Municipales : union de la gauche et porte-à-porte face au RN et à la Macronie à Nevers

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Dans la commune de 33 000 habitants, une liste réunit l’ensemble des partis de gauche derrière un candidat écolo. Sa méthode : la proximité, dans une ville en crise où le RN et l’abstention dominent aujourd’hui dans les urnes. Reportage.

par Barnabé Binctin

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Toc toc toc. « Bonsoir, nous sommes des citoyens de l’association ‘‘Demain, Nevers’’ et on vient vous parler des élections municipales. » Chaque soir, à Nevers, dans la Nièvre, c’est le même rituel pour les équipes de la liste de rassemblement de la gauche. Depuis septembre, une dizaine de bénévoles se relaient du lundi au vendredi, en binôme, pendant deux bonnes heures pour aller à la rencontre des futurs électeurs sur le pas de leur porte.

« Le plus dur, c’est de créer un minimum de confiance pour établir le dialogue. Dès qu’on dit qu’on vient parler de politique… », prévient Apolline, 30 ans, une pile de tracts à la main. C’est elle qui coordonne cette ambitieuse campagne de porte-à-porte à travers la commune de 33 000 habitants. « On a quadrillé la ville en sept secteurs, avec l’objectif de rencontrer un maximum de gens. On veut mener un vrai travail de proximité », poursuit cette professeure de français au collège, engagée mais non encartée.

Un homme pousse la porte d'un magasin des tracts à la main.
Wilfrid Séjeau fait du porte-à-porte auprès des habitants mais aussi à travers les commerces de la ville.
©Romain Guédé

Ce mercredi de fin novembre, c’est avec la tête de liste en personne, Wilfrid Séjeau, qu’Apolline fait équipe. Les premiers coups de sonnette ne se montrent guère fructueux dans cet immeuble près de la Loire. Beaucoup de portes restent closes, et lorsque certaines s’entrouvrent, l’accueil n’est pas toujours des plus chaleureux. À l’image de cet artisan-menuisier, qui coupe court à la discussion : « Oulah, moi, je vote pas ! De toute façon, ça changera pas grand-chose pour moi… Donc ça ne m’intéresse pas, merci. »

Puis cette voisine, âgée de 83 ans, dont le choix semble de toute façon bien arrêté : « Oui, j’irai voter, si je suis encore là. Pour le RN, parce qu’ils proposent plein de choses. Et puis je trouve qu’il y a plein d’étrangers aujourd’hui. » Finalement, c’est Maria-Pia, quelques étages plus haut, qui se montre la plus volubile : « C’est bien gentil de me donner ça, mais qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ? Vous voulez que je vous dise ce que j’en pense, des politiques ? Ce sont des menteurs et des voleurs ! »

Le coût de la vie qui explose

Sauf que, cette fois-ci, la porte ne se referme pas aussitôt. Et devant ces deux paires d’oreilles qui paraissent attentives, le ton de l’interlocutrice se radoucit. Au fur et à mesure des questions, la retraitée d’origine basque finit par se confier : le coût de la vie qui explose, le bilan pas si mauvais du maire actuel, le macroniste Denis Thuriot, maire depuis 2014 et qui se représente – « il a quand même fait des choses pour l’esthétique de la ville, avant c’était laid, Nevers » – ou encore l’anxiété grandissante de ses petites-filles qui « n’ont pas confiance dans la vie, elles pensent qu’il n’y aura pas de place pour elles ».

Sans compter la vieillesse qui transforme sa vie en une lutte permanente. Au bout d’un quart d’heure d’échanges à bâtons rompus, cette chrétienne qui se veut « indépendante d’esprit » semble bien ragaillardie : « Sans rancune, hein ? vous m’avez réveillée alors que je m’assoupissais devant mon feuilleton, mais ça aurait été le prêtre de ma paroisse, il aurait été accueilli de la même manière ! »

Wilfrid Séjeau de profil marche dans une reu edevant des murs bleus, il a les mains dans les proches.
Wilfrid Séjeau, dans les rues de Nevers.
©Romain Guédé

L’exercice n’est pas toujours facile, Bruno en convient volontiers. Ce dernier n’en reste pas moins l’un des volontaires les plus assidus, parmi la cinquantaine de militants actifs sur laquelle peut aujourd’hui s’appuyer l’équipe de campagne. « À part les plombiers ou les infirmières, qui d’autre entre encore ainsi chez les gens, aujourd’hui ? C’est d’une richesse incroyable ! Moi, je me régale tous les soirs à rencontrer des personnes que je n’aurais jamais côtoyées ailleurs, ça m’offre un tout autre regard sur ma ville », témoigne cet ancien chef d’entreprise aujourd’hui à la retraite.

Misère, isolement, sentiment d’abandon

Mais le vrai champion du porte-à-porte, à Nevers, c’est Richard. Tous les jours sans exception, après sa journée de travail à l’usine de métallurgie, ce natif de la capitale de la République démocratique du Congo, débarque au local de campagne à 17 heures, muni de son carnet de notes, devenu à la longue un véritable cahier de doléances des Neversois. « Je suis frappé par le niveau de misère que l’on peut parfois découvrir, et aussi par l’isolement des personnes âgées et leur sentiment d’abandon. Ce soir encore, une femme de 94 ans nous a raconté qu’elle n’avait plus de médecin généraliste, alors même qu’elle ne peut plus se déplacer… Je peux vous dire qu’elle était très contente de nous voir ! »

Une main d'homme pointe la page d'un cahier ouvert.
Richard, engagé dans la campagne de la liste « Demain, Nevers », fidèle du porte-à-porte, montre le cahiers sur lequel il consigne les doléances des habitants qu’il rencontre.
©Romain Guédé

À rebours d’une démarche prosélyte, c’est d’abord pour créer du lien et nourrir la construction d’un programme répondant aux attentes de ses concitoyens que la tête de liste Wilfrid Séjeau a fait du porte-à-porte l’un des moteurs de sa campagne, bien avant que le nouveau maire de New York, Zohran Mamdani, ne remette cette culture politique au goût du jour.

« L’idée n’est pas d’arriver avec nos gros sabots pour dire “votez pour nous !”. Aller à la rencontre des gens, c’est une manière de montrer qu’on prend leurs problèmes au sérieux, défend le candidat. On le voit bien, ça les met dans une autre posture, ils se sentent plus valorisés et s’autorisent ainsi à dire ce qu’ils n’oseraient pas dire dans un autre contexte. C’est bien plus instructif que des réunions publiques où ce sont toujours les mêmes qui viennent ! » ajoute le libraire de 46 ans.

« Je ne voulais pas devenir un apparatchik »

Attablé chez lui avant la session du soir, il liste les principales revendications qui émergent, après plus de deux mois de cette sorte d’enquête participative à grande échelle. « Le sujet n°1, c’est de loin la sécurité et la tranquillité publique – on nous parle beaucoup de l’éclairage public la nuit, par exemple – à quoi on répond notamment qu’on veut plus de présence humaine et plus de prévention. Mais il est aussi question de l’amélioration des services de transport, de l’offre de santé, etc. », poursuit celui qui a adhéré au parti écologiste il y a bientôt 30 ans, après la lecture de L’Utopie ou la mort, l’œuvre-culte de René Dumont, premier candidat à s’être présenté sous l’étiquette écologiste à une élection présidentielle française.

Wilfrid Séjeau a vite été attrapé par le « virus de la politique », lorsqu’il est élu deuxième plus jeune conseiller régional de France en 2004, en Bourgogne. Une expérience fondatrice, à tous points de vue : « Être élu jeune, c’est bien, mais c’est aussi dangereux quand ça devient son gagne-pain. La politique ne peut pas être un métier, je ne voulais pas devenir un apparatchik. »

Un homme souriant devant des étagères de livres, il regarde l'objectif.
Wilfrid Séjeau, 46 ans, est originaire de Nevers, où il est aujourd’hui libraire.
©Romain Guédé

Alors, quatre ans plus tard, le Neversois de naissance revient dans sa ville d’origine pour reprendre la seule libraire indépendante de Nevers, une « institution » alors menacée de fermeture. Sans jamais pour autant abandonner le champ de bataille électoral. « Faire de la politique, c’est croire que les hommes peuvent évoluer et que nous sommes plus intelligents à plusieurs », écrivait ainsi Wilfrid Séjeau dans sa profession de foi adressée au printemps dernier aux militants de « Demain, Nevers », valant alors acte de candidature.

« Enrayer la machine à perdre »

Dont acte : à Nevers, fait suffisamment rare à l’échelle nationale pour être souligné, il n’y aura qu’une seule liste de gauche, « Demain, Nevers ». Il y a deux raisons à cela : la France insoumise, peu implantée localement, n’y présente pas de candidat autonome, comme cela semble être la règle partout ailleurs ; et les autres forces de gauche – le Parti communiste, les Écologistes et le Parti socialiste – ont convenu d’une union, construite patiemment.

« On y travaille depuis janvier 2024, et tout ce temps passé à discuter ensemble nous a permis d’apprendre à mieux nous connaître. Aujourd’hui les relations sont très fluides entre nous, c’est un gage de solidité », assure Jimmy Derouault, le chef de file du Parti communiste neversois. À 56 ans, ce professeur des écoles dit avoir « retenu la leçon des divisions passées ». Lors des précédentes élections municipales, en 2020, l’éclatement de la gauche en quatre listes distinctes avait largement contribué à la réélection du maire sortant dès le premier tour. « Il faut féliciter ma camarade socialiste, Johanna Bucheter, d’être parvenue à fédérer derrière cette dynamique de rassemblement », salue le responsable communiste.

Une assemblée d'une trentaine de personnes, des gens lèvent la main.
La liste d’union des gauches « Demain, Nevers », allie tous les partis de gauche présents dans la ville. Cet équilibre s’illustre dans la composition de la liste, où chacune des forces en présence se partage équitablement un même nombre de places. Et la moitié du contingent de places est alloué à des profils non encartés.
©Romain Guédé

Dans ce fief historique du socialisme municipal, gouverné pendant plus de quarante ans par le parti à la rose et encore marqué de l’empreinte de Pierre Bérégovoy (l’ancien Premier ministre de François Mitterrand fut maire de Nevers pendant dix ans), pour le PS ce n’était pas une mince affaire d’abandonner l’ambition d’avoir la tête de liste. « Il faut savoir aller au-delà du corporatisme des partis et des luttes d’ego, si l’on veut véritablement enrayer la machine à perdre », rapporte Johanna Buchter, secrétaire de section du PS, qui se classe elle-même dans le courant unioniste du parti, « tendance Olivier Faure ».

Très peu de désaccords sur le fond

À 32 ans, cette haut fonctionnaire, ancienne sous-préfète à Roubaix et désormais inspectrice des affaires sociales, n’a donc pas présenté sa candidature au moment de la désignation de la tête de liste, en mai dernier, convaincue par « le profil rassembleur » de l’écologiste Wilfrid Séjeau. « La logique d’une primaire aurait pu fragiliser inutilement l’élan collectif, justifie ainsi Johanna Buchter, en deuxième position sur la liste. Là où ça coince, dans une alliance, c’est quand quelqu’un se sent méprisé, infériorisé. Mais ce n’est pas le cas entre nous, il n’y a aucune condescendance, chacun prend soin de respecter la culture politique de l’autre. On se sent parfaitement à égalité. Quant au programme, nous avons finalement très peu de désaccords sur le fond. »

Cet équilibre s’illustre dans la composition de la liste, où chacune des forces en présence se partage équitablement un même nombre de places (sept, dont cinq en position éligible pour chaque parti politique), indépendamment des derniers résultats électoraux ou de l’état du rapport de force national. Au sein de la liste, les appareils politiques sont eux-mêmes mis à égalité avec la société civile : la moitié du contingent de places est alloué à des profils non encartés.

« Ce n’est pas galvaudé de parler de “liste citoyenne”, les trois quarts de nos adhérents sont des militants sans étiquette ni aucune expérience élective, assure Claude Blanch, avocat retraité et garant de cette bonne répartition en tant que président de l’association Demain Nevers, qui revendique plus de 150 membres. C’est aussi comme ça qu’on redonne confiance en la politique, en renouvelant le personnel qui aspire à nous représenter. »

Restaurer la confiance, renouveler le personnel politique : tout sauf de vains slogans au regard des deux grands défis auxquels fait aujourd’hui face la gauche neversoise. D’un côté, le maire sortant, Denis Thuriot, en lice pour un troisième mandat consécutif. Lui-même ancien transfuge du Parti socialiste, il a joué un bien mauvais tour à ses anciens camarades en mettant fin à l’hégémonie locale du PS. Élu en 2014 sur une liste dissidente et revendiquée « sans-étiquette », qui rallie à lui la droite locale à l’entre-deux-tours, l’ancien avocat a rapidement fait de la préfecture de la Nièvre une sorte de berceau du macronisme avant l’heure.

Une femme sous un parapluie traverse une rue vide.
Les habitants de Nevers ont adopté le terme de « niévrose » pour qualifier le climat ambiant de sinistrose dans leur ville.
©Romain Guédé

Montée de l’extrême droite

À la tête de la ville depuis douze ans, Denis Thuriot partage ainsi quelques antiennes avec Emmanuel Macron : une même obsession pour les start-ups, pour l’innovation technologique et pour la smart-city – installé en plein centre-ville, un « e-Tree », un « arbre connecté » équipé de panneaux solaires et d’une borne wifi, fait la fierté du premier édile. Le management de la ville est par ailleurs jugé brutal par le secteur associatif et culturel local. La commune a aussi pris un virage sécuritaire, avec, par exemple, trois arrêtés municipaux d’anti-mendicité pris depuis l’été 2024. Pour Wilfrid Séjeau, le maire actuel de Nevers a finalement produit « une politique fondamentalement de droite ».

De l’autre côté, Nevers fait aussi face à la montée de l’extrême droite dans les urnes. Aux dernières élections européennes, en 2024, la liste de Bardella y était arrivée largement en tête, douze points devant celle de Raphaël Glucksmann (PS et Place publique). Le résultat était, certes, comparable au verdict national, mais a aussi fait office d’avertissement pour le bastion de gauche, traditionnellement ouvrier et populaire.

« Le premier “parti” à Nevers, c’est l’abstention », corrige Élie Guéraut, sociologue spécialiste des recompositions sociopolitiques dans les villes petites et moyennes en territoires ruraux. « Au tournant des années 2010, la gauche a perdu jusqu’à 50 % de ses voix dans certains quartiers populaires. C’est là que se trouve sa réserve de voix la plus importante, bien plus que chez les déçus du macronisme », détaille le chercheur.

Le désenchantement politique est aussi caractéristique de ce que les chercheurs appellent « les villes en déclin », dont les trois principaux critères en sciences sociales sont « la décroissance démographique, le taux de paupérisation, et la dynamique de la morphologie urbaine (marché de l’immobilier, valeur économique du foncier, taux de vacance commerciale) » rappelle Élie Guéraut. Il ajoute un quatrième critère : « Il y a aussi la valeur symbolique du territoire, autrement dit la façon dont les habitants portent un regard plus ou moins dépréciatif sur leur propre ville. »

Une population qui décroît, des commerces qui ferment

La ville de Nevers coche aujourd’hui toutes les cases : sa population a diminué de 30 % en un demi-siècle, près d’un quart vit aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, et la déliquescence des services publics guette – hôpital, mairie et préfecture figurent parmi les principaux pourvoyeurs d’emplois. Nevers est devenue un symbole des territoires périphériques et d’une certaine sinistrose, que les habitants eux-mêmes ont fini par s’approprier, avec humour, en inventant le concept de « niévrose »…

Ce climat ambiant de sinistrose, les habitants eux-mêmes ont fini par se l’approprier avec humour, en inventant le concept de « niévrose ». « C’est un terme qui revient souvent au cours des entretiens », confirme Élie Guéraut, tout en précisant que le syndrome n’est pas propre aux Nivernais. « Cette représentation très péjorative dans l’imaginaire collectif, c’est un phénomène qu’on observe dans un certain nombre de villes aux caractéristiques assez similaires, telles Vierzon, Aurillac, etc. »

Wilfrid Séjeau ne veut pour autant y voir aucune fatalité. « La politique a encore du pouvoir d’agir pour qui veut bien s’en saisir », assure-t-il. Raison pour laquelle la liste « Demain, Nevers » a fait de la revitalisation du centre-ville l’un de ses chantiers prioritaires. L’enjeu est de taille : dans les rues qui montent de la gare vers les artères pavées du petit centre-ville, les panneaux se suivent et se ressemblent inlassablement. « Cessation activité », « fermeture prochaine », « dernière promo avant liquidation ».

Une personne marche dans une rue en passant devant une boutitque fermée sur laquelle il est écrit "A vendre murs".
Dans une ville où les commerces fermés ne trouvent pas de repreneurs, la liste « Demain, Nevers » a fait de la revitalisation du centre-ville l’un de ses chantiers prioritaires.
©Romain Guédé

« On paye aujourd’hui, y compris à gauche, de n’avoir pas suffisamment porté une attention marquée à l’enjeu du commerce », estime le candidat de gauche. Alors, le lendemain matin, Wilfrid Séjeau repart en mission battre le pavé pour une nouvelle session de porte-à-porte, à destination des commerçants cette fois, et sous la neige.

« Au plus près de ce que font les gens »

La patronne d’un magasin de chaussure pointe l’annonce « À vendre », placardée sur sa vitrine depuis plus d’un an : « Ça va faire 50 ans qu’on est là, l’âge de la retraite a sonné, mais pas un repreneur à l’horizon : comment on fait ? » Lui-même commerçant, Wilfrid Séjeau est bien placé pour savoir que les temps sont durs. Également propriétaire d’une papeterie située à côté de sa libraire, en face des Halles, il a dû se résoudre à la fermer tout récemment.

Il défend une politique volontariste de soutien aux commerces, avec des dispositifs d’accompagnement et, pourquoi pas, des subventions. Les prochains mois diront si son enthousiasme peut soigner la « niévrose ». En attendant, le candidat écologiste a déjà pris un premier engagement : « Si on gagne, il faudra absolument poursuivre ce travail permanent de proximité, au plus près de ce que font les gens et de leurs problèmes. Il n’y a qu’ainsi qu’on parviendra à restaurer durablement la confiance, et à tenir éloignée la menace du RN. »