« Hors norme » : le gigantesque projet Campus IA relance la lutte contre les data centers

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Annoncé comme le plus gros centre de données d’Europe, le Campus IA, voulu par l’Élysée, doit être construit dans un village de Seine-et-Marne. Installé sur des terres agricoles, il suscite la contestation d’associations écologistes.

par Guy Pichard

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Fouju, village de 655 habitants en Seine-et-Marne, ne s’attendait pas vraiment à devenir un jour le cœur battant de l’intelligence artificielle en France. Et pourtant, ses habitants s’apprêtent à accueillir un centre de données, un data center, aux dimensions hors normes.

Annoncé en février 2025 à l’Élysée lors du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, le projet de Fouju s’appelle Campus IA. Il prévoit plus de dix bâtiments de data centers sur 90 hectares, soit 126 terrains de football, en lieu et place de terres agricoles. Le tout coûtera la bagatelle de 50 milliards d’euros. À pleine capacité, le complexe devrait mobiliser 1,4 gigawatt de puissance électrique, l’équivalent de la production d’un réacteur nucléaire.

Sur un panneau en bois, une affichette jaune annonce un "avis d'enquête publique".
Dans quelques lieux du village sont affichées les informations relatives à l’enquête publique, qui se termine le 30 mai.
©Guy Pichard

Ce projet, « c’est la tête de gondole d’une politique gouvernementale nationale, souligne Arnaud Saint-Martin, député de la Seine-et-Marne pour La France insoumise. L’Hexagone compte aujourd’hui plus de 350 data centers. Plusieurs dizaines d’autres sont en projet ou en construction. Pour celui de Seine-et-Marne, « l’énergie viendra largement de la centrale nucléaire voisine de Nogent-sur-Seine, qui est vieillissante, par ailleurs », ajoute le parlementaire, pour qui la vague de construction de data centers et la relance du nucléaire « sont liées ».

Aller vers « un moratoire »

Face au gigantisme du projet de Fouju, des citoyens et des associations viennent de créer un collectif informel et ont organisé une conférence de presse, le 13 mai, sur le parking de la salle communale du village. Parmi les organisations mobilisées, il y a France Nature Environnement 77, Les Soulèvements de la Terre, la Confédération paysanne 77 ou encore des syndicats, comme Solidaires. « Pour nous, c’est assez simple, il faut aller vers un moratoire pour ce type de projets, explique William Elie, qui a pris la parole au nom de l’Alliance écologique et sociale, une coalition de syndicats et d’associations environnementales. L’enjeu, c’est que la question devienne un débat à part entière d’ici les élections présidentielles, notamment en termes de développement du territoire », ajoute-t-il.

Portrait d'un homme dans une rue qui regrade l'objectif.
William Elie, de l’Alliance écologique et sociale : « Il faut aller vers un moratoire pour ce type de projets. »
©Guy Pichard

De développement de territoire, il en est justement question dans les arguments avancés par les partisans du projet, qui promettent une centaine d’emplois et des retombées financières massives localement, notamment pour la petite commune de Fouju, via la taxe foncière. Le maire, Jonathan Wochenmayer (sans étiquette), très favorable à Campus IA, n’a pas répondu à nos sollicitations. Mais Olivier Scialom, oui.

Chef d’entreprise à la retraite habitant la commune, l’ex-président du tribunal de commerce de Melun et ancien vice-président chambre de commerce de Seine-et-Marne ne cache pas son enthousiasme pour le centre de données. « Fouju est un village-dortoir avec des finances publiques pauvres », signale-t-il. Pour lui, le site technologique pourrait dynamiser la commune. Il ajoute : « Un data center, c’est un progrès qui fait peur, comme le train faisait peur en 1860 ou l’énergie atomique dans les années 1950. »

Les futurs travailleurs du centre pourraient potentiellement amener un peu d’activité dans la région, même si l’autoroute située à quelques centaines de mètres laisse penser qu’ils ne s’installeront pas dans la Brie. Par ailleurs, au sein des centres de données, les conditions de travail peuvent être difficiles. Pour s’en faire une idée, « il faut imaginer être en permanence à côté d’une centaine d’ordinateurs qui ventilent beaucoup, dit à Basta! Camille*, technicien dans une structure similaire en région parisienne. Il y a une fatigue auditive malgré des protections d’oreilles, nous sommes obligés de nous crier dessus pour communiquer et il peut parfois faire très chaud. »

Alertes de l’autorité environnementale

L’impact écologique du projet inquiète aussi, à commencer par celui de l’artificialisation des 90 hectares de terre. Le site devrait être composé de 11 bâtiments d’une hauteur de 20 mètres et de 613 groupes électrogènes de secours. Tout cela présente « des caractéristiques hors normes, notamment en termes de consommations énergétiques, d’empreinte carbone et de consommations foncières », a mis en avant la mission régionale d’autorité environnementale dans un avis rendu en avril.

Ce sont aussi les rejets qui alertent. Le rapport de l’autorité environnementale explique ainsi que 15 tonnes de polluants de type PFAS seront émises annuellement dans l’atmosphère et conseille « une évaluation du risque sanitaire de ces pertes ». De quoi susciter la contestation des associations environnementales, mais pas seulement. « La pollution de l’atmosphère est un sujet qui préoccupe, surtout quand on fait du bio, explique Maud*, maraîchère implantée à quelques kilomètres du site concerné. Des polluants éternels sont évoqués, des choses qui ne peuvent pas être ni diluées ni atténuées avec le temps », explique-t-elle.

Les data centers ont aussi pour réputation d’être très gourmands en eau, utilisée pour refroidir les machines. Sur ce point, les porteurs de projet Campus IA promettent que leur site fonctionnera dans un premier temps avec un système de refroidissement à sec, sans eau. À terme, certains bâtiments du centre de données « pourront recourir à des solutions mixtes, intégrant par exemple l’utilisation d’eaux industrielles de réutilisation, impropres à la consommation humaine », détaille aussi le site du projet.

Une femme dans un champs regarde l'objectif.
Pauline Isambert, de la Confédération paysanne : « Neuf exploitations ont vendu leurs terres pour que ce projet se fasse. »
©Guy Pichard

Tout cela ne rassure pas la Confédération paysanne locale, alors que le département fait déjà face à des mesures de réduction de la consommation d’eau en été, même pour les agriculteurs. « Neuf exploitations agricoles ont vendu leurs terres pour que ce projet se fasse », regrette Pauline Isambert, productrice de plantes aromatiques dans le département et membre du syndicat agricole.

Un projet porté par un fonds émirati

Mais à l’heure de tensions géopolitiques internationales grandissantes, l’argument de la souveraineté numérique peut faire mouche pour ces projets de centres de données implantés en France. Celui de Seine-et-Marne est développé par un consortium composé de la banque publique d’investissement BPI France, de l’entreprise française d’intelligence artificielle Mistral AI, mais aussi de l’entreprise états-unienne Nvidia, leader de la production des processeurs graphiques indispensable à l’IA, et à 70 % par un fonds d’investissement basé aux Émirats Arabes unis , qui s’appelle MGX.

« Ces grands data centers dédiés à l’intelligence artificielle sont présentés comme une garantie à la souveraineté numérique, ce qui justifie le soutien appuyé de la part des politiques publiques, regrette un chercheur du CNRS spécialiste du sujet, sous couvert d’anonymat. C’est un oxymore de mobiliser ce concept-là, tant cette technologie dépend des industries américaines, que ce soit du côté des puces nécessaires pour faire fonctionner l’intelligence artificielle que du côté du software, sachant que le cloud est vraiment dominé par Amazon, Microsoft et Google. »

Le 13 mai, dans la salle communale de Fouju, Jean-François Dupont, de France Nature Environnement, a rencontré le président de la commission d’enquête qui pilote l’enquête publique au sujet de Campus IA. « Il nous a laissé entendre assez clairement que le gouvernement, par l’intermédiaire du préfet, semblait pressé que la procédure avance », confie Jean-François Dupont. L’enquête doit se clore le 30 mai. L’association environnementale a demandé « une rallonge de 15 jours », signale son responsable.

Le panneau barré de la commune Fouju au premeir plan devant des lignes électrique au second plan.
Les lignes à très haute tension à proximité du village se chargeraient de l’alimentation du projet, qui consommera l’équivalent de la production électrique d’un réacteur nucléaire.
©Guy Pichard

Campus IA ferait-il partie des « projets Notre-Dame », ces 150 projets industriels stratégiques qu’Emmanuel Macron veut faire accélérer ? La liste complète de ces projets qui devraient bénéficier de procédures – souvent environnementales – simplifiées n’est pas encore publique. Mais la crainte est là parmi les opposants au centre de données.

« Les data centers sont des cathédrales de la technonation et c’est ici un projet littéralement jupitérien », ironise le député LFI Arnaud Saint-Martin. Lui voudrait faire de la question des data centers et de leur impact l’un des sujets de débat de l’élection présidentielle de l’an prochain. D’ici là, un rassemblement pour s’opposer au projet est prévu à Fouju ou dans une commune voisine le dimanche 24 mai.

* Les prénoms ont été modifiés.