L’administration Trump qualifie un hébergeur web alternatif italien de « terroriste » : pourquoi il faut s’inquiéter

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Autistici/Inventati, un fournisseur associatif italien de services numériques, et soutien des luttes de gauche, vient d’être sanctionné par les Etats-Unis. L’hébergeur n’a enfreint aucune loi en Italie, mais s’est retrouvé dans le viseur de Trump.

par Emma Bougerol

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L’hébergeur indépendant Autistici/Inventati, abrégé A/I, ne choisit pas ses « clients » pour leur portefeuille mais pour leurs idées. Depuis sa création en 2001, l’organisation a une politique stricte : elle n’aide que ceux qui se considèrent antifascistes, anti-racistes, anti-sexistes et antimilitaristes. « Dans notre port, nous n’offrons notre protection qu’à ceux qui osent braver ces vents de haine qui, malheureusement, soufflent sur toute l’Europe », lit-on dans leur présentation. L’organisation propose à des groupes militants d’héberger boîtes mails, listes de diffusions, sites web et autres services de communication pour assurer leur confidentialité et ainsi les protéger.

A/I a également choisi de travailler avec des organisations outre-Atlantique. Le Salon du livre anarchiste de Seattle, par exemple, héberge son site grâce à l’organisation italienne. Le 26 août, l’organisation de l’événement publie sur son compte Bluesky un avertissement : bientôt, leur site pourrait être inaccessible.

Ce jour-là, l’administration du président Trump a décidé que ce petit hébergeur alternatif italien était désormais considéré comme une « organisation terroriste internationale » par les États-Unis. Le collectif A/I rapporte à Basta! avoir appris la nouvelle par des articles dans les médias. Ils ne s’y attendaient pas : « On ne pensait pas être aussi importants. »

Dans le communiqué publié le même jour, le Département d’État reproche à l’hébergeur de fournir ses services à des groupes anarchistes, d’extrême gauche et antifa partout dans le monde, ainsi qu’à des organisations étrangères désignées comme terroristes par les États-Unis. « Il s’agit d’une décision de censure grave et inédite », a réagi La Quadrature du net, une association française de défense des libertés numériques.

Dans le viseur de Trump

Le 22 septembre 2025, le président des États-Unis avait désigné la « mouvance antifa » comme organisation terroriste. Elle est vue, par le pouvoir trumpiste, comme un bloc homogène et organisé. Pam Bondi, alors procureur générale des États-Unis, promettait même en octobre 2025 de « détruire l’organisation entière du sommet à la base », citait le journal Le Monde.

En réalité, « les antifas sont très peu structurés, sans hiérarchie, statut ou organisation précise, écrivait le chercheur Mario Del Pero dans The Conversation en 2020, à propos du contexte états-unien. Le terme renvoie plus à une nébuleuse qu’à une association : un réseau souple de militants, partageant une philosophie générale, essayant parfois de coordonner leurs activités, mais opérant généralement de manière spontanée, réactive et à un niveau très local. »

Mais en juin dernier, les premières condamnations liant l’« idéologie antifa » et le terrorisme ont eu lieu au Texas : un procès pour des faits survenus lors d’une manifestation à l’extérieur d’un centre de détention pour immigrants, où une personne a tiré sur un policier (les circonstances sont débattues par les parties).

Une infrastructure peut désormais être accusée de « terroriste »

Au cours de l’audience, les procureurs ont soutenu que le groupe de personnes de tous âges, unies par des convictions politiques de gauche et progressistes, constituait une « cellule antifa du nord du Texas ». En plus de la personne condamnée à 100 ans de prison pour tentative de meurtre, d’autres militants d’extrême gauche ont reçu de lourdes peines basées sur des charges terroristes, notamment d’avoir « apporté un soutien matériel à des terroristes ».

C’est sur ce dernier point que l’administration Trump s’est basée pour qualifier l’organisation italienne de « terroriste ». Autrement dit, fournir des services numériques ou une aide quelconque à des personnes considérées comme « antifa » par Washington vaut d’être qualifié de terroristes à son tour. Résultat : Autistici/Inventati a été inscrite sur la liste de sanctions de l’OFAC, le Bureau du contrôle des avoirs étrangers, qui gère et applique les sanctions économiques et commerciales décidées par les États-Unis. Les organisations, banques, fournisseurs et autres entreprises, qui travaillaient avec A/I et qui sont basées aux États-Unis ont jusqu’au 25 septembre pour cesser tout lien avec l’association italienne.

« Les États-Unis ne visent pas une organisation opérationnelle, mais une infrastructure, analyse le chercheur Beniamino Irdi, interviewé par Decode 39. Il s’agit d’un élargissement du champ d’application des contre-mesures aux services techniques et aux infrastructures susceptibles d’être utilisés par des acteurs jugés dangereux. L’élément essentiel réside toutefois dans le principe qui est ainsi établi : l’infrastructure elle-même peut devenir l’objet d’une contre-mesure. »

« Ça pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous »

« Ça fait peur. C’est basé sur une décision d’un président qui se lève du mauvais pied, sans décision de justice. Il n’y a presque rien qui permette à une structure comme A/I de contester une décision comme celle-ci… À part peut-être aller au tribunal aux États-Unis », réagit, du côté français, Martin, membre du Collectif des hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires, ou Chatons. « C’est une décision administrative complètement arbitraire », s’inquiète-t-il.

Avant même le 25 septembre, les conséquences pour l’hébergeur indépendant et celles et ceux qui l’utilisent sont déjà nombreuses. Le site web de l’organisation, autistici.org, n’est plus accessible depuis le 28 août. Selon La Quadrature du net, ce nom de domaine « a été suspendu par le Public Interest Registry (PIR), l’organisme américain qui gère les noms de domaines en .org. Cela empêche ainsi les utilisateurices d’accéder à leurs mails et aux services fournis par A/I. »

L’entreprise de paiements en ligne PayPal a bloqué leur compte. Leur banque italienne, Banca Etica, une banque coopérative, a déjà annoncé suspendre leur compte courant par peur de faire l’objet de « sanctions secondaires » et demande une réaction des institutions italiennes et européennes pour s’assurer de leur protection si elle venait à réactiver le compte.

Mais le collectif A/I n’attend pas grand chose de l’Italie, gouvernée par l’extrême droite de Giorgia Meloni. Ses membres constatent un climat national en leur défaveur. « On est effarés, confie de son côté Martin. Ça pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous. » La logique adoptée par l’administration américaine de qualifier de « terroriste » une organisation sur la seule base de la fourniture de services à des groupes considérés arbitrairement comme terroristes par les États-Unis, peut toucher tout le monde. La décision, complète la Quadrature du net, « constitue un précédent dangereux pour tous les collectifs et personnes qui construisent chaque jour des communications respectueuses de la vie privée et s’affranchissent des États et du web centralisé ».

Martin explique aussi que le problème est bien plus profond. « Cela fait longtemps que nous avons des discussions dans le monde du libre sur le pouvoir que les États-Unis ont sur internet et la manière dont ils gèrent leurs opposants, souligne le membre du collectif Chatons. Le fait que les États-Unis, en appuyant sur un bouton, peuvent désactiver une structure qui pourtant respecte les lois dans son pays, c’est inquiétant. »

Sur simple décision unilatérale, le pays de Donald Trump pourrait décider d’un « kill switch », c’est-à-dire de couper l’accès d’un ou plusieurs pays à ses services en ligne. « Ce blocage démontre la dépendance technologique et politique vis-à-vis des États-Unis », pointe aussi la Quadrature du net.

« Créez un, dix, cent collectifs qui mènent un travail similaire au nôtre »

« Si le technofascisme se renforce aux États-Unis, le pays peut couper des accès à des pans complets de l’économie », craint Martin. Même si le terme de « souveraineté numérique » revient souvent dans les discours politiques ces dernières années, en France comme au niveau européen, l’Europe reste largement dépendante des technologies étasuniennes. « La Russie ou la Chine ont des réseaux Internet qui peuvent fonctionner presque totalement en autonomie, indépendants des États-Unis, qui peuvent réagir en cas de gros coup dur… Côté européen, on ne peut pas du tout faire ça », complète Martin.

Concernant le cas d’Autistici/Inventati, le temps se réduit avant l’application stricte des sanctions américaines. Dans une lettre ouverte, les soutiens de l’organisation – des bibliothèques, syndicats, hébergeurs et associations de défense des libertés individuelles – appellent à la révocation ou à la révision de la décision de sanction, à ne pas faire de l’anonymat ou de la confidentialité des échanges en ligne une preuve d’intention terroriste, ou encore à une réponse publique des institutions. Le but de la décision de Trump « c’est l’isolation, écrivent-ils. Notre réponse est une solidarité indépendante, informée et disciplinée. »

Le collectif A/I est reconnaissant envers les nombreux témoignages de solidarité et les propositions d’aide venus du monde entier, « y compris de la France », précise-t-il. Pour les aider, il faut garder un œil sur le site miroir de celui qui a été supprimé, inventati.org, ainsi que sur leur blog. « Nous travaillons actuellement sur différentes propositions qui seront rendues publiques et diffusées, disent ses membres. Ceux qui souhaitent nous aider n’ont donc qu’à rester à l’écoute. » Face à son avenir incertain, Autistici/Inventati a un dernier message à adresser, formulé comme un souhait pour le futur : « Créez un, dix, cent collectifs qui mènent un travail similaire au nôtre. »