Les salaires baissent en France pour la première fois en 30 ans, mais ce n’est pas une fatalité

Société

Les salaires réels, en tenant compte de l’inflation, baissent en France depuis 2020. Et les récentes négociations en entreprise ne permettent pas d’inverser la tendance. Pendant ce temps, l’État laisse la main au patronat. Explications.

par Guillaume Bernard

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Le 22 janvier, cinq syndicats du Crédit agricole ont appelé les 78 000 salariés de la banque à des débrayages dans leurs agences régionales. « Une grève inédite », dans ce secteur peu habitué aux conflits sociaux, souligne Corinne Ferreira, secrétaire générale de la fédération CGT du personnel des banques et assurances.

En cause : une proposition d’augmentation générale des salaires de seulement 0,44 %, jugée « dérisoire » dans un groupe dont le résultat net approche les 3,2 milliards d’euros pour les trois premiers trimestres de 2025. Côté employés, l’augmentation « ne permet même pas de couvrir l’inflation », poursuit la syndicaliste.

L’inflation, soit l’augmentation des prix, s’est établie à +0,9 % en 2025 et +2 % en 2024. Elle avait atteint 5 % en 2022 et 2023, dans le sillage de la crise du Covid-19. Or, les augmentations de salaire n’ont pas suivi. Les salaires réels, en tenant compte de l’inflation, ont donc baissé. Cela risque de continuer cette année, en dépit des mobilisations des salariés.

Jeu de dupes du patronat

Au McDonald’s de Toulouse, chez LVMH en Champagne-Ardenne, à la Fnac, chez Decathlon, à EDF, à la SNCF… sur les mois de décembre 2025 et janvier 2026, la CGT dénombre une vingtaine d’entreprises concernées par des grèves autour de la question des augmentations de salaire.

Ces mobilisations débouchent parfois sur des victoires, comme chez Arkema, dans le secteur de la chimie, où treize jours de grève ont permis de faire passer l’augmentation minimale du salaire mensuel de 35 à 50 euros, et d’obtenir la création d’une prime de productivité annuelle de 400 euros.

Ces négociations sur les salaires relèvent souvent d’un jeu de dupes de la part du patronat vis-à-vis des organisations syndicales. « Par exemple, parfois, on sait que, budgétairement, on peut aller jusqu’à 1,5 % d’augmentation générale, mais on annonce 1,2 % parce qu’on sait qu’en face ça va négocier dur », explique Sandrine Dorbes, ancienne responsable des rémunérations chez BNP Paribas, désormais à son compte.

En 2025, les augmentations générales proposées sont restées le plus souvent aux alentours des 1 %, estime une étude du cabinet Syndex, fondée sur les réponses de 858 délégués syndicaux et d’élus de CSE (comité social et économique). Mais ce niveau d’augmentation couvre à peine l’inflation en 2025, et ne rattrape évidemment pas celle des années précédentes.

Tassement des grilles

C’est une première depuis 1996 : depuis cette date, les salaires réels augmentaient légèrement chaque année. Cette augmentation cumulée avait atteint +17,8 % en 2020 comparé à 1996. Depuis, la progression des salaires est stoppée, et baisse même : elle n’est plus que de 13,9 % en 2024 comparé à 1996, selon l’Insee.

Concrètement, depuis 2020, un salarié rémunéré au salaire médian (le niveau de salaire qui sépare les salariés en deux, la moitié gagnant moins et l’autre moitié gagnant plus), soit 2190 euros net dans le secteur privé en 2025, a perdu près de 110 euros de pouvoir d’achat mensuel, en déduit la CGT dans son baromètre économique 2025. « Pour combler cette perte de pouvoir d’achat, les salaires auraient dû augmenter d’au moins 4,5 % en 2024 et en 2025 », explique Thomas Vacheron, secrétaire confédéral CGT.

En France, la loi indexe certes le salaire minimum sur l’inflation, mais cette augmentation automatique n’est pas reportée sur les salaires plus élevés. Il n’y a là aucune fatalité. Une « échelle mobile des salaires », une indexation automatique des salaires sur l’inflation, existait en France jusqu’en 1983 et existe toujours dans d’autres pays européens, comme la Belgique, Chypre ou Malte. Sans ce mécanisme, les salaires hors Smic n’augmentent que via des accords salariaux.

Résultat : en l’absence d’accords satisfaisants, « le salaire médian n’a jamais été aussi proche du Smic », rappelle Thomas Vacheron. En d’autres termes, le Smic indexé sur l’inflation rattrape peu à peu les salaires un peu plus élevés. Ce salaire médian était en 2024 de 2190 euros net dans le secteur privé. Le Smic est quant à lui fixé à 1443 euros net.

Des augmentations surtout individuelles

Autre phénomène qui contribue à la diminution des salaires : la tendance patronale à préférer les augmentations individuelles aux augmentations collectives. « Depuis les années 2000, les augmentations individuelles tendent à devenir la norme, au détriment des augmentations générales. Cela va de pair avec une valorisation de la performance individuelle », constate la spécialiste des rémunérations Sandrine Dorbes.

Aucune augmentation collective de salaire n’a été mise en place en 2025 dans 40 % des entreprises étudiées par le cabinet Syndex. Les augmentations individuelles étaient auparavant traditionnellement réservées aux cadres, en fonction de leurs performances. Elles concernent maintenant de plus en plus les ouvriers, techniciens et employés.

« Les directions regrettent une perte de culture du collectif, une montée de l’individualisme, mais cherchent à valoriser uniquement les comportements individuels », pointe Sandrine Dorbes. Avec une vraie conséquence sur la fiche de paie. Corinne Ferreira, de la CGT-Banques et assurances le déplore : « À côté des augmentations individuelles, on a certains travailleurs qui ne sont pas augmentés, donc qui s’appauvrissent. »

« Nous sommes pour des rémunérations exprimées en pourcentage du Smic et liées à la qualification : 1,2 Smic pour un CAP, 1,4 Smic pour un titulaire du BAC, 2 Smic pour un master, etc. Au contraire, le patronat essaie au maximum de casser ces repères collectifs pour aller vers une individualisation des salaires », dénonce Agathe Le Berder, membre de la commission exécutive de la CGT.

Un Smic plus bas en France qu’en Allemagne et en Belgique

Dans cette bataille pour les salaires qui se joue entre patronat et syndicats, la CGT estime que l’État a pris position pour les patrons. « Quand le patronat refuse d’augmenter les salaires, il part de l’exemple que lui donne le gouvernement en juillet 2025, lorsque François Bayrou annonce qu’il veut geler le salaire des fonctionnaires et les prestations sociales, mais désindexer les retraites de l’inflation », estime Agathe Le Berder.

Le gouvernement serait en mesure d’activer plusieurs leviers pour augmenter les salaires. Tout d’abord en donnant un « coup de pouce » au Smic, selon l’expression consacrée, c’est-à-dire en décidant de l’augmenter au-delà du niveau de l’inflation. « Ça ne serait pas délirant, la France est la deuxième économie de l’Union européenne, mais seulement le sixième niveau de Smic », argumente Thomas Vacheron. Le salaire minimum interprofessionnel (qui n’existe pas dans tous les pays) est aujourd’hui plus élevé en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, au Luxembourg et aussi en Irlande.

Sur ce point, le gouvernement s’en tient pour l’instant à l’avis du patronat, qui s’oppose à une augmentation réelle su Smic. Un coup de pouce « augmenterait le risque de pertes d’emplois », justifie le Medef dans sa contribution de novembre 2025 au rapport du groupe d’experts sur le Smic.

Des solutions dont l’État ne veut pas

L’État pourrait également décider de mieux flécher ses aides aux entreprises, notamment celles prodiguées via les exonérations de cotisations sociales, aussi appelées « niches sociales », pour un coût de près de 80 milliards d’euros. L’une de ses niches porte sur les salaires allant de 1 à 1,6 fois le Smic.

Elle est dégressive, cela signifie que l’exonération est maximale lorsqu’un salarié touche le Smic mais qu’elle s’affaiblit à mesure qu’il se rapproche de 1,6 fois le salaire minimum. Ainsi, les employeurs ont intérêt à concentrer les rémunérations autour du Smic afin de profiter d’un maximum d’exonérations de cotisations.

En 2023, consciente de cet effet pervers, Élisabeth Borne avait confié à deux économistes une mission d’audit de ces niches sociales. Ces derniers ont proposé de mieux équilibrer ces allègements pour les étendre jusqu’à 3400 euros. L’option n’a pas été retenue dans le budget 2026.

Pour répondre à la perte de pouvoir d’achat des salariés, le gouvernement a finalement choisi une autre solution : augmenter la prime d’activité. Cette augmentation devrait être de 50 euros net en moyenne pour plus de trois millions de ménages qui gagnent entre 1 et 1,4 Smic par personne.

Mais cette mesure est largement critiquée dans le monde syndical. « Contrairement au salaire, la prime d’activité n’est pas prise en compte pour le calcul de la retraite et des autres prestations sociales », explique la CGT. La mesure a aussi l’inconvénient de ne pas être pérenne et de ne concerner qu’une faible part du salariat, contrairement à une augmentation générale de salaires. Le message envoyé est clair : l’État compte compenser les réticences des entreprises privées en matière de rémunération avec de l’argent public.