« C’est bien plus qu’une simple fête. Il s’agit de reconnaître et de visibiliser qui nous sommes, en tant que personnes noires LGBTQI. » Alors qu’il y a près de 60 ans, Marsha P. Johnson, femme trans afro-américaine, était en première ligne des émeutes de Stonewall, qui donnèrent naissance aux premières marches des fiertés aux États-Unis, les mouvements LGBTQI+ – et c’est particulièrement le cas en France – brillent aujourd’hui par leur manque de diversité. C’est pour tenter d’y remédier que Micheal Ighodaro a annoncé mercredi 9 septembre l’ouverture d’un événement historique : la Global Black Pride, qu’il préside, et qui se tient pour la première fois en Europe, à Paris.
À l’origine de cet événement mettant en avant les fiertés queer noires, il y a le constat, fait durant la pandémie de Covid-19, que « les personnes noires LGBTQI et les Prides noires ne bénéficiaient ni des mêmes soutiens ni des mêmes lieux que les autres marches », décrit-il. En 2020, ce Nigérian résidant à Washington, qui dirige aussi le Global Black Gay Men Connect (GBGMC) et se bat contre les discriminations et les violences subies par les hommes noirs gays, bis et trans, a donc lancé une première Global Black Pride en ligne, réunissant huit millions de personnes à travers le monde.
« Ça a montré qu’il y avait un intérêt et une place pour ce type d’événement, qu’on a voulu “global” pour qu’il appartienne à tout le monde, sans pour autant que nos visibilités soient noyées dans les Prides “mainstream” », présente Micheal Ighodaro. « Il s’agit aussi de requestionner la lutte contre le racisme dans nos mouvements. Pour avoir milité dans des sphères LGBTQI à majorité blanche, je sais que l’intersectionnalité est un grand principe, mais dans la réalité, qui a voix au chapitre ? Tout le monde est bienvenu à la Black Pride, mais il est temps qu’on parle de négrophobie », poursuit Marame Kane, qui assure la direction stratégique de l’édition, après avoir notamment présidé le Centre LGBTQI+ de Paris et été coordinatrice politique à l’Inter-LGBT, qui organise la marche des fiertés.
Un focus sur les communautés francophones
Après s’être déroulée à Toronto en 2022, puis à Atlanta en 2024, la Global Black Pride se tient donc à Paris jusqu’au 13 septembre. Un choix stratégique, lié au contexte électoral et géopolitique. « Au regard des élections qui arrivent en 2027 et de la manière dont évolue la politique chez nos voisins, on a peur de ce qui va se passer pour les minorités visibles, dont on fait partie », contextualise Marame Kane. Pour Micheal Ighodaro, il était aussi important de faire, cette fois, un focus spécifique sur les communautés queer noires francophones, « souvent laissées de côté ».
Si l’événement accueille notamment une importante délégation ultramarine, il s’agit également de tourner les projecteurs vers l’Afrique de l’Ouest, et notamment le Sénégal, où la répression des personnes LGBTQI+ s’est violemment accélérée depuis l’adoption d’une proposition de loi durcissant les peines pour actes dits « contre-nature », en mars dernier. « Il est important de démonter tout ce qui est dit sur l’homosexualité qui viendrait de l’Occident. Je suis née et j’ai grandi au Sénégal, Micheal au Nigéria, et on a toujours été LGBT », pointe à ce sujet Marame Kane, qui est binationale, comme la majorité des personnes qui prendront la parole lors des conférences prévues dans le cadre de l’événement.
Après une soirée d’inauguration en présence du maire de Paris, Emmanuel Grégoire, plusieurs temps de parole prévoient d’aborder les solutions face aux baisses de financement des associations et programmes de santé, la lutte contre les mouvements anti-genre et anti-droits en Afrique, les enjeux liés à la santé sexuelle et à la prévention du VIH, dont la prévalence est très élevée sur ce continent. Ou encore, les politiques publiques inclusives et la coopération internationale sur ces questions. Le tout, en présence de militantes concernées et de personnalités politiques, comme l’eurodéputée écologiste Mélissa Camara, la député insoumise Danièle Obono, la maire du 10e arrondissement de Paris Alexandra Cordebard, ou encore Jean-Marc Berthon, nommé en 2022 ambassadeur de France pour les droits des personnes LGBT+.
Jérémy Clamy-Edroux, ancien rugbyman professionnel, est le parrain de cette édition. Il a fait son coming out médiatique dans le documentaire Faut qu’on parle, en 2021, et souhaite porter un message d’espoir : « À ce moment-là, je n’avais pas encore dit à mon père que j’étais gay, car il était plutôt homophobe. Je n’avais pas de rôle model, de sportif auquel je pouvais m’identifier – qui plus est noir et catholique, comme moi. J’ai voulu le faire pour la nouvelle génération. Et, vu qu’avec mon père ça s’est finalement bien passé – il m’a même dit pour la première fois qu’il m’aimait, quand j’avais 30 ans ! –, je suis ici pour dire qu’on peut être heureux », confie-t-il avec émotion.
Aller au-delà de la question de la « visibilité »
Après une soirée de gala vendredi 11 septembre, une marche des fiertés noires déambulera samedi de la Goutte d’Or à la place de la République, en passant par les quartiers de Château d’eau et Château rouge, où vit une importante diaspora afro-descendante. Marame Kane, qui déplore le peu de financements publics accordés à l’événement, balaie d’emblée les potentielles critiques universalistes vis-à-vis d’une non-mixité « qui n’en est pas une » : « Il y aura plusieurs cortèges, dont un pour les alliées », devance-t-elle. Espérant pérenniser l’événement au-delà de la Global Black Pride, la directrice stratégique de l’édition pense déjà à l’après. Avec, pourquoi pas, un « Black Queer History Month » (un « mois de l’histoire LGBT+ noire »), en 2027.
Le 30 septembre, elle sera aussi reçue, avec d’autres, à l’Assemblée nationale par le député Les Démocrates Éric Martineau, coprésident du groupe d’études sur les discriminations et LGBTQIphobies de la Chambre. Parce qu’il ne s’agit pas simplement de « donner davantage de visibilité » aux personnes LGBTQI noires, comme le défend une tribune publiée le 9 septembre par L’Humanité, cosignée par dix-sept organisations participant à l’événement. « La visibilité n’est pas le pouvoir », insistent-elles. Celle-ci « doit s’accompagner d’une réelle place dans les décisions : pouvoir témoigner des discriminations vécues, contribuer pleinement aux politiques qui les concernent et disposer des moyens nécessaires pour porter leurs initiatives ».
