Affaire Cédric Prizzon : derrière le fait divers, des assassinats masculinistes

SociétéFéminisme

L’ancien policier, accusé d’un double féminicide, fréquentait depuis plusieurs années les sphères masculinistes liées aux « droits des pères ». Des groupes de pères en colère qui blâment les femmes et le féminisme, quitte à inciter à l’action violente.

par Pauline Ferrari

Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard

Cédric Prizzon, la quarantaine, est très actif sur Facebook et TikTok. Il se filme, interpellant l’animateur Cyril Hanouna ou l’ancien garde des Sceaux Éric Dupont-Moretti, filme son ex-compagne devant la sortie de l’école, ou bien crache son venin contre celle qu’il traite de « folle » et de « criminelle ». Quand Cédric Prizzon est arrêté au Portugal, le 24 mars, cela fait déjà plusieurs jours que son ex-compagne, Audrey, et sa compagne actuelle, Angela, ainsi que leurs enfants, ont disparu en Aveyron. Sa cavale meurtrière se termine avec la découverte des corps d’Angela et d’Audrey, alors que, dans sa voiture, l’ancien policier avait caché plusieurs plaques d’immatriculation, de faux papiers d’identité et 17 000 euros en liquide, sans doute pour disparaître.

Cédric Prizzon était très actif sur Facebook et TikTok. Il se filme, interpellant l’animateur Cyril Hanouna ou l’ex-garde des Sceaux Éric Dupont-Moretti, filme son ex-compagne devant la sortie de l’école, qu’il traite de « folle » et de « criminelle ».
Capture d’écran du compte TikTok

L’histoire de la séparation d’Audrey et Cédric Prizzon ressemble à beaucoup d’autres : un conflit autour de la garde alternée de leur fils, qui se transforme en violences. En 2021, déjà, Cédric Prizzon enlève son fils, avant d’être retrouvé deux mois plus tard. Il écope de neuf mois de prison, transformés en surveillance électronique à domicile ; et son droit de garde lui est retiré. Désormais, il ne peut plus voir son fils qu’en présence des services sociaux. Dès lors, Cédric Prizzon multiplie les posts, les vidéos, et manifeste devant la mairie de Vailhourles, dans l’Aveyron, tout en alertant les médias.

En 2023, il est de nouveau condamné, cette fois à 18 mois de prison et deux ans de sursis probatoire pour le harcèlement de son ex-compagne sur les réseaux sociaux. Il manifeste alors devant l’Hôtel de Ville de Villefranche-de-Rouergue, toujours dans l’Aveyron, et mène une grève de la faim devant le tribunal de Rodez. Son « combat [...] d’un père pour son fils » est relaté dans la presse locale.

Cédric Prizzon porte un bracelet électronique jusqu’en octobre 2025, et ses publications violentes en ligne ne diminuent pas. Ses condamnations pour harcèlement, violences (en 2021 et 2024) et non-représentation d’enfant ne sont pas évoquées dans la presse. Sur ses réseaux sociaux, il prévient : « J’ai encore eu des messages de papas qui n’ont pas vu leur enfant depuis un an et demi. C’est une honte. S’il le faut, je vais foutre le bordel au niveau national. »

Derrière les « droits des pères », la domination masculine

Les mouvements des « droits des pères » sont les représentants historiques du masculinisme : sous couvert de protester contre les inégalités en matière de garde d’enfants lors d’une séparation, des associations accusent la justice d’être gangrénée par les femmes et les féministes.

Cédric Prizzon manifeste alors devant l’Hôtel de Ville de Villefranche-de-Rouergue (Aveyron) en 2023, après avoir été condamné à 18 mois de prison et deux ans de sursis probatoire pour le harcèlement de son ex-compagne sur les réseaux sociaux.
Capture d’écran

Gwénola Sueur, doctorante en sociologie à l’université de Bretagne occidentale(UBO), montre dans son mémoire de recherche que ces associations, nées dans les années 1970, « revendiquent l’affaire du forcené de Cestas comme l’acte fondateur des mouvements des pères ». En février 1969, André Fourquet, 38 ans, se retranche dans sa fermeavec ses deux enfants. Séparé de la mère, Fourquet avait déjà enlevé ses enfants deux ans plus tôt, donnant lieu à quinze jours de négociation avec les gendarmes. En 1969, il finira par tuer ses enfants et se suicider. « Un militant historique du mouvement des pères, Philippe Guidal, quand est créé le site Paternet[site historique rassemblant les associations des droits des pères, ndlr], archive des articles sur Cestas », ajoute Gwénola Sueur. Les groupes de pères commencent à manifester devant le tribunal de Rouen en 1973.

Par la suite, une nuée d’associations et quelques collectifs essaiment : le MCMP (Mouvement de la condition masculine paternelle), puis le MCM (Mouvement de la condition masculine) en 1975 ; Les enfants du dimanche en 1981 ; L’enfant et son père, nouveau mouvement de la condition paternelle en 1983. Les années 1990 et 2000 voient naître la célèbre SOS Papa ; mais aussi Père, mère, enfant ; Urgence papa ; L’enfant et son droit ; Justice papa... La liste est longue. La notoriété de ces associations grandit à la faveur des actions d’envergure menées par certaines, comme SOS Papa : en 2013, des membres de l’association se retrouvent sous le feu des projecteurs, parmi lesquels Serge Charnay, qui se perche sur une grue à 40 mètres de hauteur, à Nantes.

« Syndrome d’aliénation parentale »

En 2023, Cédric Prizzon rejoint le groupe Facebook « Papa en colère ». « Ma folle d’ex m’a donné deux coups de couteau dans le ventre avec amnésie, toujours en liberté, 50 faux dépôts de plaintes », vociférait-il en septembre 2023 dans une publication aujourd’hui supprimée. Sur ce groupe « Papa en colère », qui compte plus de 30 000 membres, on peut lire, au sujet de l’expertise psychiatrique parfois demandée : « Madame gros trouble narcissique… Le JAF [juge aux affaires familiales] a juste demandé à madame de voir un médecin pour se soigner... mais a laissé l’enfant avec la mère complètement cinglée. » Un autre père écrit, désabusé : « Ne vous laissez pas abattre par une juge inhumaine, il y en a plein, à croire qu’elles ont choisi d’être juges pour flinguer les papas. Ne serait-ce pas elles qui auraient un problème avec leurs pères. Je me pose la question… »

Sur ce groupe, les pères en colère font également mention incessante du « syndrome d’aliénation parentale », notion non reconnue par la communauté scientifique, qui décrirait le processus par lequel un parent (souvent la mère) manipulerait son enfant pour le détourner de l’autre parent (souvent le père). Ce « syndrome » est largement convoqué par les associations des droits des pères, régulièrement pour nier des violences sexuelles ou intrafamiliales, présentant la mère comme manipulatrice et aliénante. En 2018, une note d’information a été mise en ligne sur le site intranet de la direction des affaires civiles et du sceau du ministère de la Justice pour « informer les magistrats du caractère controversé et non reconnu du syndrome d’aliénation parentale », indique le Sénat. Comme le rappelle la chercheuse et spécialiste du masculinisme Stéphanie Lamy, « l’idéologie promue dans le milieu radical masculiniste des pères enragés n’est pas seulement de la haine des femmes, mais aussi celle de l’autorité de la justice qui contreviendrait selon eux à l’autorité "naturelle" des pères ».

Une rhétorique victimaire comme stratégie

Pourtant, les pères en colère bénéficient d’une forme de sympathie dans les médias. « Jusqu’au début des années 2000, la rhétorique de défense des droits des hommes et des pères était plus frontale. Depuis la mise à l’agenda politique de certains enjeux féministes, ça devient plus compliqué de porter des revendications explicites en faveur des droits des hommes », constate Edouard Leport, sociologue, et auteur du livre Les papas en danger ? Des pères à l’assaut des droits des femmes (Éditions de la maison des sciences de l’Homme, 2022), issu de sa thèse sur les groupes de pères séparés. « De fait, la rhétorique de ces groupes change : ils vont parler de la protection et de la défense des enfants, d’égalité parentale, de coparentalité… pour donner une représentation positive », ajoute le sociologue.

C’est tout le message déployé par les pères séparés qui se perchent sur les grues à Nantes, réclamant la garde alternée par défaut en cas de séparation. « Ils se décrivent comme des pères qui veulent s’investir plus, qui en seraient empêchés », détaille Edouard Leport. Cette rhétorique consolide leur position victimaire, alors que la réalité statistique est tout autre : dans 82 % des cas de séparation, il n’y pas de litige concernant le mode de garde. Et si les mères sont plus nombreuses à obtenir la garde, c’est souvent parce que les pères ne la demandent pas.

Le divorce, un « parricide social »

Cette position victimaire, Cédric Prizzon continue de l’adopter, même en détention. Devant le tribunal Vila Nova de Foz Côa, au Portugal, il a déclaré être « la vraie victime ». Lors de ses manifestations dans l’Aveyron, il répétait qu’« en France, être père est un crime ». Sur ses réseaux sociaux, il accusait son ex-compagne de tentative de meurtre, et affirmait se battre pour son fils, en « danger » auprès d’elle. « Ce sont des hommes qui pouvaient se prendre en photo devant l’ex-domicile de madame, aller en camping-car avec d’autres groupes de pères pour harceler son ex-conjointe, ou même aller devant des centres d’hébergement pour femmes victimes de violences conjugales pour faire des espèces de manifestations », liste la sociologue Gwénola Sueur.

Dans ses recherches, Gwénola Sueur écrit d’ailleurs que « l’identité collective des groupes de pères se construit autour de l’héroïsation de certains de leurs membres [...], conjuguée à la mise en avant de leur souffrance ». Cinq décennies plus tôt, un ouvrage de référence pour cette sphère masculinste, Le livre noir du divorce, publié en 1973 par l’association Didhem (Défense des intérêts des divorcés hommes et de leurs enfants mineurs), considérait le divorce comme un « parricide social » et une « malédiction jetée par la société démagogiquement féministe ». Si le discours de surface a changé, le fond reste le même.

« Et ils ont gagné. Dans les tribunaux de la famille, quand une mère dévoile des violences conjugales, quand un enfant dévoile des violences sexuelles, incestueuses notamment, ou des maltraitances, la mère est considérée comme malveillante », par les avocats des pères et les groupes de pères, constate Pierre-Guillaume Prigent, docteur en sociologie à l’université de Bretagne occidentale, qui travaille sur ces mouvements. Ils s’appuient notamment sur la loi du 4 mars 2002 relative à l’autorité parentale, qui garantit l’égalité de principe entre parents et indique que la résidence alternée est le mode idéal qui garantit la coparentalité – une loi dont les associations de droits des pères s’arrogent la paternité.

Lobbying politique

L’affaire Cédric Prizzon n’est pas un simple fait divers. C’est un cas d’école. « Il y a tous les ingrédients : un ancien policier, père en colère, qui a fait des actions devant un tribunal, qui a eu des condamnations… C’est presque une caricature. Et dans ce dossier, la justice a l’air d’avoir réagi à la mesure des enjeux, à chaque étape. Sauf dans la protection de son ex-conjointe et de sa nouvelle compagne », analyse Edouard Leport.

D’autant que ces mouvements ne veulent pas se satisfaire de la loi de 2002, et continuent leur lobbying politique. En février 2025, un membre actif du groupe « Papa en colère »et du collectif Défendre les enfants, se targuait d’avoir pu rencontrer Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale. Au cours de cet entretien, il affirme avoir abordé la défiscalisation de la pension alimentaire et la proposition de loi 819 sur « la garde partagée égalitaire », qui vise à instaurer la garde alternée par défaut en cas de désaccord entre les parents. Ces revendications ne sont pas nouvelles, selon Edouard Leport, Gwénola Sueur et Pierre-Guillaume Prigent. Ces associations sont régulièrement auditionnées dans les discussions parlementaires sur les sujets du divorce, de la justice ou de la famille.

« Ils alimentent la culture du viol »

Ces associations exercent une certaine influence politique, au prix de l’invisibilisation de leur violence dans le débat médiatique. De Cestas à Cédric Prizzon, le mouvement des pères est peu inquiété au sujet de sa violence. Alors même que ces groupes « défendent et transmettent des analyses, des cadrages masculinistes sur les questions des violences sexistes et sexuelles, faites aux femmes et enfants », explique Edouard Leport. « Ils alimentent la culture du viol, et peuvent aller jusqu’à donner des outils pour échapper à des condamnations », ajoute le sociologue.

À travers leur rhétorique, les pères en colère martèlent que la violence conjugale serait surestimée, qu’elle toucherait autant les hommes que les femmes, et que les hommes seraient notamment principalement victimes de violences psychologiques… Sans parler d’une culture de l’impunité, qui justifie les comportements violents.

Dans un passé pas si lointain, ces associations allaient jusqu’à se rassembler dans les cimetières pour rendre hommage aux pères qui ont tué leurs enfants, rappelle Gwénola Sueur. Avant d’ajouter : « Donc oui, historiquement, les associations de pères sont des associations ultraviolentes. »

Outre le forcené de Cestas, on peut citer plusieurs autres affaires de violence liées aux mouvements des droits des pères : en 2009, Fabrice Devaux, membre de SOS Papa, est condamné à 6 ans de prison pour avoir projeté l’assassinat de la mère de ses enfants. Il avait proposé à trois reprises 30 000 euros à des tiers pour faire « disparaître » son ex-compagne.

En 2015, le site Paternet rapporte une affaire glaçante, d’un père qui s’est jeté sous un train avec son fils, laissant un communiqué : « Je quitte ce monde aujourd’hui avec mon fils car nous vivons dans une société sclérosée où une femme a le droit de donner la vie sans la moindre retenue ou garde-fou, puis de prendre son enfant et sa vie à un homme, et ce avec l’appui de la justice. » En 2016, Bruno Barthet se retranche chez lui, armé, pour dénoncer « l’injustice vécue par les pères séparés », comme le rappelle la chercheuse Stéphanie Lamy dans son livre La Terreur masculiniste (Éditions du détour, 2024).

Un terrorisme masculiniste ?

Stéphanie Lamy est d’ailleurs à l’origine d’une pétition appelant à ce que le Parquet national antiterroriste (PNAT) se saisisse du double féminicide d’Audrey et Angela. « La saisine du PNAT est, dans l’affaire Cédric Prizzon, cruciale. Elle engage la qualification des faits, y compris dans leur traitement médiatique, en reflète la nature réelle et conditionne les moyens d’enquête mobilisés », affirme-t-elle. Cette qualification permettrait, selon elle, des enquêtes plus poussées sur le milieu des pères séparés, de renforcer la protection des victimes, et d’ouvrir des droits pour les familles de victimes. « Des membres des associations pionnières revendiquent des actions violentes comme reproduire Cestas, faire du chantage au suicide, recourir aux armes ou déposer des engins explosifs dans les tribunaux, n’est-ce pas du terrorisme ? » interroge Gwénola Sueur.

Olivier Christen, le procureur national antiterroriste, a annoncé, le 3 avril, ne pas se saisir de cette affaire en dépit des demandes de plusieurs militantes féministes et du Haut Conseil à l’égalité. « Les organes rattachés au gouvernement ne peuvent faire pression de quelque façon que ce soit sur la justice pour décider quelle qualification doit être donnée à des faits », a-t-il répondu, le Haut Conseil dépendant du Premier ministre. L’an passé, Gérald Darmanin, ministre de la Justice, affirmait : « La DGSI [direction générale de la sécurité intérieure] a un bureau de suivi des masculinistes, des “incel” comme il y en a pour l’ultradroite, l’ultragauche, les islamistes radicaux. » Les incels sont ces hommes « célibataires involontaires » qui rejettent la faute sur les femmes et développent des discours anti-féministes et misogynes. D’autres groupes masculinistes, comme les mouvements des droits des pères, ne sont donc pas « suivis ».

Dans leurs recherches, Pierre-Guillaume Prigent et Gwénola Sueur documentent pourtant la banalité des argumentaires masculinistes des droits des pères. « Ce sont des centaines de femmes qui nous ont raconté ça pendant des années : elles n’ont même pas porté plainte, parce qu’elles n’avaient aucun espoir que ça aboutisse. Parce que cinq ou six ans après la séparation, l’ex-conjoint continue de les harceler, d’exercer un contrôle coercitif », rappelle Pierre-Guillaume Prigent. Les chercheurs nuancent : à force de trop se concentrer sur les cas particuliers, comme Cédric Prizzon, on occulte la violence masculine ordinaire. « Une violence plus diffuse, plus difficile à documenter », selon Gwénola Sueur. Et donc plus difficile à détecter, même par la justice.