Il est un peu moins de 8 heures et des flots d’élèves descendent des bus de ramassage scolaire. Certains ont fait près d’une heure de route depuis les villages montagneux du Vallespir pour se rendre au lycée, à Céret, commune d’environ 7500 habitants, située à 45 minutes de route de Perpignan, dans les Pyrénées-Orientales. Ils sont accueillis par de grands sourires et des salutations polies, celles des gendarmes qui leur barrent le chemin et fouillent leurs sacs un à un.
La sonnerie s’apprête à retentir. On entre dans le « money time » des blocages lycéens. Ce moment où les élèves se jettent des regards interrogateurs et où la journée peut basculer. « Tu rentres en cours, toi ? » s’interrogent deux élèves. Pas de slogans, pas de pancartes, pas de pétards à l’horizon comme cela avait été le cas jeudi et vendredi dernier. La plupart des lycéens passent la porte d’entrée. « Ça a flop ! Il est où mon blocus ? » déplore une lycéenne en se dirigeant vers sa classe, résignée.
À Céret comme ailleurs, la jeunesse est sous surveillance, ce 6 octobre 2026. En cette journée d’appel national à la manifestation, 900 lycées ont été fermés ou perturbés, selon le décompte du ministère de l’Éducation nationale, soit près d’un lycée sur quatre. Si c’est dans les grandes agglomérations, qui concentrent la plupart de ces établissements scolaires, que la mobilisation est la plus vive, le mouvement s’est aussi étendu à certaines zones rurales. Comme ce fut le cas les 1er et 2 octobre au lycée polyvalent Déodat de Séverac de Céret.
Mais depuis, la gendarmerie et la direction ont pris des mesures. « Je crois que la présence des gendarmes dissuade, cela a bien fonctionné hier », souligne Anne Auclair, proviseure du lycée, qui a mis en place le dispositif en coordination avec la gendarmerie. Les lycéens les plus motivés ont été ponctuellement exclus de leur établissement, voire embarqués par la gendarmerie.
Jets de citron et répression
« Le premier jour, c’était pacifique », se remémore Elio*, qui se considère comme un des meneurs du mouvement. Le jeudi, les élèves sont arrivés avec des pancartes, sur lesquelles on pouvait lire « Classes pleines, caisses vides », quand d’autres dénonçaient « les 8h-18h », les « 35°C dans les salles », les « stages introuvables ».
Le deuxième jour, les gendarmes ont bloqué les deux extrémités de la rue qui mène à l’entrée de l’établissement. « Une mesure de sécurité », détaille la proviseure. « Ils sont censés encadrer nos manifestations, pas nous bloquer loin du lycée et nous empêcher de manifester », proteste Elio.
Le cortège lycéen a alors tenté de « forcer le barrage » de gendarmerie. « Ils nous ont gazés direct. Ça nous a mis dans une petite rage et certains d’entre nous sont allés cueillir des citrons pour leur jeter dessus. Les tirs étaient en cloche, pour nous, c’était symbolique et inoffensif. » Pas du goût des gendarmes, qui ont placé plusieurs lycéens en garde à vue. Mineurs, ils sont convoqués devant le tribunal pour enfants dans quelques mois.
Ils ne sont pas les seuls : selon les chiffres du ministère de l’Intérieur, 6 059 interpellations ont eu lieu et ont débouché sur 5 060 gardes à vue depuis le début du mouvement.
« Les élèves feraient mieux d’aller en cours »
Anne Auclair, livre un autre récit de ces deux journées. « Cela ne s’est pas bien passé. Il y a eu des dégradations, un portail a été endommagé et on a assisté à des départs de feux. » Elle dit ne pas comprendre la mobilisation de ses élèves. « J’entends parler des sureffectifs, mais ce n’est pas le cas dans notre lycée. J’ai vu des drapeaux antifas et palestiniens, je ne vois pas le rapport avec le mouvement lycéen. Et quand je vois les fautes d’orthographe sur les pancartes, je me dis que les élèves feraient mieux d’aller en cours », tacle-t-elle.
En plus du dispositif de fouille mis en place à la sortie des bus, elle prend des mesures disciplinaires et procède à « dix, quinze exclusions » d’élèves – « ceux que j’ai chopés », précise-t-elle. Emilie*, en seconde pro métiers de la relation client, qui a suivi le mouvement « de loin », trouve cela « injuste » : « Punir ceux qui cassent, d’accord, mais là, elle a juste visé les gens qui s’étaient mobilisés. » Les motifs des exclusions temporaires, que Basta! a pu consulter, semblent confirmer cette version : « Lucie* trouble le fonctionnement du déroulé des cours », indique l’un d’eux, lapidaire. « Certains parents ne sont pas contents mais il faut leur dire que le trouble à l’ordre public est un motif de sanction », assume la proviseure.
« On proteste contre tout un système »
Ce 6 octobre, alors que la plupart des lycéens de Céret ont rejoint leur salle de cours, Tomas et Josep, restent adossés contre le mur, face au lycée. « On est à l’internat, donc à 8 heures on doit être dehors, et là on a cours qu’à 9 heures, donc on attend », explique Tomas, qui habite Béziers, à 120 kilomètres de Céret. « Parfois on fait des tours, on part marcher », complète Josep. Tous deux élèves de terminale, ils préparent cette année leur bac pro logistique et ne se sentent pas particulièrement concernés par le mouvement. « Je suis d’accord mais, parfois, elles n’ont pas de lien avec les lycéens. Par exemple, “La jeunesse emmerde le Front national”, je suis d’accord mais je ne vois pas le rapport », soupire Tomas.
À 30 kilomètres de là, devant l’université de Perpignan, ville RN depuis 2020, une trentaine de lycéens de Céret sont rassemblés depuis 9 h 30 : ils sont justement venus lancer ce fameux slogan. La manifestation est réussie : entre 1800 et 2500 personnes à Perpignan ; 450 000 dans toute la France, selon les organisateurs. « On ne proteste pas uniquement pour les droits des lycéens mais contre tout un système. Je trouve que ce serait injuste de ne penser qu’à nos droits et pas à la Palestine et à l’antifascisme par exemple », soutient Elio, qui fait partie du cortège, une pancarte entre les mains, sur laquelle on peut lire : « Parce que des citrons sont plus punis que des violeurs ». Face à cette pancarte et aux autres, symboles de la colère de la jeunesse, c’est peu dire que le gouvernement est fébrile : Sébastien Lecornu vient d’annoncer la suspension des cours en fin de semaine au profit d’« un temps de démocratie interne ».
*Prénom modifié.
