« Pas de bistrot pour les fachos » : mobilisation contre la brasserie du fondateur du média d’extrême droite Frontières

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Ce 14 mai, environ 400 personnes ont participé à une mobilisation à Pléguien, dans les Côtes-d’Armor. Objectif : s’opposer à l’ouverture de la brasserie Kerfave, co-fondée par Erik Tegnér, le président du média d’extrême droite Frontières.

par Rozenn Le Carboulec

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Ce jeudi 14 mai, environ 80 membres échangent dans un canal spécialement créé pour l’occasion sur l’application de messagerie Telegram. Son nom ? « Kerfaf ». Un jeu de mot qui résume l’actualité qui les réunit : s’opposer à l’ouverture, en ce jour férié, de la microbrasserie Kerfave à Pléguien, dans les Côtes-d’Armor, avec à sa tête un certain Eric Rucklin, mais surtout Erik Tegnér, fondateur et président du média d’extrême droite Frontières. Quelques heures plus tard, voilà environ 400 personnes réunies aux abords de la brasserie, pour un rassemblement non déclaré et interdit par la préfecture des Côtes-d’Armor dans l’après-midi. Craignant des tensions et troubles à l’ordre public, celle-ci a même permis à un drone de la gendarmerie de survoler la zone jusqu’à minuit.

Une habitante de Tresmeur et sa fille lors de la manifestation le 14/05/2026 à Pléguien.
Une habitante de Tresmeur et sa fille lors de la manifestation le 14/05/2026 à Pléguien.
© Rozenn Le Carboulec

Le rassemblement qui se veut « citoyen, festif et pacifique » réunit des habitantes de Pléguien et des communes alentours de Lannion, Guingamp, Saint-Brieuc, Trégomeur, Plourivo, ou encore Tressignaux. Certains ont également fait la route depuis Nantes. Parmi les déguisements, chants de chorale et musiques de fanfares, les slogans fusent : « Kerfave, la bière trop trouble pour être honnête ! », « Mettons la pression pour éviter la mise en bière de la démocratie », ou encore « Ni Tegnér ni frontières ».

Dans cette commune de moins de 1500 habitants, située à l’ouest de Saint-Brieuc, tout est allé très vite. « Jusqu’à la semaine dernière, on ne savait pas qui était derrière ce projet », relate Virginie, qui vit à Pléguien depuis plus de 30 ans. Quand, par le bouche à oreille, a commencé à circuler le nom d’Erik Tegnér, un collectif informel de citoyennes a décidé de se mobiliser. « Samedi dernier, on a réuni 50 personnes environ. C’est vraiment parti de là, on ne pouvait pas laisser passer ça », raconte Marie-Line, aussi pléguinaise.

Les manifestants face à la barrière de sécurité des forces de l'ordre.
Les manifestants face à la barrière de sécurité des forces de l’ordre.
© Rozenn Le Carboulec

« Il avance masqué »

Également mobilisés, les comités antifascistes locaux rejoignent rapidement la mobilisation citoyenne des « habitantes indignées ». Des représentants locaux de Solidaires, de la CGT et de la Coordination antiracisme Trégor-Goëlo (CATG) ont également répondu présents. Tous appellent à boycotter cette brasserie co-fondée par le chroniqueur de l’émission « 100% Frontières » sur CNews, la chaîne info d’extrême droite, propriété du milliardaire Vincent Bolloré.

Marion et Camille, militantes du Planning familial de Saint-Brieuc.
Marion et Camille, militantes du Planning familial de Saint-Brieuc.
© Rozenn Le Carboulec

Sur l’aire de covoiturage de Pont Lô, où rendez-vous a été donné à 17 heures, des élues insoumis sont également là en soutien. Le conseiller municipal briochin Henri Alloy et la députée des Côtes-d’Armor Murielle Lepvraud, arborant son écharpe tricolore, ont souhaité encourager cette initiative. « Rassurée de voir autant de gens mobilisés », cette dernière défend que « l’idée n’est pas d’empêcher la brasserie de s’installer, mais de montrer que le porteur du projet tente de mener une bataille culturelle, et qu’il avance pour cela masqué ».

La maire de Pléguien, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, le regrettait elle-même dans les médias locaux : « Les initiateurs de ce projet n’avaient pas présenté publiquement les positions et engagements idéologiques aujourd’hui relayés. La municipalité ne cautionnera jamais la diffusion d’idées radicales, fondées sur le rejet, la stigmatisation ou l’exclusion », a fait savoir Maëlig Taisset.

La députée des Côtes-d'Armor Murielle Lepvraud.
La députée des Côtes-d’Armor Murielle Lepvraud (LFI).
© Rozenn Le Carboulec

Erik Tegnér actionnaire à 96 %

Jusqu’à la publicisation sur les réseaux sociaux, le nom d’Erik Tegnér n’apparaissait en effet nulle part dans les documents administratifs de l’entreprise. Seul Eric Rucklin, inconnu dans le département, y apparaît comme président. L’entrepreneur à la tête d’une marque de thés africains, est un ancien animateur du comité local d’En Marche au Havre, et chargé des finances du parti macroniste pour les élections législatives de 2017. C’est seulement début mai qu’Erik Tegnér, qui ne cesse de répéter que « l’ennemi c’est Macron », annonce sur ses réseaux sociaux « le lancement d’un projet fou », sans préciser son rôle au sein de l’entreprise. Interrogé par Basta avant l’ouverture de la brasserie, celui-ci explique être « un actionnaire pleinement engagé dans le projet », sans donner de détails sur sa participation. « C’est Eric qui gère », insiste-t-il. Or selon nos informations, Erik Tegnér est plus qu’impliqué dans le projet, puisqu’il en détient 96 % des parts.

Erik Tegnér devant la brasserie Kerfave avant son inauguration, le 14 mai 2025. Il arbore une casquette et un sweat bleu marine au nom de la brasserie, qui est en arrière blanc, avec à droite un drapeau breton.
Erik Tegnér, militant et journaliste d’extrême droite, devant la brasserie Kerfave à Pléguien, dont il est le principal actionnaire, avant son inauguration, le 14 mai 2026.
© Rozenn Le Carboulec

Eric Rucklin, au profil bien éloigné du sien, ne serait qu’un faire-valoir ? Si ce dernier n’a pas voulu nous répondre, Erik Tegnér défend « l’histoire d’une belle amitié » de 12 ans avec son ancien colocataire. « On en a discuté l’été dernier chez moi, à Plouha. Au début, c’était une blague. On a monté cette brasserie en quatre mois », relate le président de Frontières. Dans sa communauté, le profil de son associé ne fait pas l’unanimité. « Et pour fonder cette brasserie 100 % locale en Bretagne, vous n’avez pas trouvé mieux qu’un ancien cadre local LREM, spécialiste du thé africain, qui déclare qu’il a "l’Afrique comme maison" ? », commente un militant identitaire sur X, tandis que des insultes racistes en tout genre pleuvent aussi sur Instagram.

Laurence, de Tressignaux, née avant la guerre et inquiète de la montée de l'extrême droite.
Laurence, de Tressignaux, née avant la guerre et inquiète de la montée de l’extrême droite.
© Rozenn Le Carboulec

« Plusieurs signalements et plaintes seront déposés dans les prochains jours contre les auteurs de propos injurieux, diffamatoires, racistes ou menaçants », assure Erik Tegnér, lui-même condamné à plusieurs reprises, pour injures publiques à caractère raciste, ou encore diffamation. Plus qu’actionnaire quasi unique, le patron de médias affirme qu’il sera à la brasserie tous les week-ends. « Vous devriez être contents, je vais normalement arrêter les passages sur CNews le jeudi soir ! », nous lance-t-il.

« On ne peut pas laisser un tel projet s’implanter sans réaction. Il ne faut pas que des gens financent un tel personnage, par ailleurs déjà financé par Pierre-Edouard Stérin », alertent Marion, Camille et Corinne, militantes du Planning familial venues de Saint-Brieuc. En 2024, ce milliardaire d’extrême droite avait par exemple financé une opération de communication du média Frontières via son projet Périclès, qui prévoit d’investir 150 millions d’euros en 10 ans pour nourrir une bataille culturelle et favoriser l’ascension politique de l’extrême droite.

Une possible stratégie d’implantation locale

Erik Tegnér, qui se plaint d’avoir dû embaucher un service de sécurité privé pour l’occasion, semble en tout cas ne pas manquer de financements pour son projet. Distribués sur le marché quelques jours plus tôt, des flyers donnent droit à une pinte gratuite. Des jongleurs et groupes de musique locaux animent également la soirée, où retentissent des binious, et plus tard une reprise d’« Allumer le feu » de Johnny Hallyday.

La brasserie pourrait servir de façade à « une stratégie d’implantation locale, pour diffuser une propagande xénophobe et réactionnaire », craignent les « habitantes indignées ». « En un même lieu et dans l’intimité pourraient ainsi se rassembler des militants d’ultra-droite, des sympathisants à radicaliser et des personnalités politiques aux ambitions locales », alertent-ils dans un communiqué. « A un an de la présidentielle, ce n’est pas anodin », met en avant Ludivine, masque de carnaval sur la tête. Alors que l’extrême droite ne cesse de progresser en Bretagne, la région reste « une terre de conquête », insiste Arnaud, tandis que les manifestants gravitent autour de la brasserie, encerclée par les forces de l’ordre. « Pas de bistrot pour les fachos », lancent les manifestants à celles et ceux qui s’y dirigent, qui leur répondent parfois à coup de doigts d’honneur.

Dans cette ambiance tendue, Erik Tegnér assure que son projet est purement économique. « Notre établissement n’a aucune vocation politique et s’adresse à tout le monde, sans exclusion », assurait-il dans un communiqué publié le 10 mai. Une réponse qui ne convainc pas les opposants, encore pour certains choqués d’avoir appris, la veille, la présence d’un conseiller municipal du Rassemblement national au sein de la liste du maire de la commune costarmoricaine de Plancoët.

Tegnér, du FN à CNews, en passant par Zemmour et la Russie de Poutine

Dans ce contexte, difficile d’imaginer, pour la députée insoumise Murielle Lepvraud, que cet ancrage local se fasse sans arrière pensée, de la part de celui qui se réjouissait, sur CNews le 18 mars, que son village breton ait « fait tomber un maire communiste ». Quelques jours plus tard, il disait également son « bonheur » face à la défaite de la gauche dans d’autres communes de ses « chères Côtes-d’Armor ».

D’abord homme politique avant d’être patron de médias, Erik Tegnér adhère au Front national dès 2011, alors qu’il n’a que 18 ans. Issu d’une famille frontiste très proche des Le Pen, Tegnér compte par exemple parmi ses oncles Jean-Marie Le Chevallier, ex-maire FN de Toulon. Troquant en court de route sa carte pour l’UMP, Erik Tegnér est formé en 2018 à l’Institut des sciences sociales, économiques et politiques (Issep) de Marion Maréchal, dont il est proche. La même année, il crée le mouvement conservateur Racine d’avenir avec Eddy Casterman, député RN qui a rejoint en 2024 Identité-Liberté, le parti de Marion Maréchal.

En 2019, Erik Tegnér est l’une des têtes de proue de la « Convention de la droite » défendant une grande alliance de la droite et de l’extrême droite. Il est exclu cette année-là des Républicains, puis anime une chaîne Youtube qui fait campagne pour Eric Zemmour. En mars 2022, il réalise un reportage embarqué auprès de l’armée russe en Ukraine, critiqué pour son approche très pro-Poutine.

Trinquer avec des membres du RN, de Reconquête et d’Identité-Libertés

Tegnér aurait à cette époque cherché selon L’Opinion, et un article local qu’il avait lui-même relayé, à s’implanter aux municipales, dans son village natal de Quessoy, situé à une quarantaine de kilomètres à l’est de Pléguien. « Je n’ai jamais voulu me présenter », rétorque aujourd’hui Erik Tegnér, qui se réjouissait par ailleurs, en mars dernier, qu’un membre de sa famille entre au conseil municipal de Plouha. Né à Paris, il répète qu’il a « toujours vécu en Bretagne » et que « sa famille en vient depuis trois siècles ».

Le délégué départemental de Reconquête Pierre-Yves Thomas, et Régis Le Gall, d’Identité-Liberté, le parti de Marion Maréchal, dans le Morbihan.
© Rozenn Le Carboulec

Tandis que la brasserie Kerfave ouvre ses portes, de premiers clients affirment avoir été motivés par « le battage médiatique ». Louant « un jeune homme entreprenant » face à « l’intolérance des manifestants », un homme vêtu d’un sweat bleu marine est salué par tous les passants qui se pressent à l’entrée. Il s’agit de Pierre-Yves Thomas, délégué départemental de Reconquête, et nouveau conseiller municipal à Saint-Brieuc. A ses côtés, un homme en veston nie « toute initiative partisane ». Il s’agit de Régis Le Gall, responsable d’Identité-Libertés, le parti de la petite-fille Le Pen, dans le Morbihan, et ex-candidat à Vannes. On voit également arriver Blanche Le Goffic, coordinatrice régionale du Rassemblement national de la jeunesse (RNJ) en Bretagne et conseillère municipale de Lannion.

Elus et militants d’extrême droite sont au rendez-vous pour l’inauguration de la brasserie Kerfave à Pléguien, le 14/05/26.
© Rozenn Le Carboulec

La plupart spectateurs réguliers de CNews et lecteurs de Frontières, les nouveaux clients de Kerfave fustigent « les empêcheurs de tourner en rond », aussi qualifiés « d’emmerdeurs » par Erik Tegnér. A l’entrée, entourée d’un drapeau français et breton, un commerçant local prend les journalistes à partie : « Qu’on leur foute la paix ! Laissez-nous bosser, que la gauche arrête de nous faire chier ! » lance-t-il, avant de glisser à Tegnér qu’il possède une cave, qui distribuera il l’espère très bientôt sa bière.

Message reçu par le chroniqueur de CNews, qui a interdit aux journalistes l’accès à cette soirée, soudainement devenue « privée ». Alors qu’il assurait avoir également donné cette consigne à « la presse amie », un de ses proches nous pousse vers la sortie : « Il n’y a pas de médias ici, il n’y a que Frontières ». Un média qui porte décidément bien son nom.