignant le Printemps marseillais pour trois d’entre elleux et LFI pour l’une, dans les deux secteurs des quartiers nord, 13e-14e d’un côté et 15e-16e de l’autre. « On ne renie pas celles et ceux qui ont décidé de rejoindre des listes, évidemment. On sait qu’on se retrouvera après l’élection », assure Sandro, sans nier que ces « recrutements » créent des tensions au sein du mouvement.

Belaid Aroun, le directeur du centre social de la Maurelle (13e arrondissement), près de Frais-Vallon, s’étonne de s’être même vu proposer une place éligible pour la mairie centrale sur la liste du Printemps marseillais, comme sur celle des Insoumis. Mais, à 38 ans, celui qui est l’un des initiateurs de Forces vives estime qu’il « a le temps ». « Pour moi, le comment on est élu est aussi important que le pourquoi », insiste cet enfant des quartiers nord, qui y a toujours vécu. « Les partis politiques ont du mal à accepter une approche vraiment démocratique, qui signifie une perte de contrôle pour eux », juge-t-il. Son ambition est de refonder la relation entre les habitantes des quartiers populaires de Marseille et la politique, régie par le système clientéliste depuis au moins un demi-siècle. Avec le municipalisme en ligne de mire. Et tant pis si on le taxe d’idéaliste.

Belaid Aroun, directeur du centre social de la Maurelle et l’un des initiateurs de Forces vives.
© Jean de Peña

Certains lui reprochent aussi de négliger le risque RN qui menace Marseille. « On a déjà eu le RN à la mairie de secteur, donc on peut témoigner de ce que c’est. Mais on s’est aussi fait trahir par les partis », estime-t-il. Comme beaucoup d’acteurs sociaux des quartiers populaires, Belaid Aroun n’a pas une grande confiance envers les appareils politiques.

D’autres figures des quartiers nord ont en revanche décidé cette fois-ci de rallier la majorité sortante de gauche, en grande partie pour lutter contre la candidature RN, à l’image du militant anti-narcotrafic Amine Kessaci (Les Écologistes), qui fait campagne sous protection policière après le meurtre de son frère Mehdi en novembre, ou d’Hanifa Taguelmint, ancienne de la marche pour l’égalité de 1983, qui était engagée avec LFI lors des municipales de 2020.

Le réseau Forces vives incite les habitants à s’inscrire sur les listes électorales, arguant notamment du risque RN, dont le candidat est crédité d’environ 30 % d’intention de vote à Marseille.
© Jean de Peña

Pour ce qui est du clientélisme, en sortir n’est évidemment pas une mince affaire : il s’agit de décomposer un système qui, au moins depuis l’après-guerre, organise les rapports entre les pouvoirs locaux et les populations les plus précaires de la ville, selon une logique de faveurs et de vassalité. Même si ce système est moins puissant aujourd’hui que dans les années 1980, quand les institutions locales étaient plus riches et avaient davantage de logements et d’emplois à distribuer à leurs « clients », il persiste encore et toujours. « Pour les associations, obtenir un local ou le renouvellement de telle subvention implique aussi, parfois, d’éviter toute critique vis-à-vis de l’institution ou du responsable politique local », rappelle Belaid. « Ils jouent sur la division : l’union des associations qu’on essaie de mettre en place, c’est le cauchemar du système clientéliste. »

Risque RN et trahison des partis

Dans le local de Jeunes Renaissance, à la Paternelle, les habituées boivent le thé en papotant. Les élections municipales suscitent peu d’intérêt. « Les élus, on ne les voit jamais, sauf pendant les élections. Moi, je les rembarre ! » rigole Adeline, tout en précisant avoir croisé Benoît Payan quelques fois dans le quartier. « Il a fait des choses quand même », ajoute-t-elle. Malgré les désillusions, elle estime que « le droit de vote c’est important, surtout pour les femmes ». Sa voisine Lilly* est d’accord, mais se plaint des « promesses non tenues » des politiques. « À chaque élection, ils prennent mon numéro, mais personne ne me contacte après », renchérit Khalida, qui attend un logement adapté à la maladie de son fils depuis des années. « S’ils me donnent une maison je vote, sinon je vote pas ! » lance-t-elle. Adeline réagit : « Mais c’est ça le clientélisme ! Donner quelque chose en échange de ton vote, c’est pas la démocratie ! »

Changer de logiciel dans la manière d’envisager la politique dans les quartiers populaires prendra forcément du temps, après des décennies de clientélisme, d’abandon ou de trahison par les partis. Les membres de Forces vives en ont bien conscience. « Il va nous falloir un siècle pour balayer le système clientéliste mis en place sous Defferre [en référence à Gaston Defferre, socialiste plusieurs fois ministre, député et maire de Marseille de 1953 à 1986, ndlr] », soupire Fatima Mostefaoui, militante associative engagée depuis 30 ans dans son quartier des Flamants, et fondatrice de l’association Avec nous.

Le quartier du Petit Séminaire (13e arrondissement), proche du centre social de la Maurelle.
© Jean de Peña

Elle fait partie de celleux, chez Forces vives, qui ont sauté le pas en s’engageant sur une liste électorale, en l’occurrence celle du Printemps marseillais dans les 13e-14e. « Quand je vois des gens beaucoup plus jeunes que moi qui s’engagent dans le secteur, ça me donne de l’espoir », assure la quinquagénaire. Même son de cloche chez Belaid Aroun. « En 2024, j’ai emmené des jeunes de la Paternelle et de la Simiane au conseil municipal de secteur. Quand ils ont vu le niveau des élus locaux, ils m’ont dit : “Mais on peut prendre leur place si on veut !” Et trois d’entre eux ont depuis rejoint les rangs du PC », raconte-t-il. Une nouvelle génération s’engage à Marseille, confirme-t-il, et il en est l’un des représentants.

Forces vives est loin d’être le premier mouvement citoyen prônant la participation des habitants à se créer à Marseille. En 2020, le Pacte démocratique s’était lancé avec le même discours, jusqu’à la formation d’une liste commune avec LFI et EELV dans les 13e-14e. « C’était mal calibré, et l’engagement électoral avec les partis a été vécu comme une trahison », juge aujourd’hui Belaid. Les artisans de Forces vives, à l’inverse, s’emploient à éviter cette explosion en vol qui avait mis un terme à la dynamique du Pacte démocratique. « Certains vont sur les listes et d’autres pas, mais surtout, on prépare la suite », insiste Sandro.

Pour faire vivre les thématiques chères au mouvement dans la campagne électorale, Forces vives propose ainsi aux candidats de signer une charte pour les associations de proximité. « Ces petites structures pallient les manques des institutions dans les quartiers populaires, donc il faut leur donner les moyens de faire ce travail, en dehors d’une dépendance clientéliste », souligne Sandro. Des Flamants à la Paternelle, en passant par la Castellane et Frais-Vallon, toutes les Forces vives – et bon nombre d’habitantes – s’accordent sur ce « programme ».

Boîte noire

*Les prénoms ont été modifiés, à la demande des intéressé-es.