« Cette liberté que les jeunes sont en train de prendre, face à un monde verrouillé, je trouve cela fascinant »

Démocratie –Libertés

Comment analyser l’irruption de la mobilisation en cours, partie de la jeunesse, l’humour qui la caractérise comme les accès de violences qui l’émaillent ? Basta! s’est entretenu avec le sociologue Romain Huët, qui étudie les mouvements sociaux.

par Maïa Courtois

, modifié Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard

Romain Huët est sociologue et ethnographe, maître de conférence en sciences de la communication à l’Université Rennes 2. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont « Vertige de l’émeute », paru en 2019, et anime aujourd’hui le podcast « Cracker l’époque. Le podcast des imaginaires politiques ». Il suit les mouvements sociaux depuis des années, pour disséquer les formes de violence qui s’y expriment : ZAD de Notre-dame-des landes, Gilets Jaunes, révoltes suite à la mort de Nahel Merzouk… Il était présent à la manifestation du 17 octobre à Paris. Il décrypte pour Basta le recours à la casse ou aux pillages, indissociable de la compréhension de ce mouvement social en cours.

Romain Huët, maître de conférences en sciences de la communication à l’université Rennes 2, ethnographe et sociologue.
Med Ewaz

Basta : Le mouvement social actuel est parti des lycées avant de se massifier, ce 17 octobre. Si les lycéens restent en première ligne, les prochaines mobilisations pourraient rassembler des étudiants, des salariés, d’anciens Gilets jaunes... Comment analysez-vous cette évolution ?

Romain Huët : Il y a une agrégation de colères qui n’attendaient que l’occasion de s’exprimer. J’aime bien analyser cela à partir de la question de l’épuisement. L’épuisement, ce n’est pas une simple question physique, de fatigue, de lassitude ; c’est aussi l’épuisement d’une vie privée de son potentiel.

Si vous passez votre temps à travailler, que tout votre argent est dépensé dans le prix de l’essence pour se rendre au travail, ou dans vos courses, que vous n’arrivez pas à partir en vacances, et bien c’est une vie privée de son potentiel, privée de sa densité, de sa tranquillité, des moments où l’on ne se soucie plus des nécessités matérielles.

J’observe cela chez les gilets jaunes, mais aussi chez les lycéens. Dès que vous avez 14 ans, on vous presse à vous orienter, à vous diriger vers les grands flux du travail, le tout dans un avenir incertain et anxiogène… Tout cela « dépotentialise » des vies et crée des colères qui, ces derniers temps, n’avaient pas vraiment trouvé d’occasion de s’exprimer.

Ce 17 octobre, d’un coup, il y a une énergie qui se relâche. Effectivement, elle se déverse de façon assez chaotique, mais avec un mélange de colère très lucide, très franche, et une conscience très nette de la conflictualité politique. La façon dont on appréhende cette conflictualité dépend beaucoup de déterminations sociales : des existences n’ont jamais eu à faire l’expérience de la violence, ni celle d’un corps atteint, ni celle du danger ; d’autres, beaucoup plus.

Comment comprendre les manifestations sauvages, puis les casses et pillages du 17 octobre ?

La surconflictualisation du politique existe depuis très longtemps. Si on regarde la façon dont la police s’est réfléchi depuis des années : elle ne l’a fait qu’autour d’une doctrine du maintien de l’ordre, c’est-à-dire, une doctrine qui vise à contenir ce qui nous déborde.

Or, cette surconflictualisation nous prépare et nous socialise, chacun de nous. Elle nous fait anticiper un très haut niveau de conflictualité. Mes enfants sont au lycée. Juste avant la manifestation du 17, un camarade leur a mis du sérum physiologique dans les poches, je leur ai donné des masques, leur ai dit de faire attention, puis leur ai envoyé 40 messages pour qu’elles me disent comment elles vont… Ce n’est pas normal.

Cela me fait penser à une vidéo sur TikTok d’un jeune en armure de chevalier, sur son scooter, qui venait de Seine-et-Marne pour se préparer au samedi de manifestation. Il y avait déjà l’idée que le rapport de force allait être dur, de dire : samedi, ça va être la guerre, ça va être la révolution. Ce vocabulaire revenait tout le temps. On savait donc très bien que le 17 octobre allait être une journée très bordélique ; beaucoup venaient avec l’idée qu’il allait se passer quelque chose.

Ensuite, il se trouve que le dispositif policier l’a absolument favorisé. À Paris, c’était très net. Ça a commencé par quasiment nasser et envoyer du gaz lacrymogène sur l’immense place de la République, sur des gens qui n’étaient pas du tout venus dans une logique de débordement. Cela a contribué à alimenter l’hostilité qui peut traverser toute la société vis-à-vis de la police.

Les manifestations sauvages puis les scènes de pillages ont ainsi commencé parce que vous avez déjà un désordre évident. On peut comprendre, bien sûr, que ces scènes de pillage créent une forme de sidération. C’est quand même quelque chose d’assez violent, d’assez intimidant. Si on travaille dans un commerce, dans un moment comme celui-ci, cela peut faire très peur.

Il ne faut cependant pas tomber dans le narratif du gouvernement qui focalise sur la violence, appelle à ne plus soutenir le mouvement, à le rendre infréquentable. D’autre part, il ne faut pas non plus romantiser, esthétiser ce qui se passe. Il faut simplement réfléchir, par-delà l’étonnement, à comment on arrive à ce genre de pratiques et ce qu’elles viennent raconter.

Et que racontent-elles, justement ?

On ne peut pas uniquement les résumer à un vieux discours sur le rapport au capitalisme, à la consommation. Bien sûr, quand il y avait des boutiques Nike ou Adidas à proximité, l’énergie s’en est trouvée décuplée. Bien sûr que tout le monde a conscience des marges que se font ces grandes marques, et de la cherté de la vie à côté. Mais vous aviez aussi parfois des opportunités de pillages pour toute une série de petites boutiques, notamment de téléphonie. C’est très différent des pratiques de « casse politique » qui visent les emblèmes du capitalisme et qui sont réfléchies comme telles.

Il faut toujours se garder d’appliquer d’anciennes grilles de lecture. Par exemple, pour moi, ce sont des pillages différents de ce que l’on a vu lors des révoltes après la mort de Nahel, qui ne visaient alors pas du tout l’enrichissement. Je dis cela en ne donnant aucun jugement là-dessus.

Ce 17 octobre, on a assisté à des formes d’exubérance dans ces pillages ; avec parfois, de la redistribution aux gens qui passaient. C’est la société qui se relâche et d’un coup, c’est l’exubérance. Car, qu’est-ce qui se passe quand une société ne peut plus dépenser son énergie ? C’est ce qu’on observe ces dernières années et qui touche très directement la jeunesse. Je prends l’exemple des free party – et toute la répression qu’il y a contre ces fêtes... Même les espaces où il y a encore la possibilité de déverser toute cette énergie sont empêchés.

Alors il ne faut pas s’étonner qu’à un moment donné, les jeunes cherchent un espace pour déverser leur énergie. Le vertige de l’émeute, c’est quand l’existence se met à hurler en soi. Il y a quelque chose qui agit de l’intérieur et qui fait que tout paraît possible. Il n’y a plus rien qui tient. Or, quand on nous habitue à un monde très verrouillé et qu’on voit qu’il se déverrouille, on a l’impression de retrouver une puissance. Évidemment il faut la discuter, la critiquer.

Pour moi, il est encore un peu tôt pour tirer des analyses conclusives de ces modes de débordement auxquels on assiste. Ce qui est clair, c’est qu’il s’agit d’une forme de détresse du politique et des solutions démocratiques. Dans un monde idéal, on n’a pas tellement envie de piller les magasins, de jeter des cailloux sur des policiers. Mais c’est le symptôme d’une crise radicale du rapport aux institutions, d’une crise de la croyance que cela aurait encore du sens d’énoncer des demandes, d’attendre leur audition par le politique et d’avoir une réponse politique appropriée... Mais cela, plus grand monde n’y croit.

Vous avez une expression pour qualifier les gestes émeutiers : ils sont un « désir de monde », là où l’on « souffre de ne pas le posséder assez ». Vous dites aussi que là où beaucoup ne voient qu’une « foule avec une colère aveugle », il faut voir avec plus finesse, dans ces gestes émeutiers, les affects divers qui les constituent, y compris la joie, la peur ; ou encore, les intelligences tactiques et de coordination.

La conscience de la conflictualité politique va de pair, dans ce mouvement, avec un sens de l’humour assez phénoménal. Dans les rues comme sur les réseaux sociaux, il y a toute une série de retournements humoristiques, de costumes. Cela frôle parfois l’absurde. Ce double registre est très marquant, dans ce mouvement. En fait, il y a un sacré sens du « j’en ai rien à faire », quoi ! Une non-allégeance aux formes classiques et habituelles de la contestation. Une rébellion profonde face aux cadres admis de la contestation qui sont souvent ceux des parents, des anciens militants.

Je trouve cela fascinant, cette espèce de liberté qu’ils sont en train de prendre, ici et maintenant. Moi, j’appelle ça une impatience démocratique. Ils ont bien compris que le monde devant eux est loin de l’idée que l’on se fait de l’épanouissement. Il y a donc ce « désir de monde », comme je l’appelle, qui s’exprime avec un sens de la turbulence, de l’irruption.

Face à cela, il y a ceux qui sont en train de rater ce qui se passe, de vouloir enseigner, de vouloir le récupérer. Je pense bien sûr au spectre syndical, mais aussi au spectre des gilets jaunes, qui revient tout le temps. C’est bien normal que chacun applique ses propres calculs politiques, son propre calendrier, ses idées. Mais toute une série de jeunes manifestants se contrefichent littéralement de ces sens tactiques ou stratégiques. Et qui, pour autant, sont en train de faire un apprentissage dans ces rues, de gagner en intelligence de mouvement, en socialisation.

Reste que, sans issue politique, on peut supposer que ce mouvement s’essouffle. Après, la seule réponse que ce mouvement rencontre pour le moment, malgré les revendications claires autour de l’éducation et de la vie chère que l’on peut lire partout sur les pancartes, c’est une réponse répressive assez extraordinaire.

En plus des interdictions de manifestations, des couvre-feux, des interpellation en masse et des consignes de sévérité aux parquets, Gérald Darmanin vient de réclamer la perte des droits civiques pour les responsables des pillages...

Cette annonce me paraît particulièrement grave. Nous assistons à un basculement de plus en plus évident vers un autoritarisme grossier, qui ne prend même plus la peine de dissimuler ses intentions. Il ne s’agit plus seulement de réprimer des actes, mais d’envisager de priver certains citoyens de leurs droits politiques fondamentaux. C’est un franchissement symbolique considérable. Comme si la réponse aux désordres sociaux devait désormais passer par une mise à l’écart de la communauté politique elle-même.

Cette surenchère répressive, qui semble ne plus connaître de limites, doit susciter en nous une vigilance démocratique extrêmement sérieuse. Les temps sont sombres, c’est évident. Et ce qui m’inquiète particulièrement, c’est la banalisation progressive de propositions qui, il y a encore quelques années, auraient provoqué un véritable scandale démocratique.

Suite au 17 octobre, le pouvoir adopte une réaction classique. Quand il est dépassé, il veut ramener à ce qu’il connaît : cartographier, catégoriser, assigner. Cela commence par dire qu’il y aurait, d’un côté, les bons manifestants et, de l’autre, les mauvais. Il s’agit d’une instrumentalisation grossière de la part du pouvoir, qui vise à retirer son potentiel au mouvement, à le rendre infréquentable.

Cela vise à instaurer une grande séparation entre les uns et les autres. Là où, depuis le début, on a vu une unité impressionnante chez les lycéens. On voyait l’institut catholique de Paris être bloqué en même temps que Rennes 2 ou que Créteil. C’est cette unité qui est directement attaquée.

N’y a-t-il pas un risque que la majeure partie de la population réponde au désordre par une adhésion encore plus grande aux partis de l’ordre, à la surenchère sécuritaire ?

C’est difficile à présager. Tout dépend de l’acceptabilité sociale du basculement. De la préparation morale d’une société pour affronter une situation de violences, notamment de violences révolutionnaires. Historiquement, c’est une chose que l’on n’arrive jamais vraiment à prévoir.

Savoir à quoi s’attend la société, à quoi elle est prête, quels sont ses repères moraux, quels sont ses seuils de tolérance... Le temps nous le dira. Ce qui est certain, en attendant, c’est que notre société est brutalement interpellée et convoquée par ce mouvement social pour réfléchir sur elle-même. Il y a une urgence manifeste : la société doit se réfléchir sur tellement de choses... Et en premier lieu, sur le rapport à ses propres enfants.