Plus de cinq millions de personnes dépendent de l’aide alimentaire. Les fermes, elles, s’effacent une à une. Ce n’est pas un hasard, c’est un modèle. La Sécurité sociale de l’alimentation veut le renverser en rendant aux mangeurs le pouvoir de choisir. Expérimentée, documentée, la voici au pied du mur politique : le 3 octobre à Paris, elle interpelle ceux qui votent la loi.
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Février 2015. Stéphane Le Foll est ministre de l’Agriculture. À une semaine du Salon, il livre au Monde une phrase qui résume un demi-siècle de politique agricole : « On a besoin d’une production suffisamment industrialisée pour être économiquement accessible. » La Confédération paysanne y lit un aveu d’impuissance. Mathieu Dalmais, agronome à l’initiative de la Sécurité sociale de l’alimentation (SSA), l’a rappelé dans le texte présenté au colloque des Journalistes pour la Nature et l’Écologie (JNE), les 30 et 31 janvier 2026.
L’équation est posée. Pour que les pauvres mangent, il faudrait industrialiser. Autrement dit, sacrifier les paysans pour nourrir les précaires. Ce marché de dupes, d’autres en règlent la facture depuis longtemps.
Des campagnes sans voisins
Jean-Claude Balbot, paysan du Réseau Civam, s’installe en 1977. La France compte alors 1,5 million de paysans. Ils ne sont plus que 500 000 en 2010, puis 370 000 aujourd’hui. Son constat tient en quelques mots : « Je n’ai plus de voisin… Le gars d’à côté a disparu. »
Pourtant, les paysans n’ont pas attendu pour résister. Bio, circuits courts, AMAP : depuis quarante ans, les alternatives se multiplient. Elles restent cependant réservées à ceux qui peuvent payer. En 2012, les Civam osent donc la question qui fâche. Un mode de production peut-il se dire durable s’il ne nourrit pas tout le monde ?
Le marché a tranché. En 2018, rappelle Mathieu Dalmais, cofondateur du collectif SSA, l’évaluation de la politique agroécologique du ministère de l’Agriculture conclut à un échec, faute de débouchés rémunérateurs. Selon lui, 30 à 40 % de la population est exclue économiquement d’une alimentation de qualité. Or 63 % des agriculteurs jugent la transition agroécologique nécessaire. La plupart ne peuvent pourtant pas produire selon leurs convictions. Voilà le verrou : des paysans prêts à changer, des mangeurs trop pauvres pour les suivre.
L’aide alimentaire, ce débouché si commode
Face à ce blocage, l’État a trouvé sa rustine : l’aide alimentaire. Plus de cinq millions de personnes y ont recours, selon Charles Fournier, rapporteur de la proposition de loi sur la SSA. Le public s’est en outre élargi aux travailleurs pauvres et aux jeunes. Entre 2018 et 2024, la fréquentation des banques alimentaires est ainsi passée de 1,8 à 2,4 millions de personnes.
Il serait naïf d’y voir un simple filet de sécurité. Dominique Paturel, du Collectif Démocratie alimentaire, la décrit comme un rouage du système productiviste : « Elle a pour rôle d’absorber la surproduction en assignant une partie de la population à manger cette aide alimentaire. » Jean-Claude Balbot enfonce le clou : « L’aide alimentaire, qui est pour nous la preuve de l’échec d’un mode de production industriel, est devenue un marché comme un autre. »
Les paysans ont d’abord cru bien faire en y injectant du bio. Erreur, admet-il aujourd’hui : « Vouloir améliorer l’aide alimentaire par l’injonction à consommer bio et circuits courts est imposer une double peine à ceux qui doivent recevoir leur nourriture sans pouvoir la choisir. » Le cap change alors. Il s’agit désormais de sortir des pesticides et de l’aide alimentaire, d’un même mouvement.
Le caddie n’est pas un bulletin de vote
On nous répète que le consommateur a le pouvoir. Qu’il suffirait de bien choisir. Cette fable résiste mal aux faits. Pour Mathieu Dalmais, « l’alimentation est une dépense invisible » : personne ne gagne en statut social en mangeant mieux. Par ailleurs, « c’est souvent le budget alimentaire qui cède en premier face à la pression du logement, de l’énergie ou de la santé », observe Dominique Paturel (ex-INRAE). Le caddie traduit donc des contraintes, pas des préférences. D’où ce paradoxe relevé par Jean-Claude Balbot : « les Français chérissent leurs paysans et maudissent leur agriculture. »
Produire n’a rien de neutre non plus. Dans les années soixante, la société a demandé aux agriculteurs de produire en quantité, au plus bas prix. Ce contrat n’a jamais été renégocié. Selon Dominique Paturel, la démocratie alimentaire naît justement, dans les années quatre-vingt-dix, d’une critique du contrôle exercé par l’industrie agroalimentaire. Elle vise également le refus des États de réguler.
La Confédération paysanne réclame ainsi une refonte de toute la chaîne, de la production à la distribution en passant par la transformation. Le dossier du colloque d’octobre va dans le même sens : la démocratie doit entrer dans les ateliers de transformation, les commerces et la restauration.
Une Sécu pour l’assiette
La SSA propose de renverser la table. Trois principes la fondent : l’universalité, la cotisation et le conventionnement démocratique. Chacun recevrait une allocation alimentaire, sans condition de ressources. Des instances citoyennes décideraient des produits et des lieux éligibles. « Ce n’est plus le marché qui détermine en grande partie ce qui est produit, comment cela est produit et à quel prix, mais ce sont les mangeurs et les mangeuses », résume Mathieu Dalmais.
Rien d’une lubie. Le collectif national naît fin 2019, porté par neuf organisations. Il fédère aujourd’hui une trentaine de structures nationales. Au moment de l’examen du texte, Charles Fournier recensait en outre une quarantaine d’expérimentations en France.
À Montpellier, chaque participant reçoit l’équivalent de 100 euros par mois en monnaie locale, à dépenser dans des commerces conventionnés. L’évaluation publiée en juin 2025 montre que la part des participants en précarité alimentaire quantitative est tombée de 11 à 5 %. Les chercheurs signalent en revanche une limite. Les prix élevés de certains lieux conventionnés peuvent constituer une forme de violence symbolique pour les plus précaires. L’outil fonctionne, mais il n’échappe pas aux inégalités qu’il combat.
Vingt-cinq minutes, et puis s’en va
Reste l’essentiel : passer à l’échelle. En octobre 2024, les députés écologistes déposent une proposition de loi d’expérimentation. Le texte prévoit de tester la SSA pendant cinq ans dans une vingtaine de territoires, avec des caisses locales pilotées par des parlements de l’alimentation. La commission des affaires économiques l’adopte le 12 février 2025.
Huit jours plus tard, place à la séance. La discussion s’arrête à minuit, vingt-cinq minutes après son ouverture. Charles Fournier dénonce l’obstruction de la droite sur les textes précédents. Le ministre juge, lui, la proposition difficilement soutenable sur le plan financier. Des amendements de députés de droite l’avaient déjà qualifiée d’utopie coûteuse. Cinq millions de personnes à l’aide alimentaire, en revanche, ne semblent pas grever le budget des esprits.
Boris Tavernier, député écologiste du Rhône et cofondateur du réseau Vrac, ne lâche pas. Il voit dans la SSA « le plus enthousiasmant depuis des décennies » des projets de société. Sur le terrain, la dépendance aux élus fragilise cependant les initiatives. La Fondation Terre Solidaire relève que plusieurs caisses ont été stoppées, notamment dans le contexte des municipales. Elle plaide donc pour un cadre national garantissant un financement pérenne.
Le 3 octobre, les élus sur le gril
C’est pourquoi le colloque des JNE change de registre. En janvier, chercheurs et expérimentateurs ont posé les bases ; leurs interventions sont disponibles en vidéo. Le 3 octobre, à la Bourse du Travail de Paris, ce sont les décideurs qui devront répondre. Mathieu Dalmais ouvrira la journée. Boris Tavernier présentera ensuite le cadre de la loi d’expérimentation.

Une table ronde animée par Alternatives Économiques réunira Adam Poupard, doctorant sur la SSA, Benjamin Coriat, Professeur Emérite. Co-fondateur de la Revue en ligne EnCommuns et Marie Massart, adjointe au maire de Montpellier déléguée à la politique alimentaire. Au programme : financement, ressources fiscales et scénarios chiffrés. L’argument de l’utopie coûteuse aura donc son contradictoire.
L’après-midi, Lila Djellali, Aymeric Caron et Richard Ramos répondront à des questions enregistrées en amont par des acteurs du mouvement. Les syndicats de la chaîne alimentaire prendront également la parole. Enfin, la philosophe du droit Somhack Limphakdy clôturera la journée sur les biens communs.
Personne ne libère personne
À l’approche de la présidentielle, la SSA s’invite dans les programmes. Mathieu Dalmais s’en méfie. « Sauf que personne ne libère personne », écrit-il. La Sécurité sociale de 1946 a été gérée par les travailleurs eux-mêmes. La SSA revendique la même ambition : une conquête, pas une faveur.
Jean-Claude Balbot adresse, lui, un avertissement aux responsables politiques : « Une société sans paysans est une société sans capacité de résistance. » La SSA est née dans les fermes. La construire sans les paysans, prévient-il, c’est échouer à tenir les promesses faites. Aux élus de dire, le 3 octobre, de quel côté ils se tiennent.
