Exporter du blé pour importer des pâtes : la réalité derrière la balance commerciale agricole de la France

ÉcologieAgro-industrie

La France va-t-elle bientôt importer plus de produits agroalimentaires qu’elle n’en exporte ? C’est la crainte du gouvernement, qui mise exclusivement sur la compétitivité des fermes, au détriment de la souveraineté alimentaire.

par Sophie Chapelle

, modifié Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard

Une balance commerciale agricole et agroalimentaire négative. C’était la crainte de la ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, pour l’année 2025. Concrètement, un solde négatif signifie que la France importe davantage de produits agricoles qu’elle n’en exporte. Ce n’est plus arrivé depuis 1978. Depuis des décennies, la France se targue d’être une puissance agricole exportatrice dont la vocation serait de « nourrir le monde », même si cela fragilise les systèmes productifs locaux de pays tiers.

Selon une note publiée le 6 février 2026 par Agreste, le service de statistiques du ministère de l’Agriculture, le solde français des échanges agroalimentaires en 2025 est finalement positif : avec un excédent d’environ 200 millions d’euros. La capacité d’exportation de produits agricoles de la France reste donc légèrement supérieure à son taux de dépendance aux importations. Toutefois, cet excédent agroalimentaire français atteint son « plus bas niveau depuis la fin des années 1970 », relativise Agreste. Comment expliquer la dégradation du bilan agricole ?

La grande distribution s’approvisionne hors de France

Ces derniers mois, la hausse des prix de produits importés – tels que le cacao et le café – s’est conjuguée à la baisse des exportations de vins et spiritueux français, freinées par les droits de douane imposés par les États-Unis et par la Chine.

La balance commerciale agricole française est en réalité largement tirée par l’industrie agroalimentaire, c’est-à-dire les produits transformés, à forte valeur ajoutée, au premier rang desquels se trouvent les vins et spiritueux (18 milliards d’euros), les produits d’épicerie (12 milliards d’euros) ou encore les produits laitiers (9 milliards d’euros). Les produits bruts exportés (blé, maïs) sont importants en termes de quantités, mais ils ne pèsent pas grand-chose en termes monétaires, puisqu’il s’agit de productions de masse, non transformées.
© Terre de Liens

Mais, comme le relève le bureau d’études Basic, « le déclin de la balance commerciale agroalimentaire française s’observe depuis au moins une décennie ». La dégradation du solde de la balance commerciale s’est accentuée ces trois dernières années, passant de 10,2 milliards en 2022 à 5 milliards en 2024, avant de chuter à 0,2 milliard (soit 200 millions) en 2025.

En cause, une baisse des volumes de boissons, de viandes et de produits laitiers produits en France. Si on met de côté les boissons, précise le Basic, « les entreprises françaises ont misé leur développement sur des produits transformés standardisés qui génèrent des marges relativement faibles et elles comptent sur les volumes pour créer de la valeur »

Or, l’industrie agroalimentaire importe en masse pour concevoir ces produits standardisés. Près de la moitié des produits laitiers (hors lait) utilisés dans l’industrie agroalimentaire en 2019 sont ainsi issus d’importations, révèle une étude du Basic de 2023. 50 % seulement du poulet utilisé par l’industrie agroalimentaire est d’origine française, l’autre moitié étant importée, selon les données de l’interprofession de la volaille en 2023.

Les distributeurs ont aussi leur part de responsabilité. « Dans sa quête de prix plus bas, la grande distribution mise sur la concurrence internationale et s’approvisionne hors de France, déplore le Basic. Dans un pays qui s’enorgueillit de posséder 1 200 variétés de fromages, Leclerc commercialise désormais de l’emmental râpé premier prix fabriqué à partir de lait dont l’origine indiquée est “Europe”. »

Exporter du blé pour importer des pâtes

La balance commerciale agricole est actuellement la boussole du gouvernement pour suivre l’état de la souveraineté alimentaire. Mais est-ce un bon indicateur ? Précisons d’abord que la « souveraineté alimentaire » telle qu’elle est défendue par le gouvernement est aux antipodes de la définition d’origine du terme.

Selon la Déclaration de Rome du mouvement paysan international Via Campesina de 1996, « la souveraineté alimentaire est le droit de chaque pays de maintenir et de développer sa propre capacité de produire son alimentation de base, en respectant la diversité culturelle et agricole. La souveraineté alimentaire est une condition préalable d’une véritable sécurité alimentaire. »

Qu’en est-il des étals en France ? Le rapport de Terre de liens publié en 2025, « Souveraineté alimentaire : un scandale made in France », compile des données éclairantes. Actuellement, un tiers des fruits cultivés dans des régions tempérées est importé. Ce ratio monte à 50 % si on intègre les agrumes et fruits tropicaux. Plus d’un tiers des tomates fraîches et transformées que nous consommons est importé du sud de l’Europe et du Maroc. Même constat pour les légumes : un tiers de ce qui est consommé n’est pas produit en France.

Parmi les filières les plus dépendantes aux importations figurent le blé dur (75 %), le soja (67 %) et les ovins/agneaux (63 %).
© Terre de Liens

Les pâtes illustrent l’absurdité de la situation : avec les 250 000 hectares de blé dur cultivés chaque année en France, nous pourrions aisément produire 15 kg de pâtes par personne et par an, surpassant la consommation moyenne de 8,5 kg. Or, relève Terre de liens, le blé produit en France sur deux tiers de ces surfaces est exporté pour être transformé à l’étranger, puis importé sous forme d’aliments transformés. Résultat : la France importe trois quarts des pâtes et semoules qui nourrissent sa population.

Par ailleurs, si la France est bien exportatrice nette de céréales, leur production est largement dépendante d’engrais et de pesticides de synthèse importés. De même, les exportations de produits animaux (produits laitiers et viande) dépendent des importations massives de protéines végétales, soja en tête.

Compétitivité contre alimentation locale de qualité

Que retenir de ces données ? « La France a perdu la capacité à nourrir sa population, résume Terre de liens. La situation de l’agriculture française se résume en un triste palmarès : accro aux intrants importés pour produire en masse et tenir la cadence des exportations, la France ne cesse d’accroître ses importations pour remplir nos assiettes. Elles ont doublé en 20 ans », ajoute l’organisation.

De son côté, le gouvernement maintient une politique agricole centrée sur la compétitivité et l’agrandissement des fermes. Les déclarations d’Annie Genevard le 24 février, au Salon de l’agriculture, le confirment. Elle a affirmé que « les fermes françaises, globalement de taille intermédiaire, fondées sur un modèle familial, ne peuvent pas toujours tenir la cadence face à des exploitations roumaines, polonaises ou même allemandes, bien plus vastes ». « Au titre de la compétitivité, ne faut-il pas se poser la question de la taille critique ? » a t-elle ajouté.

Or, la concentration est déjà à l’œuvre depuis des dizaines d’années avec la disparition de 100 000 fermes en dix ans en France, sans gain décisif de compétitivité. Par ailleurs, cet agrandissement ne fait que compliquer la transmission des fermes qui deviennent souvent inaccessibles d’un point de vue financier. « C’est à l’échelle des territoires que la stratégie agricole de la France devra se réaliser », a conclu Annie Genevard. Des organisations comme Terre de liens partagent l’idée de redonner du pouvoir aux territoires, mais pointent les incohérences du gouvernement en la matière.

L’État a, en effet, opéré des coupes drastiques dans le financement des projets alimentaires territoriaux existants. Des équipes municipales comme à L’Houmeau, en Charente-Maritime, ou des collectifs citoyens comme à Cadenet, dans le Vaucluse, parviennent malgré tout à impulser des projets au service d’une alimentation locale de qualité.