Prise de contrôle des grands médias par Orbán : « Cela peut arriver en France avec le RN ou en Allemagne avec l’AfD »

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La Hongrie vote ce 12 avril et le Premier ministre Viktor Orbán est en difficulté. Son maintien au pouvoir signifierait le coup de grâce pour ce qui reste de la liberté de la presse et pour les médias indépendants, alerte le chercheur Gábor Polyák.

par Rachel Knaebel

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Basta!  : Vous alertez sur une « capture » des médias par le pouvoir en Hongrie depuis l’arrivée au pouvoir de Viktor Orbán et de son parti, le Fidesz, en 2010. Comment est-ce arrivé ?

Photo de Gábor Polyák.
Gábor Polyák est professeur de droit des médias à l’université hongroise de Pécs et dirige les recherches à l’ONG Mertek Media Minotor.
©DR

Gábor Polyák : Deux lois sur les médias ont été adoptées dès 2010. Les principales conséquences de ces lois ont été la mainmise du gouvernement sur tous les organismes de régulation des médias, comme le Conseil des médias, composé depuis de membres proches du parti d’Orbán.

Cet organisme a attribué un nombre considérable de fréquences à des stations de radio affiliées au Fidesz et a autorisé les médias affiliés au Fidesz à réaliser toutes les acquisitions, comme celles de médias régionaux, que le Conseil des médias était censé contrôler.

Le gouvernement contrôle aussi l’organisation qui chapeaute les médias publics. Ces médias ont clairement permis au Fidesz d’exercer une influence politique sans entrave.

Nous sommes dans la dernière semaine de la campagne électorale avant les législatives, et les médias publics hongrois n’ont jamais invité le chef de l’opposition. Il existe pourtant des règles sur l’impartialité de l’information politique dans les médias publics, mais elles sont bafouées depuis seize ans. Le Fidesz a bâti un empire médiatique public et privé, financé par des fonds publics.

Des milliardaires ou des oligarques jouent-ils aussi un rôle dans cette mainmise du pouvoir sur les médias ?

Derrière la plus grande chaîne de télévision privée, on retrouve par exemple l’homme d’affaires Lőrinc Mészáros [première fortune de Hongrie]. Mais son argent provient de l’État hongrois, à travers des marchés publics. Les oligarques de Russie, au début du mandat de Poutine, constituaient une sorte de contrepoids à Poutine. En Hongrie, ce sont des éléments du système. Orbán décide de l’utilisation des fonds, les dirigeants et les propriétaires de ces sociétés affiliées au Fidesz tirent leur pouvoir et leurs ressources uniquement d’Orbán.

Dans le même temps, on a vu en Hongrie l’essor de nombreux médias indépendants, comme Átlátszó, Direkt36, Telex, 444. Comment ces médias survivent-ils dans cette situation ?

La liste des médias indépendants de Hongrie semble en effet assez longue. Cependant, il faut savoir que plusieurs de ces médias ont été fondés par d’anciens journalistes issus de médias qui sont passés sous le giron du Fidesz. Leurs journalistes ont créé de nouveaux médias parce qu’il n’était plus possible de poursuivre leur travail autrement.

L’équipe d’investigation la plus nombreuse des médias indépendants est celle de Direkt36. Elle a, par exemple, publié des articles sur l’utilisation des services secrets hongrois contre le parti d’opposition Tisza [derrière lequel tous les partis d’opposition se sont rangés pour ces élections]. Son équipe est issue d’Origo, un média en ligne hongrois auparavant détenu par l’entreprise allemande Deutsche Telekom. En 2015, Deutsche Telekom l’a vendu à une société clairement affiliée au Fidesz. Et aujourd’hui, Origo est l’une des pires machines de propagande du pays.

Ces journalistes ont dû acquérir des compétences en gestion et trouver des moyens de financer ces médias. Ce fut un long processus d’apprentissage, tant pour les journalistes que pour le public. Les deux parties ont finalement réussi à s’adapter.

Car, si vous avez besoin d’informations fiables, vous devez payer pour cela aujourd’hui en Hongrie. Les dons et les abonnements sont maintenant monnaie courante dans le milieu des médias indépendants hongrois.

Ces médias ont également dû apprendre à rédiger des demandes de subventions européennes et pour d’autres subventions internationales. Ils sont devenus très bons pour obtenir ce type de financement. Mais cela a aussi ouvert la voie au gouvernement hongrois pour affirmer que ces médias étaient financés depuis l’étranger, en les appelant les « médias du dollar ».

Les médias indépendants étaient-ils particulièrement visés par le projet de loi du gouvernement « contre les organisations financées par l’étranger » annoncé l’an dernier, mais qui n’a, pour l’heure, pas été voté ?

Si le projet présenté l’an dernier avait été adopté, la loi aurait interdit à toutes les organisations, non seulement aux médias, mais aussi aux ONG, de percevoir tout type de revenus étrangers. Le texte interdisait également aux banques de transférer l’argent provenant de l’étranger. Orbán a annoncé que, si le Fidesz gagnait dimanche, il finaliserait cette loi.

Le gouvernement s’en est-il également pris aux médias indépendants par d’autres moyens ?

On sait que le logiciel de cyberespionnage Pegasus a été utilisé contre des journalistes hongrois et aussi contre des propriétaires de médias. Mais l’arme la plus efficace du Fidesz, c’est d’abord l’indifférence. Face aux révélations médiatiques sur leurs abus, ils font comme si ça n’existait pas.

Je pense que de nombreux électeurs du Fidesz n’ont jamais entendu parler des scandales majeurs liés du Fidesz, comme le recours aux services secrets contre le candidat d’opposition Peter Magyar ou l’influence russe dans la campagne hongroise. Et, même s’ils en ont entendu parler, peut-être qu’ils n’y croient pas. Car Orbán et l’ensemble du Fidesz ne cessent de répéter que ce qui est publié par Direkt36, par Telex ou par d’autres médias indépendants, ne peut pas être vrai.

Pensez-vous que l’Union européenne (UE) en a fait assez pour lutter contre le contrôle des médias par le pouvoir en Hongrie ?

Non, l’UE ne s’est pas montrée prête à lutter contre cette situation. Dès 2013, nous avons alerté auprès des instances de l’UE, déposé des plaintes, mais cela n’a rien donné. Un règlement européen sur la liberté des médias, European Media Freedom Act, est entré en vigueur en 2024. Mais ce règlement est en réalité très faible.

Et le gouvernement et le parlement hongrois ne font rien pour le transposer. Je pense que la Commission européenne ne comprend pas ce qui se passe ici en Hongrie. Or, cela peut arriver partout. Cela s’est produit en Pologne, ça peut arriver en France, si le parti de Le Pen arrive au pouvoir, ou en Allemagne avec l’AfD.

Voyez-vous des parallèles entre la Hongrie et d’autres pays ?

En Pologne, le gouvernement du parti PiS de Kaczyński comptait, parmi ses conseillers, des proches d’Orbán, notamment sur les questions liées aux médias. En République tchèque, le cas de Babiš [un industriel milliardaire devenu Premier ministre de 2017 à 2025, puis de nouveau depuis décembre 2025, ndlr] est un peu différent, car il d’abord pris le contrôle de médias avant d’accéder au pouvoir politique, tandis qu’Orbán a fait l’inverse. Mais l’exemple slovaque est également très similaire de la Hongrie.

Une différence majeure réside dans le fait que seul Orbán a pu disposer d’une majorité des deux tiers au Parlement, ce qui lui a permis d’adopter une nouvelle constitution assortie de lois sur les médias.

Aujourd’hui, l’opposition hongroise semble en mesure de gagner. Espérez-vous un changement de cap pour la liberté de la presse si le parti d’opposition Tisza l’emporte ?

Si Tisza parvient à obtenir la majorité des deux tiers, ils pourront alors adopter de nouvelles lois sur les médias, mettre en place de nouvelles autorités de régulation, réformer la Cour constitutionnelle, etc. S’ils n’obtiennent pas la majorité des deux tiers, la situation pourrait ressembler fortement à celle de la Pologne, où le nouveau gouvernement n’a pas pu mener de véritables réformes législatives car il est bloqué par le président de la République. Aujourd’hui, en Hongrie, la Cour constitutionnelle ne fonctionne qu’avec des membres nommés par le Fidesz, des personnes 100 % loyales à Orbán.

Qualifieriez-vous Tisza de parti conservateur ou de centre droit ?

Peter Magyar, à la tête de Tisza, est un homme relativement conservateur. Mais l’électorat qui soutient Tisza et Peter Magyar est très hétérogène. Orbán, lui, a commencé comme un libéral, puis est devenu conservateur et, depuis 2010, c’est un mix populiste de droite et de gauche. Il prend des décisions qui pourraient être communistes et d’autres qui sont d’extrême droite.

Tisza est plutôt conservateur du fait de la personnalité du leader du parti, mais c’est aussi un parti démocratique. Aujourd’hui, en Hongrie, la question est : voulons-nous la démocratie ou l’autocratie ? Le Fidesz représente l’autocratie. Si Orbán gagne encore une fois, l’autocratisation du pays va continuer.

Voyez-vous un risque, si le Fidesz l’emporte, que les médias indépendants hongrois doivent quitter le pays, comme l’ont fait des médias biélorusses et russes depuis 2022 ?

Plusieurs se sont déjà préparés à partir si le Fidesz gagne, car ils n’ont pas d’autres options. Dans cette situation, aujourd’hui, que l’opposition soit conservatrice, sociale-démocrate ou libérale, c’est un problème de second ordre. Le principal enjeu est de revenir à la démocratie. À la prochaine élection, ce sera différent.

Que diriez-vous aux médias d’autres pays d’Europe, que faut-il faire pour éviter une telle situation ?

Les journalistes ne sont pas des héros qui pourraient défendre seuls la démocratie. Sans justice indépendante, les médias ne suffisent pas. Et nous sommes partout dans un moment difficile pour les journalistes. Je pense qu’il faut parler de ce qu’est le journalisme. Des gens qui commentent les débats publics sur TikTok, des politiques qui ont des chaînes YouTube, ce ne sont pas des journalistes. Le travail d’investigation basé sur des informations équilibrées n’est pas gratuit. Et si on ne paie pas pour ça, quelqu’un d’autre paiera, et essaiera ainsi d’influencer les décisions éditoriales.