États-Unis : « Voir ses voisins ou les copains d’écoles terrorisés favorise le mouvement anti-ICE »

DémocratieDroites extrêmes

Depuis des semaines, Minneapolis se soulève contre la police de l’immigration ICE qui a tué deux personnes dans la ville. Cette mobilisation peut-elle cristalliser l’opposition à la dérive autoritaire de Trump ? Réponse avec Clément Petitjean.

par Rachel Knaebel

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Basta!  : Quelle est l’ampleur des mobilisations à Minneapolis contre l’action d’ICE, la police fédérale de l’immigration, alors que cette dernière a tué deux personnes dans la ville depuis le début de l’année, Renée Good, le 7 janvier, et Alex Pretti, le 24 janvier ?

Portrait de Clément Petitjean en noir et blanc
Clément Petitjean est sociologue, maître de conférences en études américaines à l’université Paris 1-Panthéon Sorbonne. Il a publié en 2023 un ouvrage en anglais intitulé Occupation : Organizer. A Critical History of Community Organizing in America.
©DR

Clément Petitjean : Au niveau de Minneapolis spécifiquement, la journée de mobilisation du 23 janvier était organisée sous le slogan de « No work, no school, no shopping » – « Pas de travail, pas d’école, pas d’achat » –, une manière d’appeler à la cessation du travail et de la consommation. Entre 50 000 et 70 000 personnes ont manifesté ce jour-là dans la ville, qui compte environ 500 000 habitants, sachant qu’il faisait dans les moins 20 degrés, soit des températures extrêmes. C’est un chiffre assez important dans un pays où il n’y a pas de grosses manifestations telles que nous les connaissons en France. Et des centaines de commerces ont suivi l’appel à rester fermés.

Le mouvement est largement soutenu par de nombreuses organisations syndicales, des institutions religieuses et des associations. Des personnes qui n’appartiennent à aucune organisation se mobilisent également. Minneapolis, c’est la ville où George Floyd a été tué par le policier Derek Chauvin en mai 2020. C’était l’épicentre du renouveau du mouvement Black Lives Matter à la fin du premier mandat de Donald Trump. Des réseaux militants qui se sont constitués à ce moment-là ont été réactivés ces derniers temps.

Pourquoi la mobilisation contre la police fédérale de l’immigration ICE a-t-elle pris de l’ampleur justement à Minneapolis ?

Les premiers raids massifs d’ICE et de la police des frontières, la Customs and Border Patrol, ou CBP, ont commencé à Los Angeles en juin. Ensuite, une opération d’ampleur a eu lieu à Chicago, début octobre, et a duré plusieurs mois. Des opérations similaires se sont déroulées dans d’autres villes : Portland, Philadelphie, la Nouvelle-Orléans, Memphis.

Ce sont toutes des villes démocrates dont les maires, voire les gouverneurs des États dans lesquels sont situées ces villes, ont pris position contre la politique migratoire de Trump. Ces opérations représentent donc une forme de représailles. Le Minnesota, c’est aussi l’État dont le gouverneur est Tim Walz, colistier de Kamala Harris à l’élection présidentielle de 2024. Donald Trump exècre Tim Walz de manière tout à fait manifeste. La détestation est partagée. Trump veut faire payer des adversaires politiques qu’il qualifie d’ennemis.

Quelle a été la réponse de la population dans les autres villes qui ont subi des opérations d’ICE ?

Je connais mieux le cas de Chicago, où beaucoup d’initiatives ont été mises en place en termes d’alerte des habitants, d’accompagnement juridique, de distribution alimentaire. Et il se joue beaucoup de choses au niveau de la politique locale et au niveau juridique.

Par exemple, le maire démocrate de Chicago, Brandon Johnson, a fait passer une ordonnance municipale interdisant à ICE d’utiliser les bâtiments et les parkings qui appartiennent à la ville. Les États-Unis sont un État fédéral où les municipalités, les comtés et les États fédérés ont beaucoup plus d’autonomie que ce qu’on connaît en France.

Toute la question est donc de savoir si ce que fait ICE, une police fédérale, reste bien dans ses prérogatives. Des élus et des associations de défense des droits civiques multiplient les recours juridiques sur ce point pour faire cesser l’action d’ICE ou au moins la contraindre beaucoup plus fortement.

Qui se mobilise face aux raids d’ICE ?

C’est une mobilisation extrêmement diverse. Des gens pas forcément très politisés vont s’investir, y compris, par exemple, dans les banlieues plutôt cossues autour de Chicago. Des mères de famille blanches de classe moyenne patrouillent dans leur quartier pour repérer s’il y a des voitures d’ICE et alors alerter pour empêcher le plus possible les arrestations – soit en invitant les gens visés à rester chez eux, ou, en cas d’action en cours, en utilisant des sifflets pour faire venir le maximum de personnes et dissuader ICE d’intervenir.

Ce sont des modes d’action non violents, comme le fait de filmer les arrestations pour garder des traces. Ce qui a permis, dans le cas des meurtres de Renée Goud et d’Alex Pretti, d’avoir des documents qui montrent que ce que raconte l’administration fédérale est faux.

La population semble faire preuve d’une capacité d’auto-organisation impressionnante au niveau local…

Ça, c’est vraisemblablement un héritage du Covid. Aujourd’hui, une partie de la population se retrouve à devoir s’autoconfiner, des gens restent chez eux par crainte d’être arrêtés. Ce sont parfois des personnes en situation irrégulière, mais pas seulement, puisqu’on voit bien qu’ICE cible les gens sur la base du délit de faciès.

Les structures d’aide mutuelle et de solidarité mises en place au moment du Covid – distribution alimentaire, accompagnement des enfants à l’école, etc. – se sont très rapidement réactivées. À Chicago ou Minneapolis, par exemple, ce sont souvent les mêmes groupes WhatsApp, entre-temps pour beaucoup passés sur Signal, qui permettent de coordonner un travail très décentralisé. Dans ces groupes Signal de certains quartiers de Chicago, il peut y avoir plusieurs milliers de personnes.

À l’automne dernier s’étaient organisées à travers les États-Unis des manifestations contre Donald Trump au nom de No Kings. Ce mouvement-là était-il plus directement militant et politisé que la mobilisation contre ICE ?

Je ne dirais pas que No Kings est plus politisé. Car l’une des composantes essentielles des actions anti-ICE est l’idée qu’on assiste à une dérive autoritaire au niveau du pouvoir fédéral. Là où la mobilisation anti-ICE se recoupe vraisemblablement avec le mouvement No Kings, c’est sur le type d’organisations qui les soutiennent : syndicats, associations de défense des droits des immigrés, de défense des droits civiques, collectifs LGBT.

Mais les manifestations No Kings sont des rassemblements classiques, ponctuels, à un endroit donné avec des prises de parole. Alors que les mobilisations citoyennes contre ICE relèvent plus d’une confrontation directe non violente avec les forces de l’ordre.

Et avec toute la dimension d’aide mutuelle qu’on ne retrouvait pas dans No Kings, elles peuvent concerner plus de gens, qui voient par exemple que leurs voisins ne sortent plus car ils sont terrorisés à l’idée d’être embarqués, ou qu’il y a des copains d’école de leurs enfants qui sont absents pour les mêmes raisons…

Ce que viennent détruire les raids menés par ICE, c’est ce sentiment particulier de faire groupe avec son voisinage, d’appartenir à la même community, un terme très valorisé dans l’imaginaire social et politique étatsunien, que l’équivalent français de « communauté » traduit très mal.

Pendant ce temps, que fait le Parti démocrate ?

Déjà, il faudrait savoir ce qu’on entend exactement par Parti démocrate. Dans le champ politique états-unien, il y a de grandes disparités idéologiques entre différents élus démocrates. Il n’existe pas de réelle colonne vertébrale politique derrière le parti.

Au Congrès, que ce soit à la Chambre des représentants ou au Sénat, les Démocrates sont minoritaires. Leurs capacités d’action sont limitées. Par exemple, en ce moment, il y a une proposition en discussion au Congrès pour destituer la cheffe du département de la sécurité intérieure.

Mais il faut une majorité des deux tiers pour le faire. Les chances sont donc très faibles d’y parvenir. Si on est un peu cynique, on peut se dire que c’est une manière pour certains élus démocrates de dire « regardez, on fait quelque chose », en sachant bien que cela n’aboutira pas.

Il y a une autre discussion en cours au Congrès sur les enjeux budgétaires. D’ici la fin de la semaine, de nouveaux financements fédéraux doivent être votés, notamment pour le département de sécurité intérieure. Sachant que, dans la loi budgétaire poussée par Trump l’année dernière, une augmentation d’à peu près 80 milliards de dollars sur quatre ans avait déjà été votée pour la police de l’immigration ICE.

Aujourd’hui, certains Démocrates essaient de dire non à ces milliards supplémentaires et d’introduire des dispositions qui limitent le pouvoir d’ICE : par exemple, interdire aux agents de porter des masques. Si ces textes ne sont pas votés d’ici la fin de la semaine, il y aura à nouveau un shutdown, un arrêt temporaire des activités de l’État fédéral.

Mais, dans les sondages, le mécontentement grandissant contre Trump ne profite pas du tout aux Démocrates. Le problème du Parti démocrate, c’est qu’il n’a pas de projet politique qui permettrait de susciter une adhésion sincère et enthousiaste, à part dire « on est anti-Trump ».

Le parti n’a pas de vision en positif de ce qui permettrait d’améliorer la vie des gens à l’échelle nationale. Même si à l’échelle locale, par exemple dans la campagne qu’a menée Zohran Mamdani à New York, la question de l’« affordability  », donc du coût de la vie, a vraisemblablement permis de mobiliser assez largement.

Par ailleurs, les leçons des échecs de 2016 et encore plus de 2024 n’ont pas été tirées. On n’a pas vu de remise en cause fondamentale au sein du parti. Parce que ça nécessiterait de détricoter le virage néo-libéral impulsé dans les années 1980, puis au moment de la présidence Clinton dans les années 1990, en termes de privatisation, de soutien aux classes moyennes supérieures et supérieures d’un parti qui s’est assez largement détourné des classes populaires.

N’existe-t-il pas, parmi les stratèges démocrates, des réflexions sur l’opportunité de se positionner clairement aux côté des mobilisations actuelles anti-ICE ?

Le discours dominant semble plutôt être de ne pas faire de vagues, de ne pas trop pousser à gauche avant les élections de mi-mandat qui arrivent en fin d’année. Ce qui présuppose une analyse politique selon laquelle ce qui se passe actuellement n’est pas si grave. Avec une croyance dans la capacité de résistance des institutions des États-Unis, dans le fait que la démocratie états-unienne, fondée sur des principes d’opposition à la tyrannie, serait naturellement immunisée contre l’autoritarisme.

Il y a, évidemment, des démocrates qui voient les choses autrement, comme le nouveau maire de New York Zohran Mamdani. Ou comme les élus Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, qui ont organisé l’an dernier la tournée politique « Combattre l’oligarchie », pour porter une dynamique populaire sur les questions de répartition des richesses et d’accaparement du pouvoir économique et politique.

Sanders dit que, pour lutter contre le trumpisme et pour proposer autre chose au peuple américain, il faut questionner la place de l’argent dans la politique et au sein du Parti démocrate. Qu’il faut replacer au cœur des revendications les questions économiques et de protection sociale, par exemple de couverture santé.

Ce discours existe médiatiquement, dans des rassemblements, dans une organisation comme Democratic Socialists for America, dont fait partie Mamdani et qui compte environ 100 000 adhérents. Mais ce n’est pas beaucoup dans un pays comme les États-Unis. Ce n’est pas une organisation politique qui a les moyens matériels et symboliques de ses ambitions.

Si cela ne peut pas venir du Parti démocrate, comment les mobilisations citoyennes contre ICE pourraient se cristalliser dans une opposition organisée au niveau national ?

Les conséquences politiques du meurtre d’Alex Pretti sont incertaines. La NRA, l’association nationale de défense du port d’arme, un des piliers du Parti républicain, a, par exemple, publié un communiqué disant que M. Pretti possédait une autorisation légale de port d’arme, et que ce n’est donc pas possible de légitimer sans plus de raison l’action d’ICE contre lui, qu’il fallait une enquête sur son meurtre. Le communiqué n’est pas radical mais c’était très inattendu.

La seule certitude aujourd’hui, c’est qu’on n’en a plus. On peut ceci dit regarder du côté du secteur syndical, qui se remobilise depuis la grande grève victorieuse lancée dans l’automobile en 2023, et qui pourrait jouer un rôle croissant.

Une nouvelle coalition syndicale s’est constituée dans la foulée du mouvement du 23 janvier à Minneapolis, la coalition May Day Strong, pour reproduire une grève générale le 1er mai prochain. Et à Chicago, l’une des principales organisations syndicales de la ville, le syndicat des enseignants, a innervé les mobilisations anti-ICE notamment via ses contacts étroits avec les parents d’élèves.