Islam, 24 ans, handicapé et violenté par la police : « C’est de la sauvagerie »

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Atteint de schizophrénie, Islam a subi un « déchaînement de violence » au cours d’une perquisition infructueuse menée le 17 mars. Une plainte pour violences volontaires sur personne vulnérable a été déposée. Récit d’une opération policière chaotique.

par Maïa Courtois

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De sa chambre, Islam revient les mains pleines de figurines de voitures, au milieu desquelles s’est glissé un Spider-Man. Il s’assied en tailleur sur le tapis moelleux du salon familial pour y faire rouler Flash McQueen, la célèbre voiture rouge parlante du film Cars. Ce jeune homme de 24 ans, atteint de schizophrénie et reconnu handicapé à 80 % par la MDPH (maison départementale des personnes handicapées), est un grand fan de ce dessin animé, dont il connaît les répliques par cœur. Les voitures sont l’une de ses passions, surtout celles des pompiers et des policiers : « Il a toujours aimé la police : plus jeune, il imitait souvent le bruit de leurs sirènes », se souvient Ali, l’un des membres de sa famille. « Maintenant, tout est différent. »

Depuis une semaine, Islam répète en boucle qu’il a « peur que la police revienne ». Mardi 17 mars, peu avant 7 h 30, une vingtaine d’agents de police forcent au bélier l’entrée de la maison occupée sur trois étages par sa famille, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Islam dort encore. C’est seulement vers 9 heures qu’un véhicule de l’association qui le prend en charge doit le récupérer en bas de chez lui pour l’emmener jusqu’à son accueil de jour, où il a trouvé une place après son parcours dans un IME (institut médico-éducatif).

Islam, un jeune homme de 24 ans atteint de schizophrénie et porteur d’un handicap, a été violemment frappé lors d’une intervention policière dans la maison familiale, le 17 mars. Il a subi des blessures à l’oreille, à la main, sur le visage et d’autres parties du corps.
© Valentina Camu

En entendant le fracas, sa mère Eliza, puis ses deux petits frères Bilal et Imam, 19 et 22 ans, se dirigent vers la porte d’entrée, où ils se présentent aux forces de l’ordre. Les agents sont armés, cagoulés pour certains, arborant des boucliers. Les deux frères sont menottés et descendus dans la cour intérieure du bâtiment, suivis par leur mère qui demande en vain des explications.

Réveillé par un coup de Taser

Là-haut, dans l’appartement, demeurent au moins six agents, selon les témoignages de la famille. Le salon, habituellement minutieusement rangé, avec ses vases sur le meuble de télévision, son bouquet de roses bleues et rouges et sa généreuse corbeille de fruits sur la table à manger, est mis sens dessus dessous par la perquisition.

Au bout du couloir principal, la chambre d’Islam : il est réveillé par quatre agents, qui lui donnent un premier coup de Taser. Au moins l’un d’entre eux – qu’il décrit comme « grand et métisse » –, le frappe dans la foulée.

Bilal, le jeune frère d’Islam, montre l’aiguille et les fils du pistolet à impulsion électrique (Taser) qui ont atteint son aîné lors de l’intervention policière survenue à leur domicile d’Ivry-sur-Seine.
© Valentina Camu

« J’étais en train de dormir, d’un coup ils sont venus, un monsieur m’a tapé. Il m’a déchiré la bouche. Il m’a déchiré aussi l’oreille, avec un coup de crosse ou de matraque. Tu vois, ici », montre-t-il. Plusieurs points de suture referment les plaies noircies de son oreille et de sa lèvre. « Ils m’ont tapé. Viens voir ici, il y a des taches de sang », nous guide-t-il jusqu’à la porte d’entrée de sa chambre. Là, sur l’encadrement de la porte, apparaissent des traces de sang séché. Le t-shirt et le jogging gris qu’il portait pour dormir en sont encore maculés.

« Du sang partout »

Effrayé, Islam n’a qu’un réflexe : « Je voulais ma mère. » Eliza se souvient encore des cris de son fils : « Il hurlait “maman, maman, maman !” », raconte cette femme de 46 ans, d’une voix très douce, nouée par l’envie de pleurer. Elle affirme avoir répété « c’est mon fils, il est handicapé ! » sans avoir été écoutée ni autorisée à aller voir. Les cris d’Islam parviennent aussi à ses deux frères, depuis la fenêtre de la salle de bains, qui donne sur la cour intérieure où ils sont retenus, menottés.

C’est dans cette salle de bains, attenante à la chambre, qu’Islam est en effet traîné après avoir essayé de sortir de sa chambre. Et de nouveau frappé. « Il y avait du sang partout dans la salle de bains. Puis, ils l’ont forcé à s’essuyer le visage. Après, il a couru, ils l’ont plaqué au sol, juste là », désigne Bilal en montrant le couloir principal qui mène vers l’entrée. Le calvaire d’Islam ne s’arrête pas là : maintenu au sol contre la moquette du couloir, le jeune homme dit avoir subi un étranglement, et de nouveaux coups de Taser.

Billal montre les vêtements qu’Islam portait ce jour-là, sur lesquels sont visibles des traces de sang.
© Valentina Camu

Au total, « ils m’ont mis quatre coups de Taser », répète-t-il en boucle, en montrant sa cuisse gauche, puis sa main gauche, qui porte encore, dix jours après, la marque de la décharge électrique. La famille a conservé un aiguillon de Taser oublié sur place par la police, taché de sang. Les photos prises le jour même confirment des blessures au visage, au dos, à la cuisse, au poignet et à la main.

Des petites sœurs témoins impuissantes

La scène a aussi des témoins directs : les quatre petites sœurs d’Islam, âgées de 9 à 18 ans. Leur chambre donne sur ce couloir, et fait face à la salle de bains. Réveillées par des agents qui « essaient de casser la porte, j’ouvre et je dis : “Entrez, c’est une chambre.” À peine la porte ouverte, un monsieur avec un pistolet a dit : “Mettez-vous à terre !” avec son pistolet vers nous », raconte Lezina, la plus grande. Les quatre sœurs se regroupent, assises sur le lit central, surveillées par deux agents, interdites de toucher à leurs téléphones.

Mais la porte reste grande ouverte et les sœurs voient soudain leur frère, « la bouche en sang, poussé dans le couloir » par d’autres policiers. « Après ça, ils l’ont tasé », chuchote Tanzila, 9 ans, en jouant du bout des doigts avec une peluche rose accrochée à son collier pailleté. « Le problème, c’est que je sais pas pourquoi ils ont frappé mon frère handicapé. Moi, si j’étais à leur place, si j’étais policier, j’aurais vu sa tête, je l’aurais laissé », souffle-t-elle. Ses sœurs protestent d’ailleurs en choeur : « On a crié : “Il est handicapé !” » explique Samira, 16 ans. « Un policier qui nous surveillait a dit : “Ah, c’est lui le schizophrène ?”, il l’a répété à son collègue dans le couloir, qui a dit : “Ah, c’est lui ? Ah, trop tard, je l’ai déjà tasé." »

La plus jeune sœur d’Islam a 9 ans. Le 17 mars, elle était en train de se réveiller dans la « chambre des filles » quand les policiers sont entrés. Elle a été témoin des violences perpétrées sur son frère.
© Valentina Camu

Islam est ensuite descendu, menotté, aux côtés de ses frères. Dans l’escalier, il assure que les agents lui ont donné de nouveaux coups et ont cogné sa tête contre les murs. « Je l’ai vu arriver en sang, oreille arrachée, visage défiguré, se souvient Imam, le troisième frère. J’ai demandé tout de suite : “Qui a fait ça ?” Le grand métis m’a regardé et m’a dit : “Tu vas faire quoi sinon ?” Un autre m’a dit : “Ça fait 35 ans qu’on fait ce métier”. Je lui ai répondu : “Nous ça fait 15 ans qu’on vit là, on a jamais eu de problèmes, c’est la première fois qu’on vit ça.” »

Six points de suture seront nécessaires pour recoudre l’oreille droite d’Islam, trois pour sa lèvre, indiquent ses certificats médicaux. Sur la cuisse gauche et les pommettes, les certificats mentionnent des érythèmes (rougeurs cutanées), ainsi qu’une inflammation au niveau de la mâchoire. Islam est dispensé de scolarité pendant cinq jours.

Abdelaziz, 14 ans : « J’avais peur qu’il tire sur ma maman »

Pourquoi les policiers ont-ils débarqué en force dans cette maison ? Ce jour-là, selon nos informations, les policiers sont à la recherche d’un cousin de la famille, mineur, domicilié dans le département voisin, à Rosny-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), et impliqué dans une affaire judiciaire pour laquelle une personne aurait été écrouée dans les jours qui ont suivi.

« Généralement, quand on déploie une opération d’une telle envergure, on sait que la personne recherchée est là. Il y a son téléphone qui borne précisément ici, ou toute autre preuve de présence. C’est rare de se tromper à ce point. Cette opération policière est catastrophique », commente l’avocate de la famille, Camille Vannier. Les quatorze membres de la famille d’Islam présents ce jour-là, dont aucun n’est poursuivi en lien avec cette affaire, ont tous indiqué qu’aucune explication ne leur a été donnée.

Imam tient dans ses bras sa petite cousine de huit mois, dont le père a été plaqué à terre et menotté pendant l’intervention et la mère repoussée dans une chambre.
© Valentina Camu

Au rez-de-chaussée vivent Laetitia, son mari Ali et son beau-frère Youssouf : ce sont les premiers à voir les agents débarquer. Youssouf dit avoir été réveillé par « une claque au visage » et menotté avant même d’avoir pu décliner son identité, qui n’était à l’évidence pas celle du mineur recherché. « Les policiers sont entrés armés, j’ai eu peur pour ma fille de 8 mois qui dormait dans notre chambre. Ils étaient là, juste à côté d’elle avec leurs armes », raconte Laetitia, repoussée dans une chambre à part tandis que son mari Ali était mis à terre et menotté. « Je les ai suppliés de me laisser auprès de ma fille, je leur ai dit qu’elle n’avait que 8 mois, ils n’en n’avaient rien à faire. »

À l’étage supérieur vit Khava, la tante d’Islam, avec ses deux fils. Cette femme souriante, aux fines lunettes rectangulaires, parle à peine quelques mots de français. Quand les agents pénètrent à l’intérieur de son domicile avec leurs armes et lui ordonnent de se mettre à terre, elle lève les mains, mais ne comprend pas. Abdelaziz, son garçon de 14 ans, arrive inquiet derrière elle. En voyant le policier braquer son arme sur sa mère qui ne comprend pas l’ordre, une seule pensée traverse le garçon : « j’avais peur qu’il tire sur ma maman. » D’une voix à peine audible, les yeux baissés, cet adolescent au visage poupin raconte avoir été à son tour forcé de s’allonger par terre, une arme pointée sur lui. Le tout dure deux ou trois longues minutes, selon le fils et sa mère. « J’avais surtout peur pour ma maman, et pour mon cousin à l’étage », raconte Abdelaziz, qui dit avoir lui aussi prévenu les policiers du handicap d’Islam.

Le cousin d’Islam a 14 ans. Il était présent lors de l’intervention de police et a eu peur pour sa mère, qui ne parle pas français.
© Valentina Camu

Plainte pour violences volontaires, avec facteurs aggravants

Une plainte contre X a été déposée le 25 mars auprès du parquet de Créteil pour « violences volontaires, aggravées par le fait qu’elles ont été commises en réunion, avec usage d’armes, sur une personne vulnérable, par plusieurs personnes dépositaires de l’autorité publique ».

Aucun motif de perquisition ne peut justifier de tels comportements, insiste l’avocate Camille Vannier. « Quel que soit le cadre légal de cette intervention, des violences de cette nature sont toujours inacceptables. Même s’il s’était agi de la personne recherchée, il s’agit là de violences volontaires, pas de légitime défense. En l’occurrence, dans le cas d’Islam, c’est de la sauvagerie à l’encontre d’un jeune homme particulièrement vulnérable, dont nul ne pouvait ignorer l’état. »

La maison où réside la famille, à Ivry-sur-Seine, à proximité de la gare du RER C.
© Valentina Camu

Car, à plusieurs reprises, avant même les violences, des membres de la famille ont alerté sur le handicap d’Islam. Aux deux étages inférieurs, dans lesquels les agents ont pénétré en premier, au moins deux disent les avoir prévenus. Puis Eliza, la mère d’Islam, affirme les avoir informés d’emblée – « j’ai un fils handicapé en train de dormir » – lorsque les agents sont montés à sa porte. Elle dit avoir montré la carte d’invalidité d’Islam, mais avoir été poussée à ce moment-là par les agents pour rentrer dans le domicile et menotter ses deux premiers fils.

Dès que ceux-ci ont été amenés en bas, « on a prévenu nous aussi : “Attention, on a un frère handicapé là-haut !” raconte Bilal. J’ai même entendu un agent dans le couloir crier : “Les gars, il y a un handicapé” pour que ses collègues à l’étage entendent », rapporte-t-il. « Ensuite, j’ai entendu mes sœurs crier, puis mon frère hurler. Je ne l’avais jamais entendu crier comme ça. »

Sollicités, la préfecture de police, le ministère de l’Intérieur et le parquet de Créteil n’ont, pour l’heure, pas répondu aux questions de Basta!.

« Il est tombé dans l’escalier » : la version alternative

En plus de la plainte concernant Islam, l’avocate a également saisi le Défenseur des droits au sujet des « manquements déontologiques périphériques à ce déferlement de violences sur la personne d’Islam ». La saisine mentionne « des termes déplacés et des violences sur certains des membres de la famille, alors même que l’opération d’ampleur s’est avérée être une erreur ». De fait, les forces de l’ordre ont appelé les pompiers pour qu’ils prennent en charge Islam, puis sont parties, sans emmener personne.

À l’hôpital, alors qu’Eliza se tient à ses côtés, le pompier explique à la médecin des urgences qu’Islam « est tombé dans l’escalier ». La mère de famille intervient, scandalisée, pour mentionner les violences. Contactés, les pompiers n’ont pas donné suite à nos demandes de précisions sur ces faits. Eliza, elle, reste très marquée par les événements. « Patiente venue pour choc émotionnel suite à une erreur de la police ce matin vers 7 heures avec son fils qui a été frappé [...]. Elle a des marques de sang sur sa robe et son voile, qui seraient à son fils. Elle est arrivée avec des pleurs, angoisse à la poitrine », note son certificat médical émis le jour même.

Eliza, la mère d’Islam, dans la cuisine de la maison de trois étages occupée par la famille. Celle-ci a porté plainte après les violences commises par les agents.
© Valentina Camu

« Je ne savais pas qui appeler pour m’aider. La police ? » se désespère Eliza. La mère de famille parvient à joindre leur ancien travailleur social, devenu un ami, qui l’aide à constituer un dossier avec l’avocate Camille Vannier. En posant sa main sur son cœur, la mère de famille lâche : « Si, en France, il y a des lois solides, alors, que ces quatre-là soient punis d’avoir frappé mon fils. Je ne trouverai la paix qu’à ce moment-là. »

Les traumatismes de la guerre en Tchétchénie ravivés

À celle qui assume seule la charge de ses enfants, avec un salaire de femme de chambre dans un hôtel parisien, la médecin de l’hôpital prescrit quinze jours d’arrêt de travail. Mais aussi quinze jours de Xanax et un suivi par une psychologue. Car l’intervention a ravivé d’anciens traumatismes. « J’ai fui la guerre en Tchétchénie, les soldats russes », raconte Eliza, qui subissait à cette époque de violentes intrusions à son domicile. Aux agents français, elle a dit : « Vous êtes comme les soldats russes ! Ça, ce n’est pas la police... Rentrez calmement, expliquez-nous… Respectez les femmes, respectez les enfants ! Ils ne m’ont fait aucune excuse en partant. »

Depuis son arrivée en France en 2010, Eliza avait réussi à se sentir en sécurité chez elle. Chaque soir, elle enlevait son voile et revêtait un pyjama. Mais, depuis le 17 mars, « je n’arrive plus à dormir en pyjama, confie-t-elle. J’ai peur d’être surprise en pleine nuit. Je dors tout habillée, sur le canapé, comme ça », explique-t-elle en se recroquevillant sur un coin du sofa, les deux bras serrés autour d’un coussin.

Islam, lui, nous répète qu’il a « mal au coeur », qu’il a lui aussi peur que les policiers reviennent en pleine nuit. Bilal a installé un matelas près de son lit afin de rassurer son grand frère et qu’il puisse dormir. « La dernière fois, vers 3 heures du matin, il se posait des questions tout seul dans le noir : "pourquoi ils m’ont tapé", "c’est pas moi", "j’ai rien fait". Des fois, en pleine nuit, il vient près de moi pour me tenir la main. »

Boîte noire

Cette enquête a été réalisée en partenariat avec StreetPress, dont l’article est publié ici.