L’École normale supérieure cultive la précarité

Injustices sociales

par Ludovic Simbille

Depuis trois mois, des travailleurs contractuels de la prestigieuse École normale supérieure, située rue d’Ulm, à Paris, sont en grève. Les raisons de la colère de ces agents chargés de la restauration et du ménage : des conditions de travail dignes des pires entreprises privées, avec des contrats à durée déterminée (CDD) à la chaine et des salaires bloqués. Le tout assorti de fréquentes insultes et agressions physiques. Soutenus par une cinquantaine d’étudiants, les grévistes ont durci le ton le 28 mars, en occupant les locaux de la Présidence.

« Tout a commencé au moment du mouvement des retraites », explique Edouard, technicien du Centre national de recherche scientifique (CNRS) et syndicaliste. « C’était un conflit sur la rémunération du travail, auquel il fallait associer le personnel », poursuit le technicien, rattaché à l’École normale supérieure (ENS). Sauf que, faute de stabilité de l’emploi, ces derniers ne se sont pas mobilisés. Par peur de représailles. « On s’est rendu compte que des personnes que l’on connaissait depuis des années, qui nous servaient à manger tous les jours ne faisaient pas partie de l’Ecole », précise Jean, un jeune professeur [1].

Brimades et violences

Maïa, la quarantaine, est l’une d’entre elles. Après une longue période de chômage et un passage au RMI, elle déniche enfin par intérim, un emploi au restaurant de la grande école. De là, elle enchaîne pendant trois ans les CDD pour 1100 euros par mois. Tous les jours de 7h à 15h à servir les assiettes des petits génies en herbe, tout en subissant les brimades d’un chef cuisinier friand de réflexions racistes et de violences physiques. « Il a même envoyé un plateau sur un employé qui a eu les dents cassées », raconte Maïa, avant de résumer : « Je ne pensais vraiment pas trouver ça à l’ENS ».

Restauration et nettoyage ne sont pas les seuls secteurs de l’établissement touchés par la précarisation. François, professeur titulaire à la bibliothèque, constate que depuis 10 ans, le nombre de personnes contractualisées a énormément augmenté. Certains des précaires de ce service participent à la lutte en cours. Ils ne se satisfont pas des primes, CDD et CDI accordés en 2009. « Un CDD n’offre pas de garanties suffisantes pour obtenir un logement ou un prêt », rappellent les salariés dans un communiqué daté du 30 mars.

La directrice de l’ENS fait blocage

Ils tiennent aussi à préciser que les CDI ne doivent pas se substituer à la titularisation, qui permet aux salariés de devenir fonctionnaires. Mais dans l’enseignement supérieur, et dans l’esprit de la dernière « Loi Responsabilité des Universités  », l’heure est plutôt à l’externalisation des emplois. À l’image du recours croissant des chargés de cours non-universitaires, employés comme vacataires en CDD. L’objectif, c’est de favoriser les fonctionnaires catégorie A au détriment des catégories B et C pour remplacer ceux-ci par des emplois extérieurs. Constat amer du cégétiste Edouard : « en plus de virer deux personnes, ça permet de supprimer un poste ».

Pour remédier au conflit de la rue d’Ulm, le secrétaire d’État à la Fonction Publique, Georges Tron a présenté un protocole d’accord de fin de grève. Il permettrait le passage immédiat en CDI des agents de l’établissement avant la création de quatorze postes titulaires d’ici à 2012. « Ça nous convient, si on obtient ça, on lève le camp », assure Edouard de la CGT. Mais la philosophe Monique Canto-Sperber, directrice de l’ENS, ne semble pas avoir la signature facile. Elle affirme que l’ENS ne disposerait pas des 14 postes dont parle le protocole présenté par Georges Tron.

Elle suggère plutôt un partenariat avec le CROUS pour « garantir le maintien des personnels  » en CDI. Ce projet ne correspond pas aux attentes des grévistes qui redoutent d’être dispatchés à terme dans divers établissements de la région Ile-de-France. Sans compter que cette option n’apporte pas le statut de titulaire de la Fonction publique et ne garantit pas l’évolution des salaires. De l’aveu de certains occupants, l’issue du conflit dépendrait désormais de la CGT et de Matignon, tous deux en discussion. Une issue éminemment politique.

Soutiens et solidarités

Cette montée au front d’agents contractuels reste inédite dans l’antre du savoir, plutôt habituée à une certaine omerta. « Avec leur grève, ils ont brisé des tabous dans cette école », remarque Samuel, un normalien. Heurté par les conditions de vie de ces travailleurs précaires, il fait partie du noyau solidaire qui luttent aux côtés des grévistes. Entre sacs de couchage, cafetières remplies, et sandwichs en vente pour remplir les caisses de grève. Malgré un élan de solidarité dans l’établissement, ce petit séminaire de lutte improvisé dans les salons feutrés de la direction où se déroulent les assemblées générales, ne ferait pas l’unanimité aux sein des normaliens.

« Cette radicalisation du conflit a donné lieu à beaucoup de réactions. Les élèves soutiennent les revendications mais n’approuvent pas la forme  », poursuit l’étudiant. « Ils viennent de milieux sociaux plus favorable au maintien de l’ordre et au fait de ne pas faire de vagues  ». Côté administratif, certains directeurs de départements auraient fait circuler un courrier électronique demandant l’évacuation des bureaux comme préalable à toute négociation. Mais le 1er avril, l’intersyndicale des professeurs a officialisé sa solidarité. Dans un communiqué, ils somment Valérie Pécresse et Monique Canto-Sperber de signer l’accord de fin de grève. Le 7 avril, un banquet de soutien aux grévistes a rencontré un vif succès.

Mépris de la direction

Les occupants de l’étage de la direction se sentent méprisés par leur hiérarchie. « On a fait une manif au ministère, on nous a envoyé les CRS », s’énerve un gréviste. Ce qui intéresse la directrice, ce sont d’abord les normaliens, ensuite les chercheurs, le reste elle s’en fout ». Saisi par l’ENS, le tribunal administratif a déclaré illégale l’occupation des locaux de la direction et a ordonné leur évacuation. Cinq occupants sont contraints de payer une amende de 50 euros chacun par jour occupé, à compter du 11 avril. La répression comme réponse aux revendications ?

Dans une lettre aux enseignants, Monique Canto-Sperber se défend : « j’ai fait part de ma demande de discuter avec leurs représentants. (…) Jusqu’à présent, cette demande a rencontré une fin de non-recevoir ». À la lire, la responsabilité serait du côté des grévistes. « La situation présente, qui instaure dans l’ENS un statut d’illégalité (l’entrave dans l’accès aux lieux de travail et leur occupation sont punies par la loi), est grave. À court terme, nous ne pourrons pas éviter la fermeture de l’Ecole. » Irresponsables salariés ! Peut-être auraient-ils dû assister, avant de se mettre en grève, au récent colloque organisé par l’ENS intitulé « L’injustice sociale. Quelles voies pour la critique ? »

Ludo Simbille

Notes

[1Certains noms ont été modifiés à la demande des intéressés