Nigel Farage, le leader du principal parti d’extrême droite britannique, est dans la tourmente. Les révélations, par la presse britannique, sur de mystérieux dons reçus par des milliardaires du secteur de la cryptomonnaie s’enchaînent. Peu avant son élection comme député, Nigel Farage aurait ainsi reçu 5 millions de livres (5,7 millions d’euros) du milliardaire Christopher Harborne, qui avait auparavant soutenu financièrement la campagne pour le Brexit. Farage se ferait également payer un certain nombre de « services » (hébergement, sécurité, communication…) par un autre financier, George Cottrell.
Le leader d’extrême droite, désormais visé par une enquête parlementaire, a annoncé le 7 juillet qu’il démissionnait du Parlement pour se représenter ensuite dans le cadre d’une élection partielle, laissant aux électeurs de sa circonscription « être les juges » de ses actions.
Ces affaires politico-financières marqueront-elles un coup d’arrêt à la poussée d’extrême droite et de racisme au Royaume-Uni ? Pas si sûr, tant l’extrême droite britannique sature le débat public. Derrière le parti d’extrême droite Reform UK et son discours « anti-système » (et ses financements par de grandes fortunes...) émergent de plus en plus de mouvements xénophobes.
Des élections locales marquées par une poussée du parti Reform UK à la marche « Unite the Kingdom » organisée par le militant raciste Tommy Robinson, en passant par les manifestations hebdomadaires du mouvement « Raise the Colours », l’extrême droite semble imposer son rythme. Face à cette déferlante, associations antiracistes, syndicats et organisations antifascistes tentent de riposter.
« Make England Great Again »
Nombre de leaders d’extrême droite s’étaient ainsi empressés de récupérer politiquement le verdict, début juin, dans l’affaire du meurtre d’Henry Nowak, un jeune étudiant britannique de 18 ans, poignardé par un citoyen britannique appartenant à la minorité sikh, en décembre 2025 à Southampton, avec des policiers qui, arrivés sur place, s’étaient trompés, prenant l’agresseur pour la victime.
Figure historique de l’extrême droite britannique et ancien hooligan, Tommy Robinson s’est rendu sur place le 2 juin et a menti éhontément en déclarant que l’étudiant avait « été tué par un gang de musulmans pakistanais car il était blanc » (aucun gang n’était impliqué et les sikhs n’ont rien à voir avec l’islam). Nick Tenconi, leader du parti anti-immigration et eurosceptique United Kingdom Independence Party (UKIP), était également présent. Et Nigel Farage, le chef de file populiste de Reform UK, a réagi sur les réseaux sociaux, fustigeant une « police à deux vitesses » et déplorant que « les droits des personnes blanches comptent moins que ceux des minorités ethniques », incitant les Britanniques à réagir avec une « rage froide » à l’assassinat de Henry Nowak.
Trois semaines plus tôt, le 16 mai, se tenait la marche « Unite the Kingdom », organisée par le même Tommy Robinson. Enveloppés dans des drapeaux de l’Union Jack ou de l’Angleterre, casquette « Make England Great Again » sur le crâne, environ 60 000 de ses partisans ont répondu à son appel et défilé dans les rues de Londres. L’ex-membre de l’English Defence League, un groupe nationaliste ouvertement islamophobe, espérait réitérer le coup réussi huit mois plus tôt, quand, en septembre dernier, il était parvenu à rassembler plus de 100 000 personnes dans les rues de la capitale britannique. Interviewé à la fin de la marche par l’influenceuse d’extrême droite Weronika Rogowska sur les premières mesures qu’il mettrait en place s’il devenait Premier ministre, Tommy Robinson a dit qu’il « stoppera l’Islam », opèrera « la remigration des migrants » via une intervention de l’armée et menace : « Il est temps pour de nombreux musulmans de quitter ce pays. »
Soutien financier d’Elon Musk
« Tommy Robinson instrumentalise les inquiétudes liées à l’immigration des familles blanches de la classe ouvrière, souvent pauvres et souffrant d’un manque d’accès aux soins médicaux et à l’éducation, analyse Martin Farr, maître de conférences en histoire britannique contemporaine. Mais ce qui est nouveau, c’est qu’il est bien mieux financé que n’importe quel ancien groupe ou parti d’extrême droite britannique, tel que le British National Party. »
Écrans géants le long du parcours de la marche, meeting final retransmis en live, présence de nombreux leaders de l’internationale réactionnaire : la mobilisation du 16 mai a déployé des moyens techniques et logistiques conséquents. De quoi justifier le soutien financier du milliardaire américain ultraréactionnaire Robert Shillman dont bénéficie Tommy Robinson, qui profite par ailleurs des largesses du patron de X (ex-Twitter), Elon Musk, ce dernier ayant récemment accepté de prendre en charge ses frais d’avocat lors de récents déboires judiciaires.
« L’influence de Tommy Robinson est également facilitée par Internet et les réseaux sociaux, chose impossible pour l’extrême droite auparavant », constate Martin Farr. L’historien cite GB News, propriété du millionnaire britannique réactionnaire Paul Marshall, qu’il considère « clairement comme le canal d’information du parti Reform UK, tandis que Talk TV roule pour Restore UK ». Autant de moyens de communication permettant de diffuser le narratif de l’extrême droite.
L’offre politique à l’extrême droite s’est par ailleurs fortement diversifiée ces dernières années. « Sur le plan politique britannique, Tommy Robinson se situe certainement à l’extrême droite, mais il existe désormais un éventail d’opinions à droite qui n’existait pas vraiment de manière significative auparavant », observe le chercheur. Dans le sillage de Nigel Farage, fondateur de Reform UK, ont ainsi essaimé d’autres formations politiques encore plus radicales, telles que Restore Britain ou Advance UK.
Les résultats des élections locales du 7 mai s’étaient traduits par une défaite cinglante du parti travailliste, le Labour, et une nette poussée du vote en faveur du parti d’extrême droite Reform UK, qui a ravi 14 conseils et plus de 1 000 sièges. Près de 10 ans après le vote du Brexit, fortement influencé par les idées souverainistes et anti-immigration, deux ans après la vague d’émeutes racistes qui se sont propagées dans de nombreuses villes du pays, l’influence de l’extrême droite semble n’avoir jamais été aussi forte sur la société britannique.
Riposte de la société civile
Face à cet apparent rouleau compresseur, associations antiracistes et organisations de défense des droits humains commencent à penser la riposte. Et, déjà, dans la rue. « Nous ne pouvons pas laisser les personnes qui s’opposent à notre existence, qui détestent les migrants et qui répandent la haine islamophobe dans nos communautés penser qu’elles peuvent se réunir ainsi sans opposition », estime Chantelle Lunt, membre de Merseyside Alliance for Racial Equality, une organisation antiraciste basée dans le comté de Liverpool, et présente à la contre-manifestation du 16 mai.
Une coalition réunissant de nombreuses organisations de la société civile, Together Alliance a rassemblé plus de 50 000 personnes (selon la police) à Londres, le 28 mars, et prépare deux grands événements à l’automne, à Manchester et dans la capitale en octobre.
D’autres initiatives apparaissent. Pendant la campagne électorale, l’organisation antiraciste Hope not Hate a épluché les réseaux sociaux de soixante candidats de Reform UK, mettant à jour une liste significative de propos antisémites, islamophobes ou homophobes. Ces révélations ont entraîné plusieurs suspensions, voire des démissions, de membres du parti, un peu comme ce qu’il s’était passé en France pendant les dernières législatives, avec des dizaines de candidats RN épinglés pour le même type de propos. L’objectif est de « faire comprendre à la population ce qu’est vraiment Reform UK et comment leurs représentants agissent dans les conseils locaux où ils ont été élus », explique Rosa*, membre de Hope not Hate.
« Nigel Farage est un leader très charismatique, mais au niveau local, beaucoup des candidats de Reform UK récemment élus sont inexpérimentés. Quand les électeurs se rendront compte de leur inefficacité, je ne pense pas qu’ils les rééliront ensuite », estime pour sa part Chantelle Lunt, également élue du parti Greens (écologiste) à Knowsley, dans la banlieue de Liverpool. « Le corollaire de devenir un parti “sérieux”, c’est d’être pris au sérieux. C’est à double tranchant », complète l’historien Martin Farr.
Parler aux travailleurs et aux classes populaires
Chantelle Lunt pose également l’enjeu de l’audience de l’extrême droite au sein des classes populaires. « Les militants de Reform UK sont impliqués dans tous les groupes sportifs locaux, tels que les clubs de boxe, qui sont principalement des lieux fréquentés par la classe ouvrière blanche, observe-t-elle. Nous devons nous investir également dans ces espaces. » L’historien Martin Farr utilise le terme « white van man » (« l’homme blanc avec van »), « un concept sociologique indéfini mais très utile, désignant essentiellement les travailleurs manuels, tels que plâtriers, plombiers, charpentiers, etc., qui conduisent des utilitaires blancs », qui constituent, selon lui, le cœur de cible de l’électorat des partis d’extrême droite au Royaume-Uni.
La lutte se joue aussi dans les entreprises et sur les lieux de travail. Des syndicalistes de base ont lancé en janvier le réseau Trade Unions Against Far Right. Mais la tâche sera d’ampleur : un récent sondage montre que Reform UK est désormais aussi populaire que le parti travailliste dans le milieu syndical. Nigel Farrage s’est même permis d’inviter les organisations syndicales à s’affilier à son parti, invitation déclinée au vu du programme néolibéral et de privatisation de Reform UK, dont le National Health Service, le système de santé publique.
*Prénom modifié
