Graphisme, messagerie, cloud… des acteurs du logiciel libre offrent des alternatives aux Gafam

AlternativesTechnologies libres

Des associations proposent des services pour dire au revoir à Google ; des entreprises choisissent de ne travailler qu’avec des logiciels libres. L’écosystème du numérique libre se développe en France. Focus sur des initiatives bretonnes.

par Rachel Knaebel

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« C’était la première fois que je voyais des informaticiens de gauche. » Aurore Denis est développeuse informatique. Avant, le logiciel libre, elle ne connaissait que « de loin ». Tout cet univers fait de logiciels au code ouvert, que les utilisateurs ont la liberté d’utiliser, de copier, de modifier et de distribuer, n’était pas vraiment au programme dans sa formation. « Dans mes études d’informatiques, j’ai travaillé un peu sur Linux [un système d’exploitation open source, ndlr], mais pas beaucoup plus. »

Et puis, il y a trois ans, Aurore a rejoint le collectif breton Kaz, une association qui propose des services numériques basés sur des logiciels libres et hébergés en Bretagne. À Kaz, « la moitié de gens sont des informaticiens du logiciel libre, l’autre moitié ne viennent ni de l’informatique ni du logiciel libre, mais plutôt du monde militant, et ont des années d’engagement derrière eux, explique Fañch, un autre bénévole de l’association. Kaz, c’est la rencontre de ces deux mondes, qui résonnent vachement bien ensemble. » Bruno Perera, par exemple, n’est pas informaticien. Il est entré à Kaz, « pour le projet politique », celui d’un numérique libéré de Google et des autres multinationales qui ont installé un oligopole sur les outils numériques.

« On a commencé à se réunir pour réfléchir à comment résister aux Gafam », résume Alain Rivat, ancien responsable informatique dans l’Éducation nationale, aujourd’hui retraité. C’est comme ça que Kaz est né en 2020 à Vannes (Morbihan), sur la promesse de proposer à prix réduit du « numérique sobre, libre, éthique et local ».

Alternative à Google Drive

On parle à Aurore, Bruno, Fañch, Alain, et cinq autres membres de la collégiale de l’association bretonne sur BigBlueButton, une solution de visioconférence basée, justement, sur du logiciel libre. Kaz offre de son côté des services d’hébergement de sites web, comme celui du média breton Splann !, de messageries mails, d’espaces de travail en commun en ligne (alternatifs aux Google Doc et Drive), de messageries instantanées d’équipe (sur Mattermost, solution alternative à Slack notamment), de formulaires en ligne… « On offre aussi de nouveaux services quand les associations expriment un besoin, par exemple PeerTube [alternative à YouTube, ndlr], parce qu’il y avait des associations qui avaient besoin de diffuser des vidéos », détaille Alain.

L’association Kaz compte aujourd’hui 560 abonnés à l’offre gratuite, plus de 130 abonnés particuliers à une offre à 10 euros par an, et près de 300 organisations qui profitent d’une offre à 30 euros annuels. Ce sont de très petites entreprises, des syndicats, des associations. « On s’est dit que le bon vecteur pour sortir des Gafam, ce sont les associations, parce que quand une association s’abonne à nos services, derrière, il y a tous leurs adhérents. On peut penser que ces personnes-là vont prendre l’habitude de côtoyer le libre », poursuit l’homme.

« Nous voulons donner aux associations la possibilité d’avoir une solution alternative à Google Drive et Google Doc avec Nextcloud », un logiciel libre, précise François Merciol, qui est enseignant-chercheur en informatique. Kaz a aussi à cœur de respecter les données personnelles des utilisateurs, contrairement aux Gafam. « Il y a beaucoup d’utilisateurs de Kaz qu’on ne connaît pas, plus de 1000 sur notre Mattermost. Ils sont totalement anonymes », ajoute l’universitaire.

Le sens de la sobriété

Le troisième pilier de Kaz, c’est la sobriété. « Le sens de la sobriété, c’est que si vous n’utilisez pas certains services, on les désactive, et on les réactive à la demande. Mais ainsi, ça consomme moins, explique François. Et dès le départ, on a bien dit que la messagerie, ce n’était pas un lieu de stockage. Tous les messages qu’on envoie passent dans une moulinette qui en extrait les pièces jointes, qui vont dans un dépôt provisoire de manière automatique. On voit l’image ou la pièce jointe dans le message, mais au bout d’un mois, elle est supprimée. On veut par là changer les comportements. La messagerie n’est pas une base de données. »

Et puis, « dans le monde du libre, on a la culture de faire durer le matériel, ajoute Fañch. Nos solutions restent compatibles avec du matériel ancien. » Quand, au contraire, une mise à jour de Windows peut obliger les utilisateurs à acheter un nouvel ordinateur.

L’association ne fonctionne qu’avec des bénévoles et sans subvention. Les abonnements annuels financent les cinq serveurs indispensables pour les services proposés. « Nous n’avons pas l’objectif de multiplier les utilisateurs. Quand on arrivera à nos limites, d’autres devront prendre le relais », souligne Didier, informaticien.

« C’est local »

Des initiatives comme Kaz, il y en a beaucoup à travers le pays. Framasoft, association d’éducation populaire consacrée au logiciel libre dénombre des dizaines de structures proposant des services en ligne « libres, éthiques et décentralisés » qui permettent de trouver rapidement des alternatives aux Gafam respectueuses de nos données et de la vie privée. Framasoft nomme ces alternatives « chatons » pour « collectif des hébergeurs alternatifs, transparents, ouverts, neutres et solidaires ».

À Brest, un des chatons s’appelle Infini. C’est une association qui propose elle aussi des services numériques basés sur des logiciels libres. Elle existe depuis… 1995. Infini héberge des sites web, offre des services de messageries, de listes de diffusion… et accompagne et forme ses adhérents. « On a autour de 400 adhérents, pour moitié des particuliers, pour moitié des associations ou des collectivités », précise Romain, salarié de l’association depuis octobre.

L’homme de 31 ans est ingénieur informatique de formation. « Il faut admettre qu’en tant qu’association avec une équipe technique de bénévoles, on ne peut pas assurer la même qualité de service qu’une entreprise privée. Mais il y a toujours des gens qui viennent chez nous, car c’est local. Nos serveurs sont à Brest, et nos services sont gratuits contre une adhésion à prix libre. On a une bonne réputation, plein de sites brestois sont hébergés en infini.fr. »

Des logiciels d’animation 3D à zéro euro

En plus d’associations, il existe aussi des entreprises privées lucratives engagées pour le logiciel libre. À Rennes, Activ Design, créée en 2011, est un centre de formation au graphisme et un studio graphique qui ne travaille qu’avec des logiciels libres.

« On est militant depuis des années sur le sujet du logiciel libre, ça nous semblait important d’essayer de faire quelque chose pour valoriser professionnellement ces outils, dit Elisa de Castro, l’une des fondatrices d’Activ Design. Les logiciels libres et l’open source sont très utilisés dans certains secteurs, typiquement dans le web, par exemple pour le CMS Wordpress [Un CMS, Content Management System, est un logiciel qui permet de créer, gérer et modifier le contenu d’un site web]. Mais les gens ne le savent pas forcément, ce qui fait qu’ils ont souvent une image un peu négative du logiciel libre et de l’open source, ils disent que c’est moins ergonomique, que c’est moche. Alors que, finalement, l’essentiel de ce qu’ils font au quotidien repose dessus. »

Dans le domaine du graphisme, Activ Design utilise et forme par exemple aux logiciels libres Blender, pour l’animation en 3D, à Krita pour la peinture numérique, Gimp pour la retouche d’images, Scribus pour la mise en page, Godot Engine, pour créer des médias interactifs en 3D ou en réalité virtuelle, ou encore Inkscape, pour le dessin vectoriel, réaliser des illustrations ou schémas.

« Inkscape est beaucoup utilisé dans l’industrie. Nous avons formé Météo France à la création de cartes météo avec Inkscape, ou la compagnie aérienne Hop pour réaliser des plans de vol, explique Cédric Gémy, développeur 3D et chef de projet à Activ Design. Il y a des entreprises qui s’y mettent. Mais ce ne sont pas forcément des entreprises qui se revendiquent du milieu du graphisme. Dans le milieu du graphisme, il y a toujours l’idée que si on veut être “vraiment” graphiste, il faut d’autres logiciels. » Qui peuvent coûter très cher.

Utiliser le logiciel d’animation 3D Blender coûte zéro euro, alors pour que l’outil Autodesk Maya, la licence coûte plus de 2200 euros par an. « De plus en plus d’entreprises voient le gain financier qu’il y a à utiliser des logiciels libres, constate la formatrice. Entre un outil libre et un logiciel dont la licence coûte même quelques centaines d’euros, pour une petite association qui veut produire quelques documents graphiques, ça fait une différence. »

Dans le centre de formation d’Activ Design, des graphistes viennent se former à ces logiciels libres souvent ignorés dans les écoles, et des non-graphistes s’initient aux bases du métier avec des outils accessibles. « Il y a des graphistes de profession qui n’ont pas appris à se servir de ces logiciels, ou des personnes qui peuvent être chargées de com et ont besoin de se former en graphisme pour leur travail. Leurs entreprises peuvent soit être intéressées par le libre, soit elles ne veulent pas investir dans des licences et cherchent es outils gratuits, note la fondatrice de l’entreprise. Ce qui caractérise un logiciel libre, c’est le contrat d’utilisation. Un logiciel est libre puisqu’il a une licence libre, non privatisée, qui va à l’encontre de la réduction de libertés imposées par la plupart des licences des entreprises commerciales. »

« Où veut-on mettre son argent ? »

Un autre modèle pour une entreprise active dans le logiciel libre peut être d’accompagner les utilisateurs dans la mise en place des outils. Toujours à Rennes, une coopérative, la Scop Ézéo, s’est créée en 2023 pour aider associations et petites entreprises à passer à des solutions libres, comme l’espace de travail collaboratif Nextcloud.

« Le secteur des logiciels d’espaces de travail est dominé par le duopole de Microsoft, avec Office 365, et Google avec sa suite », pointe Samuel Louvel, fondateur d’Ézéo. La structure compte aujourd’hui trois salariés. « Nous travaillons avec des personnes qui ont souvent une vision politique de ce qu’est le numérique et veulent que leurs usages s’accordent avec leurs valeurs. C’est pour cela qu’elles se tournent vers des outils comme Nextcloud. »

Nextcloud propose certes une version gratuite pour les particuliers, mais payante pour les entreprises. Alors, quel est l’avantage ? « Le coût d’une solution Nextcloud est au final relativement équivalent pour les entreprises à celui de la Google suite ou de Microsoft. La question, c’est où est-ce que je veux mettre mon argent ? » Chez les Gafam ou dans l’écosystème du libre ?

Boîte noire

À Basta!, on utilise aussi les services de Netxcloud pour nos documents partagés et pour nos travaux collaboratifs en ligne, jamais Google Drive. Et le système sur lequel repose notre site Internet (CMS) est également un logiciel libre, Spip.