Grève du 5 novembre : ce que le mouvement social peut gagner

Rapports de force –Luttes sociales

Alors que le gouvernement s’apprête à concéder une petite revalorisation du SMIC, la journée de grève du 5 novembre pourrait permettre d’obtenir des augmentations de salaire et des mesures pour l’Éducation plus conséquentes. Encore faut-il qu’elle soit d’ampleur.

par Guillaume Bernard, Stéphane Ortega

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« C’est rare dans une mobilisation interprofessionnelle qu’on puisse affirmer que si la grève est forte on pourra gagner directement des choses, sonnantes et trébuchantes pour les gens. » À quelques jours de la journée de grève interprofessionnelle du 5 novembre, Thomas Vacheron, secrétaire confédéral de la CGT espère que la mobilisation sera massive. Mais difficile d’y voir clair après deux semaines de vacances scolaires.

Les blocages lycéens qui rythmaient l’actualité sociale depuis fin septembre ont repris timidement au retour des vacances, alors que les organisations syndicales lycéennes et étudiantes appellent à les poursuivre. Les blocages ou fermetures administrative des universités continuent. Pendant la pause automnale, des manifestations massives avaient pris le relais pendant trois samedis consécutifs, faisant converger la jeunesse lycéenne et étudiantes avec une partie du salariat. Un signal favorable, mais qui ne garantit pas des grèves massives en capacité de peser sur le gouvernement et le patronat. « La population est au courant des manifestations du samedi, pas encore du 5 qui est très connu syndicalement, mais moins sur une échelle large », poursuit Thomas Vacheron.

Annoncée depuis près d’un mois, la journée de grève du 5 novembre réunit désormais les huit principales confédérations du pays (CFDT, CGT, FO, FSU, CFTC, Solidaires, UNSA, CFE-CGC). Elle fait suite à une première journée de grève de la fonction publique, le 29 septembre, qui avait déjà réuni entre 200 000 et 300 000 personnes dans la rue. Objectif : obtenir des augmentations de salaire en pesant à la fois sur le gouvernement – qui fixe par décret le niveau du SMIC et peut dégeler le point d’indice des fonctionnaires – et sur le patronat, en mesure d’augmenter les salaires dans les branches et dans les entreprises.

Gagner sur les salaires

Si cette augmentation des salaires semble atteignable, c’est parce que le gouvernement a déjà concédé de premières mesures face à la mobilisation lycéenne. Parmi elles : le plafonnement des classes de secondes à 28 élèves dans la moitié des lycées les plus défavorisés à la rentrée 2027, mesure étendue à tous les établissements en 2028. Un « remplacement progressif » de Parcoursup est promis d’ici à 2028, ainsi que l’annulation des suppressions de postes prévues dans l’éducation nationale, la création de 500 postes supplémentaires, et 15 000 places supplémentaires pour les étudiants dans l’enseignement supérieur. « C’est insuffisant mais ça nous montre une chose : le gouvernement peut lâcher sous la pression. Cela nous donne confiance », souligne Sophie Vénétitay, secrétaire générale du SNES-FSU, premier syndicat enseignant dans le secondaire, qui estime que la grève sera forte dans les lycées le 5 novembre.

Autre indice encourageant pour les futurs grévistes : le gouvernement a d’ores et déjà fait comprendre qu’il laissait la porte ouverte à une revalorisation anticipée et majorée du SMIC. Indexé sur l’inflation, le SMIC augmente chaque année au 1er janvier 2027. Le ministre du travail envisage une revalorisation dès décembre 2026 à laquelle s’ajouterait un « coup de pouce », expression consacrée pour désigner une majoration supérieure au seul taux d’inflation. Une première depuis 2012.

Une question demeure : de quel niveau sera cette revalorisation ? Pour l’heure, les premiers chiffres qui ont filtré côté gouvernement sont en dessous des 1 %. De leurs côtés, les différentes composantes de l’intersyndicale portent des revendications différentes sur la question. La CGT exige un coup de pouce de 10 % - en plus de la majoration normale due à l’inflation. La CFDT réclame une augmentation un peu moindre : 100 euros (6 %) nets de plus par mois quand Force ouvrière souhaite un accroissement mensuel de 100 à 150 euros nets. Moins exigeante, la CFTC considère qu’un coup de pouce de 2 % serait « significatif ».

Pour savoir à quel point le SMIC devra être revalorisé, le gouvernement attend de voir l’ampleur de la journée du 5 novembre. « Si la mobilisation est faible, le gouvernement donnera des miettes, si c’est fort ils vont être obligés de lâcher. Et s’ils lâchent sur le Smic, ils lâchent sur le point d’indice », analyse Thomas Vacheron.

Un coup à jouer

Sentant un coup à jouer, la confédération CGT a montré un certain volontarisme dans la construction de la grève du 5 novembre et de ses potentielles suites. A la sortie d’une réunion avec plusieurs membres du gouvernement le 21 octobre, sa secrétaire générale Sophie Binet a lancé un mot d’ordre relativement rare : la « généralisation de la grève ». Une tentative d’impulser des arrêts de travail massif le 5 novembre et au-delà. Cet appel à été décliné dans un courrier adressé aux syndicats. Sophie Binet y enjoint notamment les responsables syndicaux à organiser des assemblées générales sur leurs lieux de travail et à exiger des ouvertures de négociations annuelles dans les entreprises et dans les branches.

Si les appels confédéraux ne suffisent pas à mettre un pays en grève, plusieurs secteurs seront fortement mobilisés ce jour-là. En première ligne : la fonction publique. Natacha Pommet, secrétaire générale de la CGT fonction publique s’attend à ce que l’appel à la grève soit très suivi dans l’éducation, tant pour les personnels enseignants que pour ceux des collectivités territoriales.

Côté transport ferroviaire, la situation reste encore suspendue aux déclarations d’intentions de grève, obligatoire pour le personnel roulant 48 heures avant la grève. « Les cheminotes sont réceptifs, mais de là à installer la grève, il y encore un peu de travail. Cependant, dans plusieurs entreprises privées du ferroviaire ou des filiales, les salariés vont se mettre en grève. C’est le cas à Transdev, dans le nettoyage ou la maintenance du réseau. Ce n’est pas habituel », explique Julien Troccaz, secrétaire fédéral de Sud-Rail. Dans l’énergie : « Les salariés se tiennent prêts et des assemblées générales ont lieu le 5 au soir », explique Fabrice Coudour, secrétaire général de la FNME-CGT.

Plus difficile de mobiliser dans le privé

Dans le privé, la mobilisation pourrait prendre plus difficilement, marquée par un contexte souvent morose à en croire une responsable CFDT, dont les deux tiers des adhérents travaillent dans le privé. « On a une forte augmentation des restructurations d’entreprises, tant dans l’industrie que dans les services. Les gens ont la tête dans le guidon dans leurs enjeux d’entreprise. C’est compliqué de les embarquer dans des mouvements beaucoup plus généralistes où les messages sont plus diffus », rapporte Perrine Mohr, secrétaire régionale de l’Union régionale Interprofessionnelle des Hauts de France (CFDT). « Je ne sens pas de mouvement construit dans les boîtes en intersyndicale qui afflueraient sur les lieux de mobilisation », ajoute-t-elle. En revanche, les dockers seront fortement mobilisés puisque la Fédération CGT des Ports et Docks, qui syndique massivement la profession, a appelé à la grève ce 5 novembre.

Malgré tout, la journée du 5 novembre pourrait réserver des surprises, comme le 17 octobre avant elle. « On est pas mal sollicité par des salariés non-syndiqués, isolés et assez précaires qui demandent comment faire grève. Ce genre de demandes arrivent généralement avant les grosses journées », explique Adèle Tellez, la co-secrétaire de l’union départementale de la CGT de Paris. Un constat partagé par l’Union nationale Solidaires. « En réalité, tout évolue très vite et chaque jour amène son lot de surprises. Mercredi dernier, un camarade dans la métallurgie me disait qu’ils n’avaient pas trop de retour et le lendemain il m’informe que des boîtes qui ne se mobilisent jamais envoient des appels à la grève », poursuit Adèle Tellez.

Enfin, il est probable que même une augmentation significative des salaires ne mette pas fin au mouvement social dans les lycées et les universités et que le mouvement social se poursuive au-delà du 5 novembre. « On ne va pas s’arrêter en si bon chemin. Il y aura des suites au 5 novembre », estime Emmanuel de Lescure, secrétaire général du SNESUP-FSU syndicat enseignant du supérieur.