« Je n’imaginais pas que ce serait aussi exigeant » : cinq novices en politique racontent leur mandat

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À Auray (Morbihan), une liste citoyenne l’a emporté en 2020, avec une promesse : il est possible de faire de la politique autrement. Six ans plus tard, cinq élus de la commune, « novices » en politique, racontent leur mandat et en dressent le bilan.

par Barnabé Binctin

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La France compte près de 460 000 conseillères et conseillers municipaux, parmi lesquels nombre ne sont pas forcément membres d’une formation politique. Ils et elles ont choisi de consacrer une partie de leur temps à l’intérêt général et de contribuer à faire vivre la démocratie locale, souvent dans l’ombre du maire. Nous nous sommes rendus dans la ville d’Auray (Morbihan), 15 000 habitants, où une liste citoyenne l’a emporté en 2020, avec une grande promesse : oui, il est encore possible de faire de la politique autrement. Pour quels résultats et quels enseignements, six ans plus tard ? Cinq « novices » en politique, toutes et tous élus d’Auray et en charge de différents dossiers, racontent ici leur toute première expérience d’élu et dressent le bilan de leur mandat.

« L’expérience d’élu est fascinante, je n’imaginais pas que ce serait aussi exigeant »,

Gurvan Nicol, 49 ans, libraire

Gurvan Nicol, 49 ans, est libraire et conseiller municipal délégué à la valorisation de la langue bretonne.
DR

À l’origine, je n’étais pas très chaud pour m’engager dans cette aventure, en 2020. Venant d’un milieu plutôt anar, la rigidité des institutions ne m’inspirait rien de bon. Et puis, en tant qu’indépendantiste breton convaincu, ça n’allait pas de soi de devenir un élu de la République française ! Mais le programme que l’on proposait, avec un vrai volet social, et la détestation de la droite au pouvoir, ont fini par me convaincre – nécessité fait loi, comme on dit. Notre fonctionnement, très collectif et horizontal, également : si nous avions opté pour un modèle de gouvernance classique, je crois que j’aurais vite tourné les talons…

Au contraire, nous nous sommes inspirés des modèles de sociocratie pour prendre, tous ensemble et au consentement, toutes les grandes décisions qui nous engageaient politiquement. Et, la plupart du temps, ça a très bien marché. Je me souviens d’une fois où, sur la question des feux d’artifice du 14 juillet – est-ce qu’on continue, est-ce qu’on arrête ? –, on s’est résolu à un vote, en désespoir de cause, en l’absence de consensus (au final, on organise ce feu d’artifice une fois tous les deux ans). Aujourd’hui, quand je regarde ce que l’on a fait, par exemple sur nos politiques de logement – avec le déploiement du BRS [bail réel solidaire, qui permet à des familles aux revenus modestes d’accéder à la propriété, ndlr] ou la législation anti-Airbnb notamment – je me dis qu’il n’y a rien que je renie.

L’expérience d’élu est fascinante, je n’imaginais pas que ce serait aussi exigeant, il y a tellement de choses à gérer, avec des réunions tout le temps : il faut visiter les équipements municipaux, assister aux conseils d’administration, etc. Et cela ne m’a pas forcément rassuré sur le niveau de dépolitisation de nos concitoyens : les intérêts individuels priment très souvent sur le bien commun, les administrés veulent tout, tout de suite, se révélant souvent d’une grande mauvaise foi… Tu froisses du monde en permanence, c’est très ingrat. Pourquoi vouloir prolonger l’aventure, alors ? Pareil, je me suis beaucoup questionné, cela n’allait pas de soi, j’étais résolument pour le mandat unique au départ. Mais nous ne sommes pas tant à repartir sur un nouveau mandat, seul un tiers de l’équipe actuelle se représente, au final. Et je pense qu’il est utile de ne pas repartir complètement de zéro… là encore, nécessité fait loi.

« Dans le contexte politique actuel, je suis fière de nos avancées concrètes »,
Marie Le Crom, 40 ans, enseignante

Marie Le Crom, 40 ans, enseignante spécialisée en école primaire, est 1re adjointe à la démocratie participative, à la politique de la ville, et à l’égalité femmes-hommes.
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Personnellement, j’ai pris la décision de ne pas me représenter, notamment pour des raisons professionnelles. Je viens de prendre un nouveau poste, et la fonction d’élu prend énormément de temps, ce qui oblige à mettre sa carrière un peu de côté – à Auray, tous les adjoints se sont ainsi engagés à passer à temps partiel. Et je ne veux pas non plus devenir une professionnelle de la politique, c’est important de garder un métier à côté, de prendre soin de sa vie de famille, etc.

Pour autant, je me prépare à vivre ce choix comme un deuil, tant cette expérience fut riche et intense. Pour moi, ce fut d’abord une aventure humaine extrêmement forte, et fondatrice. L’histoire d’un groupe de 24 personnes [nombre d’élus de la majorité, ndlr] qui ont appris à vivre ensemble et à prendre des décisions importantes pendant six ans. Au départ, on était seulement reliés par un ensemble de valeurs qu’on partage en commun, et par une même envie de faire bouger les choses dans le bon sens, sans qu’il existe entre nous de relations hiérarchiques, familiales ni même forcément amicales – même si, évidemment, au bout d’un moment, des liens plus forts peuvent se construire. C’est assez inédit, je n’ai pas souvenir d’autres expériences collectives équivalentes.

On s’est parfois engueulé, et parfois même fort, mais on a toujours continué à se voir trois à quatre fois par semaine, et à grandir ensemble sur tout un tas de sujets. Tout le monde est monté en compétences. Quand on parle du pouvoir municipal, on pense souvent à la personne avec l’écharpe, à la tête de la commune, mais nous, nous avons vraiment tenu à construire ce mandat en équipe. Cela a parfois bousculé les services municipaux, qui étaient habitués à ce que la décision vienne plus vite, et de façon beaucoup plus descendante.

En fait, cela interroge plus largement sur la posture de l’élu. Je crois qu’il y a un certain dévoiement à ce sujet : les élus sont là pour donner des orientations politiques et faire vivre un collectif d’agents municipaux [350 au total, à Auray, pour 15 000 habitants, ndlr], mais pas pour trouver des solutions techniques à tous les problèmes que l’on nous fait remonter au quotidien dans la rue ! Ça, c’est précisément le rôle des services techniques de la ville. Et puis, l’échelon municipal est intéressant dans la mesure où il offre un certain poids politique. Il permet de mener des projets qui touchent directement les gens au quotidien, avec des résultats concrets.

Je pense au centre social que l’on a monté, ou à ce qu’on a pu mettre en place comme tarification des services de la ville, sur les pratiques sportives et culturelles, par exemple : pouvoir inscrire son gamin au club de foot parce que la licence ne leur coûtera pas plus que dix euros par an, c’est très significatif pour certaines familles ! Les gens ont besoin qu’on prenne en compte leurs difficultés, et elles sont souvent d’abord financières.

Je suis aussi très fière de ce qu’on a fait sur la question des violences faites aux femmes : on a pu ouvrir, en collaboration avec les services de l’État, des logements pour les femmes victimes de violence, avec des prises en charge financières et psychologiques. Et on a accompagné la création d’un collectif d’associations qui anime toute une semaine d’événements sur le sujet, avec du public qui vient de partout en Bretagne. Je suis très heureuse d’avoir pu créer les conditions pour que tout le monde continue à travailler ensemble sur un tel sujet. Dans le contexte politique actuel, ce sont des avancées très concrètes, et très importantes.

« Quand les habitants viennent te voir, c’est rarement pour te féliciter, il faut y être préparé », Stéphane Renault, 48 ans, chargé d’études en aménagement urbain

Stéphane Renault, 48 ans, chargé d’études en aménagement urbain, est 8e adjoint délégué au cadre de vie et à la transition écologique.
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Quand les habitants viennent te voir, c’est rarement pour te féliciter, et il faut y être préparé, parce que ce n’est pas toujours facile. On nous dit souvent : « Il n’y a qu’à faire ! » Ok, mais c’est souvent bien plus long et compliqué qu’on ne veut bien le croire, tout ne se fait pas comme ça du jour au lendemain... La municipalité n’est pas toute seule. Les moyens et les compétences sont de plus en plus du côté des intercommunalités, aujourd’hui. Et le temps de la commande publique n’est pas le même selon qu’on agit à l’échelle municipale ou à l’échelle intercommunale, ce qui est parfois difficile à faire comprendre. Il faut savoir composer avec les communes voisines, avec d’autres majorités politiques et ancrées sur des territoires différents. Cela apprend le sens du compromis – à la fois entre nous, au sein de notre majorité, mais aussi, et surtout, avec toutes les communes voisines qui deviennent de fait des partenaires.

Sur les 24 municipalités que regroupe la communauté de communes AQTA (Auray Quiberon Terre Atlantique), il n’y en avait que trois ou quatre avec une majorité marquée à gauche, ce qui ne nous a pas empêchés de très bien travailler ensemble. Le CLS [contrat local de santé, qui a pour but d’adapter les politiques de santé nationales aux territoires, ndlr], la mise en place de pistes cyclables, l’épicerie sociale et solidaire : tous ces projets ont été montés et portés avec la communauté de communes. De même que le réseau de chaleur urbain, alimenté par une chaudière biomasse : c’est un projet de souveraineté énergétique qui nous tenait à cœur, mais que nous n’aurions jamais eu les moyens financiers de mettre en place seuls – un kilomètre de réseau, ça coûte 2 millions d’euros… On a donc monté une SPL, une société publique locale, pour porter le développement de ce projet qui devrait alimenter près de la moitié des communes de l’interco, à terme.

La complexité du millefeuille administratif s’illustre dans tous ces acronymes et tous ces sigles qu’il faut apprendre à maîtriser – le Scot, le Sage, etc. Cela nécessite un temps d’adaptation. C’est aussi pour ça que je tiens à m’engager dans un second mandat, pour poursuivre tout le travail qui a été amorcé et pouvoir en percevoir le résultat effectif. Un premier mandat n’est pas de trop pour absorber et digérer toutes les connaissances que mobilise une fonction d’élu !

« La gouvernance, ça se cultive, il faut en parler, comme dans un couple ! »,
Adeline Agueneau, 43 ans, architecte

Adeline Agueneau, 43 ans, est architecte et conseillère municipale déléguée aux tiers-lieux.
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En fait, les citoyens se comportent souvent comme des consommateurs, ils sont très demandeurs de services. Mais ce n’est pas un dû, c’est quelque chose que l’on doit construire et financer ensemble. La collectivité, c’est eux ! Moi, au début du mandat, je ne pouvais plus aller au PMU sans me faire insulter ou entendre des réflexions, c’était assez pénible… Pour autant, je suis hyper fière de ce que l’on a pu mettre en place, notamment avec notre grand projet autour de l’alimentation, pour lequel on a monté une ferme publique de maraîchage et construit une cuisine centrale pour les cantines scolaires. On a su articuler ces grands enjeux de santé et d’environnement avec de vraies politiques sociales, autour de l’inclusion et du handicap, en développant, par exemple, des dispositifs de soutien aux sans-abris et en travaillant sur les logements d’urgence.

Quand je me suis lancée dans cette aventure, je n’avais pas d’attentes particulières en matière de gouvernance, je n’y étais pas spécialement formée et je ne voyais pas non plus le conseil municipal comme un lieu propice à ce genre d’expérimentation... Et pourtant, je me suis vite prise au jeu. C’est devenu un sujet qui m’anime énormément dans ma vie de tous les jours. Aujourd’hui, je regrette presque que l’on n’ait pas su pousser plus loin encore cette exigence. C’est un vrai combat à mener, car toute la société te pousse à revenir dans des formes de verticalité, avec une sorte de « pyramidalisation » très hiérarchique.

Six ans de mandat, c’est long : à l’usure, nous n’avons peut-être pas été assez vigilants sur notre propre pratique, et à la fin, on se rend compte qu’il y a des voix – souvent masculines – qui s’imposent plus que d’autres, comme dans tout groupe humain… La gouvernance, ça se cultive, il faut en parler, comme dans un couple ! Aujourd’hui, je suis un peu déçue de cela, je ressens moins de stimulation dans l’élan collectif de départ et je suis sûrement moins encline à supporter tous les sacrifices que demande une fonction d’élue. Car c’est tout de même beaucoup de temps pris sur nos vies personnelles, familiales, amicales et professionnelles !

« Je considère que chaque citoyen devrait se trouver en posture d’élu, au moins une fois dans sa vie », Jean-François Guillemet, 43 ans, formateur

Jean-François Guillemet, 43 ans, formateur au Crij (Centre régional information jeunesse) de Bretagne, est 2e adjoint délégué aux cultures et au patrimoine.
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Moi non plus, je ne repars pas. C’est d’ailleurs plus facile en tant qu’homme, puisqu’on est sûr de trouver des remplaçants… Il faudra quand même s’interroger collectivement sur ce constat que la majorité des hommes souhaitent faire un deuxième mandat, quand la majorité des femmes souhaitent s’arrêter. En démocratie, il me semble important de savoir laisser la place. C’est une façon de tester les projets qu’on a initiés, et de voir ce que cela donne quand c’est piloté par d’autres personnes. Et puis, c’est le fondement même de notre démarche, depuis le début : montrer qu’une municipalité peut fonctionner autrement et que les 33 élus du conseil municipal n’ont pas vocation à confisquer le pouvoir pendant six ans.

C’était notre mantra, « faire avec » plutôt que « faire pour ». À la délégation culture, on a appliqué ça à différents chantiers, comme la programmation de notre grand centre culturel. Avant, c’était le programmateur de la ville qui choisissait l’exposition annuelle ; maintenant, il est accompagné d’un jury composé d’habitants tirés au sort et d’artistes qui y ont déjà exposé. Cela change la nature des expositions choisies. On a aussi revu la politique tarifaire des salles de spectacle, en concertation avec un groupe d’habitants. C’est comme ça qu’on est devenu l’une des premières communes de France à adopter une tarification au coefficient familial pour les places de spectacle, parce qu’on s’est rendu compte que les tarifs classiques ne garantissaient pas toujours la meilleure équité – une famille monoparentale qui gagne le Smic n’avait le droit à aucune réduction alors qu’elle peut parfois gagner bien moins qu’un chômeur !

En partant du besoin de garder la même assiette de recettes pour la ville, on a donc cherché à proposer une tarification plus juste, qui favorise l’accessibilité à certaines catégories de population. Après, il y a toujours l’épreuve du réel : en tant qu’élu, on arrive avec nos grandes idées – et tant mieux, il le faut – mais, parfois, les agents nous rappellent à la technicité des dossiers, à ce qu’il est concrètement possible de faire ou pas. Sur cette politique tarifaire, par exemple, on a bien été obligé de s’arrêter sur un certain nombre de tranches, avec les limites que cela comporte, parce qu’on ne pouvait pas sortir 800 tarifs différents pour les 800 spectateurs, le logiciel ne sait pas faire ça…

En fait, pour le dire simplement, on ne peut pas appliquer les méthodes d’éducation populaire à toutes les politiques publiques, tout le temps. C’est une tout autre posture professionnelle pour les agents que de construire la décision avec les habitants, cela chamboule les pratiques. C’est plus enrichissant mais c’est aussi bien plus chronophage, et il faut bien que la machine continue de tourner, par ailleurs. Tout ce qu’on a mis en place n’est certainement pas parfait, mais je crois qu’on l’a fait avec la plus grande sincérité, et avec les moyens et les compétences dont on disposait à Auray. C’est précisément pour se confronter à cette épreuve du réel que je considère que chaque citoyen devrait se trouver en posture d’élu, au moins une fois dans sa vie.