Aider à sortir du crime plutôt que réprimer : comment Malmö a endigué la violence des gangs

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La stratégie « Stop aux fusillades » lancée en 2018 dans la métropole suédoise a montré que la coopération entre les autorités et la société civile peut mieux fonctionner que le tout répressif face à la violence de la criminalité organisée. Reportage.

par Emma Bougerol

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« C’est de l’argent rapide et facile. Mais on n’a pas d’avenir. » À 19 ans, Mohamed a déjà connu la criminalité, puis la prison au Danemark, et un centre éducatif spécialisé en Suède. Petit, dans son quartier de Rosengård, à Malmö, où il a grandi, il rêvait d’un avenir confortable, où il pourrait offrir à ses parents de quoi aller à La Mecque et à ses futurs enfants un week-end à Disneyland, sans s’endetter. Ses rêves ont mal tourné. « Je voulais devenir riche. Mais très vite, je me suis rendu compte que le monde criminel n’avait que deux issues : la prison ou la mort. »

Le jeune a trempé dans des histoires d’armes et de trafic de drogue. Sa porte de sortie, il la doit à sa ville, qui a développé une méthode sur-mesure pour extraire ses jeunes de la criminalité : le projet « Sluta Skjut », ou « Stop aux fusillades », également connu sous le nom d’« intervention contre la violence des gangs », mis en place dans la ville suédoise depuis 2018. De projet pilote, l’initiative est devenue une manière de travailler pérenne.

Avec cette stratégie, la police, les services sociaux de la ville et le service suédois des prisons et de la probation, en lien avec des organisations de la société civile, coopèrent dans le but de combattre les fusillades des gangs criminels. L’objectif est de passer un message clair à chaque membre des réseaux de criminalité organisée : « Nous ne voulons pas que tu meures, nous ne voulons pas que tu tues quelqu’un et nous ferons tout pour que cela ne se produise pas. Nous te proposons de l’aide pour sortir de la criminalité », lit-on sur le site de la ville.

Douze fusillades meurtrières en 2018

Troisième ville du pays, dans l’extrême sud de la Suède, Malmö est vivante et diverse. 187 nationalités différentes cohabitent parmi ses 380 000 habitants. On la traverse aisément à vélo, la mer est proche et le centre dispose de nombreux cafés, bars et restaurants.

Pourtant, dans la deuxième moitié des années 2010, la ville était plus connue pour la violence qui avait pris le pouvoir dans ses rues. En 2018, 47 fusillades y ont eu lieu, dont 12 meurtrières. Des bombes artisanales étaient placées dans des lieux publics. Le nom de la ville apparaissait régulièrement dans les médias internationaux pour illustrer la violence de la criminalité organisée.

Un portrait d'un homme en uniforme de police
Tomas Rosenberg, chef adjoint de la police pour la ville de Malmö.
© Emma Bougerol

« On était pris dans un cercle vicieux », se souvient le chef adjoint de la police de Malmö, Tomas Rosenberg. Les manches de son uniforme bleu foncé roulées au-dessus des coudes, il se remémore aussi l’impuissance ressentie à l’époque. « On s’est rendu compte que la répression seule ne marchait pas, qu’il nous fallait réfléchir à des solutions à long terme pour combattre la criminalité. »

Quatre ans de discours répressif

Comme Mohamed, des adolescents de plus en plus jeunes se sont trouvés emportés dans le tourbillon de la criminalité. Dans le discours politique suédois de ces dernières années, ces jeunes mineurs recrutés par des réseaux criminels sont considérés comme des délinquants avant d’être vus comme des enfants. Sous le dernier gouvernement suédois, de droite et allié à l’extrême droite, l’âge de la responsabilité pénale a été abaissé à 14 ans. Ce bloc politique souhaite même baisser la barre à 13 ans s’il revient au pouvoir.

Les questions de sécurité et criminalité ont été aussi largement débattues dans la campagne pour les élections législatives, régionales et locales du 13 septembre dernier. Le bloc de gauche en est sorti vainqueur, remportant de peu la majorité au Parlement. Mais des tensions au sein de cette alliance risquent de rendre difficile la constitution d’un gouvernement. On ne sait donc toujours pas qui gouvernera la Suède pour les quatre années à venir.

L’alliance sortante, composée de trois partis de gouvernement à droite et de l’extrême droite en soutien, avait adopté une rhétorique et une approche principalement répressive pour lutter contre les fusillades. Malgré tout, la stratégie de Malmö a pu se poursuivre. Le projet avait, certes, débuté sous un gouvernement de gauche, mais depuis, personne ne l’a remis en cause. D’autres villes ont même décidé de l’adopter à leur tour, comme Göteborg ou Örebro.

La coopération et la confiance

« Personne ne peut revenir sur cette coopération », estiment Rebeca et Anna, qui partagent un bureau et une connaissance de « Sluta Skjut » depuis ses débuts. Rebeca Persson est assistante sociale, elle aide les personnes qui le souhaitent à trouver une voie de sortie hors des réseaux criminels. Anna Kosztovics coordonne les relations avec la société civile dans le cadre de « Stop aux fusillades ».

Une femme de face, tient son vélo et sourit à la caméra.
Anna Kosztovics, coordinatrice des relations avec la société civile dans le cadre de « Sluta Skjut ».
© Emma Bougerol

Depuis 2018, le nombre de fusillades et de morts liés à aux activités des gangs a peu à peu diminué dans la ville. Cette année, comme l’année dernière, Malmö n’a comptabilisé qu’un seul décès lié à ce type de violences, selon la police. S’il est difficile de lier directement cette baisse à une politique ou un projet en particulier, toutes les personnes investies dans l’initiative « Sluta Skjut » sont convaincues que celle-ci a eu une influence positive.

« Notre plus grande victoire, raconte Jonas Angermund, est d’avoir instauré une manière de coopérer fluide entre les différentes administrations. » L’homme est coordinateur de l’initiative pour les services de prison et de probation. « Cette coopération entre autorités, où on travaille vers un même but, de la même manière, sans prestige, avec confiance les uns les autres, c’est assez unique. »

Jonas est assis sur un banc proche du stade de foot de l’équipe de Malmö. Le bâtiment, aux murs intérieurs décorés des teintes bleu clair du maillot de l’équipe, n’accueille pas que des événements sportifs. En avril dernier, comme tous les ans, Jonas, Rebeca, Anna, Tomas et bien d’autres s’y sont retrouvés pour un moment d’échange avec une petite vingtaine de membres de gangs considérés comme dangereux par les autorités. Dans le jargon de « Sluta Skjut », on appelle ça un « call in ».

« On n’a pas choisi ce lieu au hasard, explique Jonas Angermund. On choisit un lieu neutre, mais aussi un endroit que tout le monde connaît. Et c’est un bout de la fierté de la ville... Même si l’équipe de foot s’en sort difficilement en ce moment. »

Un homme de face, devant un stade de foot
Jonas Angermund, coordinateur du projet pour les services de prison et de probation.
© Emma Bougerol

Lors de la dernière édition de ce « call in », le jeune Mohamed a passé les portes du stade, accompagné d’autres hommes en liberté conditionnelle et entourés de policiers. Le déroulé de cette réunion d’information a été préparé finement par les administrations afin de leur faire réaliser la gravité de ce dans quoi ils baignent, mais aussi pour leur donner envie d’en sortir.

« Toute la société veut que ces fusillades cessent »

Mohamed se rappelle très bien ce jour. « Je pensais que ce serait une petite réunion, un truc sans vraiment d’enjeux ou de suites », raconte-t-il. Le jeune homme et les autres sont amenés dans une première pièce où ils rencontrent du personnel soignant. Les professionnels de santé leur racontent ce qu’il se passe à l’hôpital lorsqu’une fusillade éclate et que les blessés affluent, sans leur épargner les détails.

Puis, le petit groupe est emmené dans une plus grande salle, où plusieurs personnes les attendent déjà. L’audience est sélectionnée pour représenter la société civile au plus proche des personnes en liberté conditionnelle. « Je ne m’attendais pas à voir autant de monde, se souvient Mohamed. La première personne sur qui j’ai posé les yeux, c’était mon voisin du dessous. Ça m’a beaucoup surpris de le voir là. Je me suis dit que je n’avais vraiment pas envie qu’il me colle l’étiquette de "criminel". »

Assis dans la pièce se trouvent des mères de famille, des habitants du quartier, des représentants religieux… Une partie d’entre eux viennent s’exprimer sur scène. Anna Kosztovics explique : « Il faut choisir des personnes qui ont une autorité morale, qui incarnent certaines valeurs. Elles représentent les voix de la tristesse, de la rédemption et de l’espoir. On écoute davantage les personnes que l’on admire ou dont on est proche. » Le message est simple et percutant : toute la société autour de vous veut que ces fusillades cessent, et nous n’acceptons pas la violence.

Des aides pour sortir de la criminalité

À la fin de cette réunion, un moment plus informel est organisé, où tous les participants, de la police aux criminels, peuvent échanger autour d’une boisson et d’une part de pizza. C’est là que Mohamed a rencontré Abdirisak, responsable au sein de l’association Afro Swedes, qui se bat contre le racisme et l’islamophobie. Ils échangent, discutent de leurs origines communes.

Dans sa tête, l’adolescent avait pris sa décision : « J’ai un petit frère qui m’admire et pour qui je suis un modèle. Mes parents prennent de l’âge. Si je ne sors pas bientôt de ce milieu, je risque de passer des années en prison. » Alors, Mohamed demande à Abdirisak s’il a du boulot pour lui. Quelques semaines plus tard, l’association parvient à sécuriser des financements pour l’embaucher tout l’été en tant qu’animateur d’atelier pour d’autres jeunes. « Il était super. Il est mature pour son âge et motivé. Il a très bien travaillé, on aurait dit qu’il avait déjà fait ça avant », décrit Abdirisak en posant un regard protecteur sur le jeune à ses côtés.

Un homme sourit à la caméra, dans un intérieur où on devine un couloir
Abdirisak, responsable au sein de l’association Afro Swedes.
© Emma Bougerol

Toutes sortes d’aides sont proposées à ces personnes qui voudraient sortir de la criminalité. Cela peut aller d’un coup de pouce pour trouver un appartement ou reprendre des études, à une aide complète pour quitter Malmö et changer de vie. « Lorsqu’on leur dit qu’on leur propose de l’aide, il ne faut pas que ce soient des mots creux », résume Jonas Angermund.

Cette idée de transparence et de communication se transcrit aussi dans la partie répressive de la stratégie. Lors des call-ins, l’idée est aussi de faire peur aux membres des gangs. Les autorités y expliquent qu’elles mettront tous leurs moyens pour combattre le groupe qui commet le plus de crimes à un moment donné. « C’est plutôt efficace, explique le coordinateur. Tu peux être contrôlé quatre fois par jour, certains membres peuvent être interdits de séjour dans certaines zones, être soumis à un couvre-feu, ou être assignés à résidence. Ce n’est pas bon pour le business pour les gangs, alors ça les calme. »

« Comment peut-on pousser une personne à changer si on ne parle pas avec elle ? »

Les critiques de la méthode se sont surtout concentrées sur ces parts de pizza offertes, symbole d’une proximité avec des membres de gangs vue comme intolérable par certains. « Je n’en peux plus de cette rhétorique », peste Anna. À la fin des « call ins », elle est souvent celle qui passe d’une personne à l’autre pour partager les parts de pizza. « On rompt le pain. Comme dans la bible. Ils devraient penser à ça, ceux qui nous critiquent ! »

« Pourquoi ne devrait-on pas parler aux criminels ? demande Jonas Angermund. Comment peut-on pousser une personne à changer si on ne parle pas avec elle ? La plus grande possibilité de changement, c’est la communication. »

Le chef adjoint de la police de Malmö, Tomas Rosenberg, complète : « C’est facile de dire qu’il ne faut pas parler avec les criminels, qu’il faut juste les condamner. Mais selon moi, c’est aussi notre rôle de police de leur montrer la voie de sortie de la criminalité. C’est une chose naturelle dans une démocratie que ceux qui vivent une vie criminelle puissent être aidés à en sortir. Une personne qui sort de la criminalité, c’est aussi un gain financier pour la société, la répression coûte cher. »

Une méthode à exporter

La méthode « Sluta Skjut » pourrait très bien être reproduite dans d’autres villes et d’autres pays, estiment les personnes interrogées pour cet article. « C’est une stratégie qui est incroyablement bonne. Mais je pense qu’il ne faut pas la mettre en place si on n’y croit pas ou on ne se donne pas à 100 %. Si l’implémentation ne vient que d’une décision politique et que les autorités n’y croient pas vraiment, alors il faut faire autre chose », prévient Jonas Angermund.

En Suède, le soutien politique à cette stratégie devrait continuer, d’autant plus si la coalition des sociaux-démocrates, des Verts, du parti du centre et de gauche revient au pouvoir. Mais le climat sociétal reste abîmé par la montée de l’extrême droite et du racisme. « C’est une société de plus en plus dure, dit Abdirisak, de l’association Afro Swedes. Je suis immigré, noir et musulman. Ce n’est pas facile de nos jours en Suède. » À côté de lui, Mohamed acquiesce.

Au moins, le parti d’extrême droite a reculé lors de ces élections nationales, passant de 20 % des voix il y a quatre ans à environ 17 % le 13 septembre. À Malmö, le parti social-démocrate est arrivé en tête pour la mairie, suivi du parti de gauche. Dans une pièce exiguë d’une maison des associations de Malmö, Mohamed, Abdirisak et Anna échangent un regard et sourient. Cela signifie que les politiques sociales à l’échelle locale, celles qui permettent aux jeunes d’avoir un boulot d’été financé, d’accéder à des activités sportives ou d’être soutenus au fil de leur jeunesse, vont continuer. « Je suis fier de ma ville », sourit l’homme de 19 ans.