Des salariés d’usines de production de pesticides qui manifestent aux côtés de citoyennes appelant à ne plus utiliser ces mêmes pesticides dans l’agriculture… L’évènement, plutôt rare, aura lieu ce week-end en Normandie, lors de la grande marche organisée par les Soulèvements de la terre, la Confédération paysanne, Cancer Colère et le Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, à proximité de l’usine de l’industriel de la chimie Syngenta, le long des méandres de la Seine, entre Rouen et Paris. Sur cette terre marquée par l’industrie et de fortes pollutions, des gens partagent le désir commun de voir des usines reconverties et dédiées au bien commun plutôt qu’aux profits.
Salariés de la chimie et militants anti-pesticides : une alliance inédite
Cette année, l’automne a des airs d’été en Normandie. Dans le ciel bleu vif de Saint-Aubin-lès-Elbeufs (Seine-Maritime), les barbelés qui surplombent les murs de l’usine BASF semblent scintiller. Et les hautes cuves qui jalonnent ce site de 24 hectares brillent dans le soleil. À l’intérieur, l’heure est à la vigilance, du fait de l’action qui sera menée par des travailleurses agricoles et des victimes de pesticides ce week-end, près du site de Syngenta à Saint-Pierre-la-Garenne (Eure). Celui-ci est à plus de 50 kilomètres, mais qui sait ? Peut-être les Soulèvements vont-ils revenir pousser les portes de l’usine BASF de Saint-Aubin, comme ils l’ont fait il y a un an, en novembre 2025 ?

Dans le coin, strié d’usines et de sites Seveso, les alliances nouées à l’occasion de cette occupation de 2025 ont eu le temps de se développer et de s’enrichir. De part et d’autres des portes des usines de fabrications de pesticides, d’inhabituels rapprochements se sont faits. Au point de désarçonner le pouvoir politique et les forces de l’ordre. Un tract syndical de Sud Chimie déclare ainsi : « Travailleurs de l’industrie chimique, travailleurs agricoles et sociétés civiles, nos combats sont les mêmes. »
Vincent Pochon, élu au comité social économique d’EuroApi – une usine de production de médicaments qui partage le site de BASF – et secrétaire national de Sud Chimie, fait partie de celleux qui sont convaincues de l’urgence de ces alliances autant que des promesses qu’elles abritent. « On sait que nos activités sont polluantes et toxiques, nuisibles pour les salariés. Et que cela ne s’arrête pas aux portes de l’usine. C’est pourquoi nous appelons les travailleurs et travailleuses à être solidaires, le 3 octobre prochain, avec les paysans et paysannes, malades et riverains qui luttent pour transformer ensemble le système mortifère dans lequel nous nous trouvons. »
Débunker le discours Cnews
Ce ton solidaire et offensif a marqué du monde à l’extérieur de l’usine. Valérie Auvray, par exemple. Enseignante, un temps élue écologiste locale puis régionale, elle milite au sein du Comité de défense de l’environnement de Freneuse Boucle de Seine (Codef) depuis 2023. Centrée en premier lieu sur un site d’enfouissement de déchets industriels sauvage, cette association a élargi depuis peu son action à BASF, et à la pollution des eaux liée à la fabrication de pesticides. « Nous ne voulons pas nous confronter aux salariés, ni aux agriculteurs, souligne Valérie Auvray. Nous nous confrontons à des lobbies et avons besoin de comprendre ce qui se passe dans l’entreprise. Les discussions en amont de la mobilisation du 3 octobre permettent de faire cela. Cela me donne un peu d’espoir. »

Pour toustes, la mobilisation du 17 novembre 2025 a été un moment fondateur. Ce jour-là, l’usine BASF de Saint-Aubin-les-Elbeufs a été mise à l’arrêt par des travailleurs agricoles et des victimes de pesticides. « Désignés comme des activistes écolos par notre direction, ils sont venus témoigner avec leur corps que les produits chimiques que nous fabriquons et que nous ne connaissons que trop bien ne sont pas de simples chiffres dans un bilan de production. Ils ont des conséquences concrètes », décrivent les syndicalistes de Sud chimie. « L’action du 17 novembre nous a permis d’échanger et de faire du lien entre nos luttes intérieures et les luttes extérieures, raconte Vincent Pochon. La direction ne voulait surtout pas que cela arrive, la plupart des salariés ont été confinés. »
Avec quelques collègues, Vincent Pochon fait alors le tour de l’usine, qu’il connaît par cœur, pour aller discuter avec les manifestantes. « On voulait savoir ce qui se passait, et “débunker” le discours type Cnews qui nous présente comme ennemis les uns des autres, faire de la pédagogie en interne. Faire cette jonction m’a demandé pas mal de boulot, mais j’étais très motivé. C’est indispensable pour défendre les problématiques de reconversion, plutôt que de défendre coûte que coûte une production nuisible aux salariés et, par extension, aux riverains. »
Des rejets de PFAS hallucinants
La nocivité liée au process de production de l’insecticide Fipronil par BASF, essentiellement pour l’exportation, puisque ce produit est interdit d’usage agricole en France, a éclaté à l’automne 2024. Une enquête de la direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) sur la présence de PFAS révèle alors « des rejets ahurissants de TFA [un acide trifluoroacétique faisant partie des PFAS, ndlr] dans la Seine, se souvient Valérie Auvray. On était à 87 kilos en 24 heures ! Un record français, sur les milliers d’entreprises testées. »
Le TFA fait partie des substances PFAS que l’on retrouve notamment dans les pesticides. Il est très persistant dans l’environnement, et fait l’objet de vives inquiétudes quant à ses effets sanitaires. « L’Institut national de la santé publique et de l’environnement néerlandais propose de fixer une norme à 2,2g/L pour le TFA, soit près de 13 000 fois moins que ce qui a pu être détecté à la sortie de la station d’épuration à Saint-Aubin-Lès-Elbeuf », précise Valérie Auvray. Par ailleurs, son classement comme substance CMR (cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction) est à l’étude.

Indignées et très inquietes, une poignée de militantes s’activent à mobiliser élus locaux, associations environnementales, syndicats et fédération des jardins ouvriers, et rédigent une lettre ouverte commune dénonçant la pollution. Six mois plus tard, en juin 2025, sept associations déposent plainte contre BASF pour délit de pollution des eaux, atteinte aux espèces protégées, atteintes à la biodiversité, délit de risque causé à autrui.
« Nous avons aussi déposé un recours gracieux devant le préfet lui demandant de fixer des valeurs limites de rejets de TFA. Nous demandions aussi une évaluation de l’ensemble des dommages environnementaux sur le site et à proximité : sols, nappes phréatiques, eau de la Seine », précise Marc Pitti-Ferrandi, l’avocat qui soutient cette action juridique. Des demandes équivalentes sont déposées devant le tribunal administratif fin août 2026.
Odeur d’œufs pourris et d’hydrocarbures
« Notre souhaitons qu’il y ait un inventaire des pollutions et de leurs effets, via une enquête publique et indépendante, payée par BASF, pour établir des responsabilités », détaille Laura Thiéblemont, assistante sociale, élue CGT et membre du bureau des Amis de la terre Normandie. « Même s’ils s’en vont, ils doivent assumer, payer les conséquences de ce qu’ils ont produit pendant des décennies », ajoute Marie-Laure Baron, présidente du Codef. Selon Laura Thiéblemont, « la pression citoyenne et médiatique porte ses effets. Depuis les révélations de 2024, le taux de TFA rejeté dans la Seine a été divisé par dix. Cela reste évidemment énorme mais cela prouve que des actions peuvent être entreprises pour améliorer la situation. »

La vigilance des riveraines sur les nuisances et pollutions de ces sites normands de l’industrie chimique ne date pas d’hier. Éric Marigny, qui vit à 300 mètres des usines BASF et EuroApi peut en témoigner. Longtemps président de l’association pour l’environnement de Saint-Aubin et Cléon, il raconte : « Nous avons lutté ces 20 dernières années contre les nuisances olfactives et sonores de ces deux usines, qui ont la même station d’épuration. Il y avait une telle odeur d’œufs pourris et d’hydrocarbures qu’il fallait fermer complètement les maisons. »
À force de rencontres, courriers, participations aux instances préfectorales (Dreal notamment) et mobilisations de la presse, l’association a réussi « à faire énormément diminuer ces nuisances » via une évolution de la station d’épuration. « C’est un travail de chaque instant, entièrement bénévole, et nous ne sommes qu’une poignée. Il faut tenir dans le temps, ne rien lâcher, ce n’est pas toujours facile », confie Éric Marigny.
Épidémie de cancers à Saint-Aubin-les-Elbeufs
Trouver l’énergie pour se mobiliser n’est pas facile non plus, complète Eva M., habitante de Saint-Aubin-les-Elbeufs (8500 habitantes) depuis qu’elle est née, dont la vie et l’entourage ont été percutés par le cancer. « Dans la rue où j’habitais enfant, il y a pas mal de cancers : mes deux parents sont décédés de cette maladie. Ma mère a eu un cancer du sein sans gène porteur. Mon père a lui aussi eu un cancer endocrinien. Leur voisine, un cancer du colon. L’un de leurs voisins a perdu un enfant d’un cancer pédiatrique. J’ai moi-même un cancer du sein et l’une de mes amies voisines également. Toutes ces maladies, c’est quand même alarmant. Mais voir que cela bouge, que des mobilisations s’organisent autour des pollutions environnementales, cela me fait du bien, malgré tout. »
« Quand il y a des alliances entre syndicats et mouvements de riverains, nous pouvons aller loin, dit Laura Thiéblemont. Mais ce n’est pas simple pour les salariés de se mobiliser. Ils ne risquent pas la même chose que nous, militants associatifs. Leur emploi, donc toute leur vie, est en jeu. Au sein de grandes entreprises comme BASF ou Syngenta, les conditions de salaires, plus confortables qu’ailleurs, peuvent aussi freiner la mobilisation interne. De plus, ils reçoivent parfois des pressions de leurs directions. » Elle cite l’exemple d’une réunion publique à Elbeuf organisée par plusieurs associations à laquelle peu de salariés, pourtant invités, ont voulu venir, « car ils savaient qu’il y aurait des représentants de la direction dans la salle ».
« Travailler est une chose, travailler en bonne santé en est une autre »
« Nous sommes sur un territoire marqué par l’industrie, la question de l’emploi prend une place importante, ajoute Marie-Laure Baron. C’est vrai aussi du côté des élus. Cela semble plus facile pour eux de dénoncer les pollutions agricoles que celles de l’industrie, alors que ce sont les mêmes produits. Cela dit, la métropole de Rouen vient de déposer une plainte contre BASF, donc les choses bougent. » L’omniprésence du cancer dans les vies quotidiennes n’y est sans doute pas pour rien. Le maire de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol (PS), a lui-même un cancer de la vessie, qu’il a rendu public en novembre 2024. « Depuis, il tient régulièrement la chronique de sa maladie », explique l’article du Monde qui raconte ce choix de transparence de l’élu.

Pour Handy Barré, secrétaire général de la CGT de Rouen, les mobilisations autour de la santé sont prioritaires. « Je me suis intéressé très tôt à la question, parce que j’ai une maman qui est décédée d’un cancer assez jeune, à 51 ans, d’un cancer au poumon alors qu’elle ne fumait pas. Travailler est une chose, travailler en bonne santé en est une autre. Pour arriver en retraite en bonne santé il faut que notre parcours au travail puisse être correct, qu’on ne soit pas usé. Mais pour cela, nous devons être informés de ce qui se passe dans nos usines, des risques que nous courrons. C’est pourquoi je pense que la manifestation du 3 octobre est importante aussi, sur tous ces enjeux de transparence. Et puis, c’est important de se rassembler par les temps qui courent. »
Cette prise de conscience syndicale aussi massive est inédite. Les alertes environnementales se heurtent régulièrement à l’impératif de créer ou de maintenir des emplois. « En allant à la rencontre des riverains et militants d’associations, nous souhaitons éviter l’écueil de mouvements citoyens qui viendraient saper l’emploi ouvrier, reprend Vincent Pochon. Nous souhaitons discuter ensemble de l’utilité sociale de ce que l’on produit dans nos usines. »
Pour la CGT locale, des moyens plus importants devraient être investis du côté de la recherche et développement, avec des aides publiques conditionnées à l’obtention de résultats pour l’intérêt général. « Trop souvent, on continue à produire même si on connaît les effets terribles. Pour moi, les entreprises qui dégagent beaucoup de profit et qui ne démontrent pas leurs efforts de recherche vers la transition devraient voir leurs subventions coupées », estime Handy Barré. L’industrie chimique profite notamment du « crédit impôt recherche » et de plans de décarbonation cofinancés par l’État.
« Que tolère-t-on comme activité destructrice par rapport à nos besoins ? interroge Vincent Pochon. Dans les usines, nous avons des expertises techniques, nous pouvons nous adapter. Le pétrole, par exemple, comme source d’énergie, c’est abominable, mais pour faire des médicaments, c’est très utile. Pour moi, dans un monde idéal, on piloterait les productions en fonction des besoins de la population. » Pour ces motivations d’intérêt général, une partie des salariés convergeront à la manifestation de ce 3 octobre, signe que les mobilisations écologiques et pour protéger la santé peuvent revenir en force.

