Le cancer est une maladie politique. Cette idée, la dessinatrice Lili Sohn, diagnostiquée d’un cancer alors qu’elle n’avait pas 30 ans, la partage sur les réseaux sociaux dès 2022. Marc Billaud, chercheur en cancérologie, lui demande s’il peut utiliser l’une de ses affiches. Leur collaboration débute : « du dessin en live pendant une de ses conférences à Lyon sur les inégalités et les discriminations face au cancer, jusqu’à trouver une éditrice intéressée », retrace Lili Sohn.
En ce mois d’octobre 2026, Lili Sohn et Marc Billaud publient la bande dessinée Cancer. Une affaire d’État (L’Iconoclaste). Alors que de plus en plus de critiques ciblent la campagne de prévention et d’information sur le cancer du sein Octobre rose, tous deux appellent à s’engager pour « une vraie prévention » : une prévention « primaire » qui vise à éviter que les cancers ne surviennent. Dans leur ligne de mire : les causes environnementales et professionnelles de ces maladies. Entretien.
Basta! : Lili, vous illustrez dès les premières pages l’annonce de votre cancer du sein par votre médecin, qui vous renvoie à la « malchance biologique ». Pourquoi ne pas vous en être tenue à cette explication médicale ?
Lili Sohn : J’avais envie de me remettre en scène parce que c’était important de rendre tout ça compréhensible, de le vulgariser. J’ai eu un cancer du sein à 29 ans. Et l’annonce, c’est un peu ça : on se demande pourquoi et on nous répond « pas de chance ». Sauf qu’ à ce moment-là où tu es plongée dans une grande vulnérabilité, tu n’as pas du tout envie d’une réponse aussi vague. Donc, tu as envie de chercher.
L’écriture de cet ouvrage est une manière de répondre au discours de la société qui nous fait culpabiliser sur des comportements individuels. Il faut sortir de ce discours-là. La réponse doit être beaucoup plus globale, collective et donc politique. Et elle permet de déculpabiliser.
Le nombre de nouveaux cas de cancers a doublé en 30 ans en France. Il augmente également de manière préoccupante chez les adultes de moins de 30 ans. Sommes-nous entrés dans « l’ère du cancérocène », pour reprendre votre terminologie Marc Billaud ?
Marc Billaud : C’est un concept que j’ai imaginé pour désigner la configuration historique, sociale, économique, politique qui produit des expositions aux cancérogènes, et qui organise leur répartition inégale entre les populations et les territoires.
On pourrait parler de « cancérocène colonial » dans le cas des Antilles avec le chlordécone : l’exposition à ce pesticide repose sur une forme de postcolonialisme, avec des inégalités de genre – beaucoup de femmes exposées – et des inégalités socio-économiques – une forte proportion d’ouvriers noirs contaminés lors de leur travail dans les bananeraies.
L’enjeu, c’est de ne plus considérer le cancer uniquement comme une maladie individuelle, donc à traiter, mais vraiment interroger le monde social qui produit des expositions cancérogènes.
Parmi les éléments contribuant à la culpabilité individuelle figure la notion de « cancer évitable » dans le sens où, si les personnes avaient eu une meilleure hygiène de vie, elles ne seraient pas malades. Une étude mentionne que « 40 % des cancers seraient évitables », soit 172 000 par an sur les 433 000 nouveaux cas de cancers annuels en France. Qu’est-ce qui vous met en colère dans cette manière d’appréhender les causes des cancers ?
Lili Sohn : 40 % est un chiffre qu’on entend beaucoup au moment du diagnostic et qui est hyper culpabilisant. Tout est mis sur nos épaules en tant que patiente. Et où sont les 60 % ? Le but de notre BD, ce n’est pas non plus de passer à côté de la question de l’activité physique, de ne pas parler d’obésité, d’alcool ou de cigarette, mais c’est d’inclure [ces facteurs de risque] dans quelque chose de beaucoup plus global.
Quand on parle des 40 % évitables, il y a vraiment cette idée très capitaliste de remettre la responsabilité de la santé sur les individus, que chaque individu est gestionnaire de sa propre « start-up corporelle personnelle ». Or, il y a dans ces 40 % quelque chose de collectif : l’accès à l’alimentation, l’éducation à l’alimentation, le stress lié à la consommation d’alcool ou de tabac... C’est cela aussi qu’on voulait décortiquer.
Marc Billaud : Ce qui me met en colère, c’est la lecture restrictive des données. Le tabac, qui est à l’origine de 20 % des cancers en France, est vraiment un enjeu sanitaire absolument majeur. Mais si fumer relève bien d’un comportement individuel, cela s’inscrit dans une dépendance pharmacologique, dans des normes sociales, dans des conditions de vie et de travail, dans un environnement industriel et politique, qui a contribué à sa diffusion comme l’explique très bien le livre La Cigarette du pauvre. Enquête auprès des fumeurs en situation précaire (Presses de l’EHESP, 2012).
La question, comme le dit Lili, c’est aussi les 60 % restants. Beaucoup de facteurs cancérogènes n’ont pas été mesurés, parce que les données ne sont pas disponibles.
Qu’en est-il du vieillissement parmi les facteurs de risques ?
Marc Billaud : Ce que montre l’épidémiologie, c’est que l’incidence des cancers augmente avec l’âge, mais pas avec le vieillissement. L’âge est un processus chronologique qu’on peut mesurer. Le vieillissement, c’est un processus biologique plus compliqué à mesurer. Par exemple, si vous êtes exposé à l’amiante au cours de votre carrière pendant 20 ans, vous allez probablement – et malheureusement – développer un cancer de la plèvre, qu’on appelle le mésothéliome.
Le fait que ça se développe à 60 ou 70 ans, c’est-à-dire quand on a pris de l’âge, est dû au processus tumoral qui se développe sur des décennies. Effectivement, le cancer apparaît chez les personnes âgées, mais ça ne veut pas dire que c’est le vieillissement qui en est la cause. C’est très important, parce que si on dit vieillissement, c’est une fatalité biologique, on ne peut rien faire. Si on dit que c’est dû au cumul des expositions au cours de sa vie, on peut agir. En l’occurrence, on peut interdire l’amiante.
Le problème, c’est que même quand on interdit des cancérogènes comme l’amiante, ils continuent à être présents dans l’environnement...
Marc Billaud : L’amiante est une catastrophe sanitaire. La contamination du bâti est énorme et l’amiante continue effectivement d’agir comme cancérogène. C’est probablement 100 000 morts d’ici 2050, selon les estimations du Haut Conseil de la santé publique. Même chose pour le chlordécone, pour lequel il y a eu prescription, alors que l’ensemble de la chaîne alimentaire aux Antilles est contaminée pour des centaines d’années. Interdire n’est pas résoudre. La contamination est là.
Face à des crimes sanitaires où les industriels savaient ce qu’ils faisaient, il n’y a aucune condamnation pénale. Ceux qui ont empoisonné ne sont jamais condamnés. Une évolution du code pénal est nécessaire pour que les employeurs qui mettent délibérément en danger la santé de leurs salariés puissent être poursuivis et condamnés.
Vous consacrez une partie de la bande dessinée à la manière dont le travail rend malade : entre 17 000 et 35 000 nouveaux cas de cancer par an en France sont liés au travail. Mais aussi à la difficulté à faire reconnaître son cancer comme maladie professionnelle.
Lili Sohn : Le travail de nuit, par exemple, est un facteur de risque du cancer du sein. On ne se rend pas compte que notre travail peut nous rendre malade. On le voit dans les chiffres : ce sont les ouvriers les plus exposés. Et prouver que c’est ton boulot qui t’a rendu malade, c’est hyper compliqué, c’est un parcours du combattant : seulement 1400 cancers (essentiellement en lien avec l’amiante) sont reconnus comme maladie professionnelle chaque année. Tu es malade, tu dois [en] prouver [la cause], c’est hallucinant.
Marc Billaud : Les cancers professionnels sont invisibilisés alors que c’est un vrai problème de santé publique : c’est la première cause de mortalité au travail en Europe ! C’était important pour nous de montrer le travail remarquable mené par les Giscop, ces groupements d’intérêts scientifiques sur les cancers d’origine professionnelle : il en existe un dans le Vaucluse et un en Seine-Saint-Denis, fondé par Annie Thébaud-Mony, qui informent et accompagnent les malades dans la reconnaissance de leur maladie professionnelle.
Les cancers sont aussi le reflet d’inégalités sociales. Vous rappelez que les personnes issues de milieux modestes décèdent plus fréquemment et plus rapidement de leur cancer, même lorsque les diagnostics sont équivalents. Sait-on pourquoi ?
Lili Sohn : Pour avoir des diagnostics équivalents, il faut déjà avoir été diagnostiqué à temps. Cela implique en amont de pouvoir avoir un médecin, d’être sensibilisé, d’avoir accès à l’hôpital, etc. Il y a aussi la manière dont un patient est traité par le milieu hospitalier, selon son origine et son milieu social. C’est également le fait d’être dans des bonnes conditions sociales et économiques pour suivre ses traitements, pouvoir prendre soin de soi, se rendre à ses rendez-vous médicaux, et ne pas aller vers une récidive. Si la maladie, à la base, est basée sur des inégalités, le parcours de santé l’est aussi.
Vous insistez sur le fait que la prévention est le parent pauvre des programmes de cancérologie alors qu’elle devrait être centrale : 100 millions d’euros par an en France, quand le budget de la cancérologie est de 23 milliards. Quel regard portez-vous sur Octobre rose, qui met beaucoup l’accent sur le diagnostic et le curatif ?
Marc Billaud : Sur le principe, Octobre rose pourrait être vertueux en sensibilisant les femmes pendant un mois à la question du cancer du sein. Le problème, c’est que c’est fait d’une telle manière que le poids de la prévention, surtout la prévention secondaire – en l’occurrence le dépistage par mammographie – repose sur les épaules des femmes : l’autopalpation, l’auto-examen et le fait de changer aussi son comportement pour moins s’exposer à des facteurs de risque.

La vraie prévention, c’est-à-dire la prévention primaire, qui vise à éviter que les maladies et le cancer puissent survenir, on n’en parle quasiment pas. On parle du tabac, de l’alcool, et encore pas suffisamment, mais jamais de l’exposition environnementale et professionnelle, comme le travail de nuit, la pollution atmosphérique ou les perturbateurs endocriniens. Ce n’est vraiment pas celles et ceux qui s’impliquent que l’on critique mais le dispositif tel qu’il est conçu.
Lili Sohn : Il y a aussi la récupération marketing autour d’Octobre rose qui est abominable. En tant qu’ancienne patiente, je suis très contente que plein de personnes aient pris la parole sur la nécessité d’aller vers une vraie prévention, qui ne soit ni d’ordre individuel ni culpabilisante. J’ai l’impression que cette prise de conscience collective de la dimension politique de cette maladie a pris sa place dans cette campagne Octobre rose, et ça me donne de l’espoir.
Fleur Breteau, porte-parole de Cancer Colère, cite parmi ses sources d’inspiration Act Up, association de lutte contre le VIH-Sida, qui a politisé cette maladie. Le cancer est-il en train de connaître son Act Up en France ?
Lili Sohn : Oui, je pense qu’on est en train de vivre l’Act Up du cancer. Fleur Breteau est devenue une figure de proue. Je pense notamment à l’action organisée par Cancer Colère aux côtés d’autres collectifs contre Syngenta le 3 octobre, qui a été très médiatisée et ultra-visuelle (voir les images de la manifestation). Je pense que c’est plutôt des gens de ma génération. Il faut que ça se politise aussi dans les tranches d’âge un peu plus âgées. Mais ça va venir !
Marc Billaud : Je suis complètement d’accord. Les slogans de Cancer Colère, « Vos pesticides, nos métastases », « Nichons ni maîtres », c’est du Act Up. On avait vraiment besoin de ce type de manifestations et d’interventions intempestives et éruptives dans le champ de la cancérologie. Le corps médical a plutôt l’habitude de patients dociles.






