Lumir Lapray : face à l’essor du vote RN, « il faut à tout prix resyndicaliser les campagnes »

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Lumir Lapray, écologiste originaire de l’Ain, analyse le vote RN des classes populaires rurales à partir de sa propre expérience. Elle appelle la gauche à se saisir de cet enjeu et à se préoccuper de « la France des ronds-points ». Entretien.

par Barnabé Binctin

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Au début des années 2020, Lumir Lapray fait le choix de revenir vivre pendant quelques années sur les terres de son enfance, dans le hameau de Proulieu, dans la plaine de l’Ain. Là, la militante écologiste découvre le pouvoir d’attraction qu’exerce désormais le Rassemblement national auprès d’une partie de plus en plus importante de ses proches. Loin de tout jugement de valeur, elle raconte cette réalité et tente d’en comprendre les leviers dans un livre publié à l’automne, « Ces gens-là ». Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (Payot).

À l’heure où l’extrême droite entend renforcer son assise locale lors des prochaines élections municipales, rencontre avec une « activiste rurale » bien déterminée à ne pas abandonner le vote populaire des campagnes au Rassemblement national. Lumir Lapray, 33 ans, travaille aujourd’hui pour le mouvement Victoires populaires, où elle coordonne le programme Village Academy, qui vise à aider des listes de gauche à se constituer et à faire campagne dans les petites communes rurales.

Basta! : À travers les différents témoignages que vous partagez dans votre livre, vous montrez que le vote RN en milieu rural n’exprime pas nécessairement une vision du monde fascisante, raciste et radicalisée, appelant à devenir hégémonique. « Les gens ne discutent pas ‘‘grand remplacement’’ au petit déjeuner », affirmiez-vous même dans une précédente interview, l’an passé...

Lumir Lapray, 33 ans, est militante écologiste, autrice de « Ces gens-là ». Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (Payot, septembre 2025) et travaille actuellement pour le mouvement Victoires populaires, qui a pour ambition de « faire gagner la gauche et les écologistes aux municipales ».
© Romain Guédé / Basta!

Lumir Lapray : Attention, je ne dis pas pour autant que cette vision n’existe pas ! Je ne nie pas que certains sont radicalisés dans une idéologie d’extrême droite, qui fait du racisme et du masculinisme – parce que ces deux dimensions sont intrinsèquement liées – leur prisme principal de rapport au monde. Par contre, ils ne représentent pas la majorité. Il y a toujours eu des gens qui se socialisaient dans la haine, au sein de groupuscules néonazis ou fascisants. Moi-même j’ai côtoyé plus jeune des personnes qui écoutaient Légion 88 [groupe de rock néonazi, emblématique des mouvements skinheads et dissous dans les années 1990, ndlr]. La différence, c’est que ces gens-là se sentent désormais plus autorisés à s’exprimer.

Dans mon village de l’Ain, avant, les électeurs de Jean-Marie Le Pen, ils la fermaient. Maintenant, c’est un peu la « fête du slip », on peut dire des trucs qu’on n’aurait jamais osé dire avant. Il y a un relâchement du contrôle social, une sorte d’autorisation globale à balancer des dingueries sans que ça ne gêne plus personne, le racisme n’apparaît plus comme un stigmate collectif. Pour moi, il y a évidemment une grande responsabilité des médias : quand on voit des chaînes de propagande comme CNews, qui parle d’immigration 365 jours sur 365, et quand on voit les énormités qui peuvent y être débitées – en janvier dernier, un invité a quand même osé y parler de « rafle » [appelant à en organiser contre des personnes étrangères en situation irrégulière, ndlr]– forcément ça finit par infuser. Et il n’y a plus de raison de s’embarrasser à mâcher ses mots ensuite, au PMU.

Sans compter que, dans le même temps, la quasi-totalité de la droite est en train de céder idéologiquement aux mots et à la vision de l’extrême droite. Quand j’écoute Laurent Wauquiez aujourd’hui, il faut m’expliquer en quoi il est différent du RN… Or, chez nous, la majorité des gens votent à droite, donc il ne faut pas s’étonner s’ils finissent par suivre le même glissement. Le poisson pourrit par la tête. Il y a un réseau de propagande politique et médiatique qui est parfaitement organisé, et financé, dont l’unique but est de coloniser les esprits avec tous ces discours. Faites un tour dans un Relay en gare, pour vous en rendre compte : bon courage pour y trouver le début d’une idée de gauche… On est face à une petite minorité radicalisée qui fait campagne et ouvre grand la fenêtre d’Overton [métaphore qui désigne les idées et les pratiques considérées par l’opinion publique comme plus ou moins acceptables, ndlr] pour normaliser les idées d’extrême droite, en disant tout haut ce que certains pensaient tout bas. L’augmentation du vote RN est une résultante de cela.

Mais quel en est le ressort principal, si ce n’est le racisme ou la xénophobie ?

Il peut y avoir plein de raisons différentes, mais ce que j’identifie le plus chez moi, c’est la colère, sourde, qui vient de cette impression d’échec au grand jeu du capitalisme. Il y a un vrai sentiment d’injustice, les gens se disent : je suis toutes les règles, sans tricher – c’est-à-dire que je travaille dur, dans des métiers à forte pénibilité et avec de faibles revenus, sans me mettre en arrêt maladie, je paie mes impôts, je m’endette, etc. – mais, à la fin, je me retrouve toujours en difficulté pour payer mes factures ou offrir une semaine de vacances à mes enfants.

On se rend compte que la promesse de s’en sortir au seul mérite de sa force de travail ne fonctionne pas. Il y a des expressions qui reviennent régulièrement : cette impression d’être « ras-la-gueule » ou « sur le fil », en permanence. Il y a de vraies difficultés matérielles et objectives qui nourrissent ainsi le sentiment d’être un « perdant ». Et le Rassemblement national sait très bien prospérer sur cette forme d’insécurité et de précarité, en jouant sur des catégories un peu fourre-tout qui créent un grand flou artistique.

Quand le RN dit « on taxe trop les patrons », je vois tous mes potes autoentrepreneurs, qui filent 200 balles par mois à l’Urssaf alors qu’ils en gagnent 800, approuver… sauf qu’en fait, on ne parle pas d’eux, mais de Bernard Arnault ! Tout le monde n’est pas le même patron, de même qu’un céréalier en grandes cultures n’est pas le même agriculteur qu’un éleveur bio sous la menace de devoir abattre son troupeau à cause de la DNC [dermatose nodulaire contagieuse, maladie qui touche les bovins, ndlr]. Mais peu importe, tant qu’on parvient à faire croire aux gens au bas de l’échelle qu’on défend leurs intérêts. C’est là où le RN est particulièrement fort : il sait parler aux perdants pour leur dire « avec nous, vous serez des gagnants ! ». Tout de suite, la honte se trouve comme magnifiée, catalysée en une énergie beaucoup plus positive. Et ça, c’est exactement ce qu’on n’arrive pas à faire à gauche.

Diriez-vous, comme le sociologue Nicolas Renahy, que le RN a su, en quelques sortes, réactiver une certaine forme de « conscience de classe » ?

Oui, et ce, tout en ayant compris qu’il fallait reconstruire ce sentiment d’appartenance autour du refus de faire partie des perdants. Nous, à gauche, on reste bloqué autour du mantra « damnés de la terre, unissez-vous ! » Sauf que personne n’a envie d’être assimilé à un damné de la terre, ça ne vend pas du rêve. Les gens veulent garder la face, c’est une question de dignité et d’estime de soi. Et ça, le RN l’a très bien compris, en détournant la responsabilité vers d’autres boucs émissaires.

En substance, c’est comme s’il disait : aujourd’hui, vous êtes des perdants, mais ce n’est pas de votre faute, c’est la faute des Arabes, des migrants, des musulmans et de tout ce système qui permet aux derniers d’en profiter sur votre dos. Ce discours du « eux contre nous » fonctionne très bien, il permet de se sentir à nouveau valorisé. On a perdu la bataille des alliances : aujourd’hui, face à un monde insécurisant, les petites classes moyennes et populaires ne se disent plus que leurs alliés objectifs, ce sont les derniers en bout de chaîne, derrière eux.

Pour comprendre ce mouvement, vous racontez également un certain isolement, en observant la perte des liens collectifs et des réseaux de solidarité sur votre territoire d’attache.

Pour moi, le cœur du problème, c’est l’atomisation de notre société. On ne fait plus vraiment communauté. Au contraire, nos villages deviennent des additions de foyers, où l’on se replie sur un cercle familial ou amical de plus en plus restreint. Le psychologue Jonathan Haidt propose une distinction entre les sociétés « sociocentrées », où la notion de groupe prime, et les sociétés beaucoup plus individualistes. Et, bien qu’on aime se raconter que les milieux ruraux ont conservé cette infrastructure sociocentrée, où les liens entre les habitants sont supposément plus faciles et courants – ce qui est par ailleurs l’un des arguments qui attire notamment ceux qu’on appelle les « néoruraux » – la réalité, c’est qu’on connaît de moins en moins ses voisins.

Comme tout le monde, on a été bouffé par le capitalisme et par ces nouvelles organisations du travail. Cette grande individualisation des modes de vie m’a beaucoup marquée, et elle n’est pas sans conséquences sur la manière dont on politise nos problèmes du quotidien. Tout le monde parle de ses problèmes de salaire mais plus personne ne parle des syndicats ; tout le monde parle de maladies professionnelles mais plus personne ne s’intéresse à la Sécu. Le rapport à la notion même de service public tend à s’effriter. Et on voit bien les conséquences que cela peut avoir vis-à-vis des systèmes de solidarité que l’on cherche à défendre : pourquoi tendre la main à d’autres quand vous finissez par croire que vous vous êtes faits tout seul, et que personne ne vous a défendu ? Et ce n’est certainement pas le fruit du hasard, le système a été pensé de la sorte.

Je prends l’exemple de la création du parc industriel de la plaine de l’Ain dans les années 1970, qui est un cas magistral d’atomisation des classes populaires et de destruction de l’unité ouvrière. Il faut relire les prospectus envoyés par l’architecte politique de ce projet, Guy de La Verpillière, ancien maire-député-sénateur-conseiller général de la droite : pour convaincre ses amis industriels de venir s’installer après Mai-68, il leur proposait de transformer les usines en PME pour limiter le risque de syndicats et leur promettait un grand plan d’accession à la propriété parce que, je cite, « quand on est propriétaire, on ne fait pas grève ».

Vous rendez plusieurs fois hommage aux Gilets jaunes, sans qui vous n’auriez « jamais fait ce voyage de retour » dans l’Ain. Vous écrivez : « Le mouvement des Gilets jaunes m’avait convaincue que c’était dans ma France, celle des ronds-points, des lotissements et des barbecues, qu’on pouvait faire bouger les choses ». Pourquoi ?

C’est un mouvement qui m’a beaucoup inspiré, politiquement. D’abord parce qu’il a représenté une véritable expérience collective qui a permis de marquer comme une pause avec cette fameuse logique individualiste. Ce sont des milliers d’hommes et de femmes qui ont soudain pris conscience qu’ils n’étaient pas seuls à perdre au jeu du capitalisme, qu’il y avait une responsabilité structurelle à leur échec et qu’ils pouvaient ainsi s’unir pour y faire face, malgré des profils et des métiers différents. Ça a été comme une thérapie collective, en quelque sorte. Ils nous ont montré qu’il y avait encore, dans nos campagnes, une vraie soif de justice et d’égalité.

Et puis j’ai trouvé fascinante cette attraction-répulsion que le mouvement a fini par jouer au sein de la population, à mesure que les Gilets jaunes assumaient une conflictualité de plus en plus forte avec le pouvoir.

On a vu toute une partie des gens se désolidariser, souvent par quête de respectabilité, pour ne pas passer pour des « casseurs ». Dès que les Gilets jaunes ont commencé à sérieusement menacer l’ordre établi, plein de gens ont pris leur distance, pour ne pas y être associés.

Il y a beaucoup à dire de cette mise à distance, dans laquelle on a retrouvé beaucoup de fantasmes sur ce « eux » qui seraient principalement des « assistés », qui ne respectent pas les règles du jeu, et qui ne peuvent donc pas se plaindre s’ils perdent, à la fin. On retrouve cette notion de fierté, cette volonté d’être du côté de ceux qui travaillent et qui méritent, et de ne surtout pas être assimilés aux « perdants ». Je crois que la gauche a tout intérêt à comprendre ce qui se joue du côté de ces émotions-là. Le sentiment d’insécurité, aujourd’hui, c’est d’abord la peur de perdre et la peur d’avoir honte.

Sur quels thèmes, autour de quels enjeux, la gauche peut-elle aujourd’hui reconstruire ou réhabiliter des sentiments de fierté ?

Sur un sentiment d’appartenance, sur le fait d’être un participant, un contributeur d’un projet collectif. Pour pouvoir être fiers de ce qu’on fait et non de ce qu’on est, comme ce que vend le RN – être fier d’être né français, c’est de la fierté parfaitement passive, aucun mérite derrière ça ! Le camp progressiste doit proposer des fiertés actives : faire vivre son village, transmettre aux jeunes, cultiver une terre, être au soutien du troisième âge, etc. Trouver sa place dans un collectif, quel qu’il soit – une association, une mairie, un syndicat de parents d’élèves – c’est un motif de fierté immense. Cette notion d’appartenance me paraît capitale.

C’est intéressant de constater que, dans les territoires où il y a une identité régionale forte, par exemple en Bretagne ou au Pays basque, le vote RN est moins fort. Je pense qu’on doit aujourd’hui reconstruire une identité rurale capable de se réapproprier un certain nombre de valeurs chères aux classes populaires – être quelqu’un sur qui compter, qui participe à la vie de la communauté et contribue au pot commun, bref être un travailleur, au sens collectif du terme, pas un passager clandestin.

Je sais que ça en fera hurler certains, mais pour moi, ce sont profondément des valeurs de gauche. Aujourd’hui, on a un problème avec la valeur travail, parce qu’on s’est focalisé sur l’enjeu de la réduction du temps de travail, dans la lutte contre l’exploitation capitaliste. Mais on doit redevenir le camp des travailleurs, au sens de : quelle est notre utilité sociale, que fait-on pour l’intérêt général et la vie de la communauté ? Sinon, on ne peut pas comprendre pourquoi la gauche n’est plus considérée comme le camp de la justice.

Cela paraît lunaire quand on y réfléchit, mais c’est la réalité : aujourd’hui, la gauche est plutôt vue comme le camp de l’injustice, parce qu’elle veut donner à des gens qui ne travaillent pas, offrir les mêmes droits à des gens qui débarquent, etc. Comme le dit mon amie Mélanie : quand l’État prend des milliers d’euros d’impôt pour les donner à des paresseux, est-ce que c’est juste ? Ce désalignement entre la demande de justice sociale et le vote de gauche était très marqué chez les Gilets jaunes, qui portaient des revendications généralement classées à gauche, comme le retour de l’ISF ou l’augmentation du Smic. Et, pour autant, la plupart s’affirmait « ni de droite ni de gauche », et on sait qu’un certain nombre d’entre eux a ensuite voté RN…

Vous parliez de refaire collectif : dans votre livre, vous nous emmenez sillonner les quelques cafés et PMU qui résistent encore, autour de chez vous. Or, une étude récente montre justement que la fermeture des bars-tabacs favorisait l’essor du vote RN.

Bien sûr, on en revient à l’enjeu de l’atomisation de notre société. Les lieux de brassages, tels que je pouvais encore les connaître de mon temps, par exemple avec les bals, disparaissent les uns après les autres. Et avec eux, disparaissent aussi toutes ces voix qui proposaient une lecture collective et politique du monde, qui permettaient de faire sens de toutes ces humiliations, hontes et violences qui peuplent nos vies. On ne se retrouve plus tous ensemble au PMU, au loto ou à la fête du boudin du village. C’est pour ça que je milite aussi ardemment pour resyndicaliser les campagnes, par exemple dans le secteur des entrepôts et de la logistique, qui brasse beaucoup de mondes très différents.

Le syndicalisme est une manière de repolitiser notre quotidien, c’est-à-dire de formuler qui sont les responsables de nos problèmes et comment et avec qui les résoudre. C’est précisément ce qu’ont également permis les Gilets jaunes, de s’inscrire dans un collectif qui te dit « ouais, c’est la merde, mais c’est pas toi le coupable, c’est tout un système derrière, et on va s’organiser ensemble pour obtenir des victoires qui changent le cours de nos vies ». C’est comme ça qu’on peut renverser le stigmate de la honte. Parce que, si tu ne bases ta propre fierté que sur ta capacité à jouer un jeu – le capitalisme – où les dés sont pipés dès le départ… forcément, à la fin, tu t’exposes à la honte en permanence. Tant qu’on n’acceptera pas de se dire qu’on fait partie des perdants mais qu’on est loin d’être les seuls, on ne parviendra pas à se mobiliser contre nos véritables adversaires.