Les permanences sociales : la recette gagnante du parti de gauche allemand ?

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Le parti de gauche Die Linke a doublé le nombre de ses militants en un an. Dans le même temps, il développe des permanences ouvertes à tous face aux problèmes administratifs ou de logement. Un travail de terrain et de fond.

par Rachel Knaebel

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« Vous voulez un thé ? » Sandy*, 40 ans, employée administrative dans un cabinet dentaire, a adhéré au parti de gauche radicale allemand Die Linke en novembre. Depuis, elle s’est engagée à fond, dix à quinze heures par semaine.

Cet hiver, avec la section de son quartier, elle a distribué des repas, vêtements chauds et sacs de couchage à des personnes sans-abri, et s’investit depuis le printemps dans la campagne pour les élections locales de septembre. Ce vendredi d’avril, elle assure aussi l’accueil d’une permanence sociale de Die Linke dans un arrondissement de l’est de Berlin. Elle prend le nom des gens, leur parle, leur propose quelque chose à boire en attendant leur tour.

Dans une pièce exigüe au fond du bar associatif, c’est Antonio Leonhardt et Maik qui reçoivent. Le premier, 31 ans, est avocat, militant à Die Linke depuis ses 18 ans et élu bénévole au conseil de quartier. Le second, Maik, 38 ans, actif depuis des années pour le droit au logement, a rejoint le parti de gauche il y a un peu plus d’un an. Face à chaque nouvelle personne venue chercher de l’aide, les deux hommes prennent tout le temps nécessaire.

Une aide ouverte à tout le monde

« Ici, à cette permanence consacrée aux questions locatives, les gens arrivent souvent avec des dossiers déjà préparés et des questions très précises », nous dit Antonio Leonhardt. Comme cette jeune femme qui veut faire respecter l’encadrement des loyers, en place dans la capitale allemande. Selon les règles en vigueur, elle devrait payer son appartement moitié moins cher que son loyer actuel. Elle sort de sa pochette les courriers déjà échangés avec le propriétaire, une SARL.

L’avocat lui explique la marche à suivre pour engager une procédure judiciaire, le coût possible, et ce qu’elle est en droit de réclamer. Ce jour-là, la permanence a aussi reçu un jeune homme dont le bail est menacé de résiliation, ou encore la locataire d’un appartement infesté de moisissures mais que son bailleur social refuse de rénover.

Des affiches en allemand dans la rue à l'entrée d'une cour.
Une permanence de conseil social et sur les questions de logement du partir de gauche Die Linke dans le quartier de Tempelhof à Berlin, en avril 2025.
©Rachel Knaebel

Cette permanence de Die Linke a lieu tous les mois. Le parti en propose des dizaines d’autres à travers la capitale, pour aider les gens face à leur propriétaire mais aussi face aux administrations, sur les questions de retraite, de minimas sociaux, de droit du travail, ou sur l’asile. Elles sont ouvertes à tous, adhérents ou pas. Des offres similaires existent dans tout le pays. Leur coordination est formalisée depuis deux ans dans le cadre d’un groupe de travail nommé « La Gauche vous aide ».

« Die Linke a toujours eu cette culture de “s’occuper des gens”, mais à un moment, le parti s’est plus orienté vers l’“organizing” pour pousser les gens à se mobiliser seuls, dans des initiatives de locataires, par exemple. Et puis, on a vu que c’était parfois beaucoup demander. Alors, on a pensé qu’il fallait faire les deux », retrace Tony Pohl, Berlinois originaire d’une ville de l’est du pays, aujourd’hui salarié d’une section de Die Linke à Berlin.

C’est en regardant du côté de l’Autriche que Die Linke a adopté cette nouvelle stratégie. Le parti communiste autrichien KPÖ, insignifiant dans les urnes au niveau national, a enregistré depuis 2021 d’excellents scores, à plus de 20 %, lors d’élections locales. En Allemagne, ces succès sont analysés comme le résultat d’un engagement social sur le terrain, avec une offre d’aide concrète à la population face aux problèmes rencontrés dans le quotidien.

« Faire remonter aux députés les problèmes que rencontrent les gens »

« Les militants autrichiens se sont rendus vraiment accessibles aux citoyens, dans des endroits où d’autres partis avaient abandonné », appuie Charly Roffalski, membre de la coordination des permanences sociales de Die Linke. « Plutôt que chacun fasse les choses dans son coin, on a rassemblé les gens qui animent des permanences. On regarde s’il existe suffisamment d’offres partout, quels sont les problèmes, et on fait remonter aux députés les problèmes que rencontrent les gens localement », explique-t-elle.

La coordination s’attelle aussi à former les militants : « Comment lire une décision administrative sur un minima social ? Comment comprendre des questions de droit du travail ou de droit locatif ? La coordination est aussi là pour s’assurer que les formulaires et les modèles de recours sont disponibles dans toutes les permanences », précise Charly.

Une porte entrouverte, on distingue deux personnes à l'intérieur.
La permanence a lieu toutes les deux semaines. Elle est animée par deux jeunes avocats militants du parti de gauche.
©Rachel Knaebel

Le but de ces permanences est « bien sûr d’aider les gens à obtenir leurs droits ». Mais, ajoute la militante, « elles ont aussi une dimension politique. Nous ne sommes pas le Secours populaire. Il faut expliquer aux personnes quelles sont leurs possibilités d’action, notamment au niveau des assemblées municipales. Car c’est là que se décide, par exemple, en Allemagne, le niveau des aides au logement quand on est aux minimas sociaux. » « Les gens qu’on voit ici ne sont pas vraiment politisés, mais ils se rendent bien compte que leur situation est injuste », constate de son côté Konstantin, jeune avocat, militant à Die Linke depuis l’automne dernier. Il anime une permanence sociale dans la capitale allemande aux côtés d’autres adhérents arrivés au parti depuis moins d’un an.

Plus de 120 000 militants

Avant les élections législatives de février 2025, le parti de gauche Die Linke semblait au bord du gouffre. Les sondages faisaient même douter de sa capacité à se maintenir au Parlement. Et puis, les résultats ont été tout autre. Avec 8,8 % des voix, il a presque doublé le score qu’il avait fait quatre ans plus tôt.

Depuis, il enregistre un nombre record de nouveaux militants. Fin 2025, Die Linke comptait plus de 123 000 adhérents, contre 58 500 fin 2024. Plus du double.

À Berlin, il y a maintenant plus de 17 000 adhérents Die Linke contre 8000 fin 2024. « Dans ma section, on est longtemps resté à environ 600 militants, aujourd’hui, on est 2000 », illustre Tony Pohl depuis le sud de la capitale. « On est maintenant 50 à animer la permanence sociale du quartier, tout le monde n’est pas actif tout le temps, mais c’est beaucoup. » Ce jour-là, deux nouveaux militants sont venus aider.

Georg, 44 ans, a toujours été « plutôt de gauche », et a été membre du parti satirique "Die Partei", qui ne fait pas plus de 1 à 2% dans les urnes mais est présent au Parlement européen depuis 2014. « À un moment, la situation est trop grave, au niveau des inégalités sociales, du fascisme qui monte partout, pour en rester à la dimension satirique », ajoute Georg. Dans le local ce jour-là, il y a aussi Julian, un trentenaire italien. Lui, travailleur social, s’est engagé au parti de gauche « pour le social et pour la Palestine, pour Gaza ». Die Linke étant le parti allemand le plus engagé pour les Palestiniens.

Un homme de profil assis à une table devant un livre.
Robert vient du mouvement pour le climat. Ancien électeur des Verts, il a adhéré à Die Linke en juillet 2025.
©Rachel Knaebel

Les profils des nouveaux membres sont variés, mais l’envie commune est d’agir. Sandy, par exemple, a été quelques mois adhérente du parti conservateur d’Angela Merkel, la CDU, juste avant de le quitter pour la formation à la gauche de la gauche. « La CDU, ce n’était pas pour moi, je ne m’y sentais pas bien », explique-t-elle, admettant que « ce sont deux partis très différents ».

Elle s’est inscrite à Die Linke en ligne. « Tout de suite, j’ai reçu un mail du responsable de la section de mon quartier pour m’inviter à la prochaine réunion locale et à la rencontre des nouveaux membres. » Il y en a tous les deux ou trois mois pour accueillir les nouveaux venus. Là, les différents groupes de travail sont présentés. « Le groupe porte-à-porte, celui qui travaille sur les factures énergétiques, celui des actions… », énumère Sandy.

Robert, ancien conseiller fiscal, sexagénaire, adhérent depuis juillet, accueille dans une permanence du dimanche. Lui vient du mouvement pour le climat Dernière génération, qui milite pour la sortie des énergies fossiles. Il a « voté vert pendant des décennies. Mais autant les Verts sont très bons pour défendre l’espèce d’amphibien menacée par un grand projet, autant ils passent à côté des problèmes de gens. Et, quand ils étaient au gouvernement, ils ont fait trop de compromis », juge le Berlinois.

L’homme a donc décidé de rejoindre Die Linke, « à cause de la montée de l’extrême droite », qui l’inquiète beaucoup. « Je ne suis pas d’accord avec toutes les positions de Die Linke », précise-t-il, notamment pas avec la ligne pacifiste radicale maintenue même depuis l’attaque russe en Ukraine. Mais « on peut aujourd’hui échanger des points de vue à Die Linke comme ce n’était peut-être pas possible il y a encore quelques années. »

« Aller là où sont les gens »

Le parti Die Linke se déchire régulièrement sur des questions de politique internationale, sur la Russie et la guerre en Ukraine, la Palestine et Israël, et, récemment encore, sur l’antisémitisme. Mais dans ces permanences de conseil à la population, les nouveaux militants sont avant tout confrontés au concret. « Il s’agit d’abord de montrer de l’empathie », résume Georg.

« Je suis parfois un peu envieuse des nouveaux militants. Quand moi j’ai adhéré, en 2019, j’ai dû commencer par le “socialisme des réunions”, sourit Charly Roffalski. Aujourd’hui, les nouveaux arrivants peuvent faire plein de choses différentes. » Les permanences sociales sont une porte d’entrée « très accessible », insiste-t-elle : « Pour accompagner quelqu’un à une administration, il n’est pas nécessaire d’avoir 20 ans d’expérience politique derrière soi. Il suffit parfois de s’asseoir avec les gens dans la salle d’attente, de discuter, de les aider à classer leurs documents. Tout cela permet de s’impliquer sans être dépassé. La meilleure façon de fidéliser les nouveaux militants, c’est de leur donner quelque chose à faire sur le terrain. »

Et le terrain n’est pas facile partout. Charly vient de Saxe, une région de l’est de l’Allemagne qui a voté à plus de 37 % pour le parti d’extrême droite AfD aux législatives de l’an dernier. « Quand je parle avec ma famille – et une grande partie vote pour AfD, c’est la réalité – ils disent souvent “les politiques n’écoutent plus”. Alors, il ne faut pas croire que les permanences sociales vont faire disparaître l’AfD, mais je pense que ça peut aider. Dans les villages où ça peut être mal vu d’aller voir les “socialistes”, il faut faire autrement : ne pas appeler cela une permanence, mais, par exemple, organiser une discussion au bar du coin, ou se mettre sur la place du marché avec un barbecue et parler avec les gens. Il faut aller là où sont les gens. »

« Un travail de longue haleine »

Dans le quartier de l’avocat Antonio Leonhardt, l’extrême droite est son premier adversaire politique. La gauche de Die Linke y est certes arrivée en tête aux législatives, mais l’AfD était juste derrière, à plus de 20 %. Et le candidat AfD a toutes ses chances d’être élu du quartier aux municipales de septembre.

Un flyer en allemand sur lequel on voit une femme avec un masque chirurgical. Il est écrit dessus : « Ist unseres Gesundheitssystem noch zu retten » ?.
« Notre système de santé peut-il encore être sauvé ? » Un médecin et une infirmière militant au parti démarrent en mai une nouvelle permanence sur les questions de santé.
©Rachel Knaebel

« Ce que l’AfD sait faire, c’est créer la colère, quand les gens râlent quelque part, l’AfD râle avec eux. Alors que ce parti est vraiment à court d’idées sur de très nombreux sujets, dénonce l’homme. Quand on parle des loyers trop chers à Berlin, l’AfD répond que, si les locataires étaient propriétaires, ils n’auraient pas ce problème ! » Alors que 85 % des Berlinois sont locataires.

Le porte-à-porte, les permanences, aident, mais selon l’avocat, « c’est une chose qui prend des années de reconstruire un ancrage. Et nous sommes encore trop peu nombreux. Nous sommes ravis d’accueillir tant de nouveaux militants, on a ainsi regagné beaucoup de terrain, mais on pourrait être deux ou trois fois plus. Le chemin est encore long pour avoir partout le réseau dont nous aurions besoin pour vraiment contrer l’AfD. Ce que nous faisons ici, c’est un travail de longue haleine pour inciter les gens à s’impliquer à nouveau dans le politique. »

« Je pense qu’on a besoin de politique partisane et d’engagement social, ce n’est pas antagoniste, commente aussi Georg. Les élections, ça compte. Les gens qui disent que les élections ne changent rien, je leur dis : si vous êtes au RSA et que le gouvernement veut le supprimer, ça fait une différence. » Le quadragénaire a aujourd’hui aidé une femme à rédiger une lettre de réclamation. « Elle avait surtout besoin de parler. Elle a dit des choses sur la politique avec lesquelles je suis en désaccord. Je lui ai dit que je voyais les choses autrement. Mais on est ici pour s’entraider, pas pour avoir des préjugés. »

*Les personnes nommées par leur prénom n’ont pas souhaité voir leur nom de famille apparaître.