« Pesticides Kids », le livre-enquête qui révèle les dessous d’une contamination généralisée « avant même la naissance »

ÉcologiePesticides

Nos journalistes Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler ont enquêté durant des années sur les liens entre pesticides et maladies infantiles, pour sortir du déni politique. Un travail compilé dans le livre « Pesticides Kids », à paraître ce 18 septembre.

par Nolwenn Weiler, Sophie Chapelle

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C’est en 2020 que Nolwenn Weiler a mené pour Basta! une première enquête, avec le journaliste Simon Gouin, à propos de plusieurs clusters – ces regroupements de cancers pédiatriques concentrés sur des territoires restreints. À Sainte-Pazanne, en Loire-Atlantique, les parents étaient alors en plein désarroi après l’annonce de l’arrêt des recherches sur les causes des maladies de leurs enfants par Santé publique France. Plus de 20 enfants étaient simultanément atteints de cancer dans cette commune et alentour.

Cette même année 2020 est celle de la création du FIVP, le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. Il crée un nouveau droit pour les enfants malades : celui d’être indemnisé en réparation des préjudices subis à cause de leur exposition prénatale aux pesticides, en lien avec l’activité professionnelle de leurs parents. Comment l’État peut-il reconnaître les graves dommages de l’usage de ces produits sur la santé des enfants et continuer à autoriser ces substances ? Le livre-enquête Pesticides Kids rassemble les témoignages de victimes et les connaissances scientifiques sur le sujet, pour contrecarrer la fabrique du doute. Bonnes feuilles.

« C’est quoi le projet de société si nous ne sommes pas capables de protéger nos enfants ? » Olivia Poignant fait partie des nombreux médecins que nous avons interrogés pour cette enquête concernant les effets des pesticides sur la santé des enfants. Ses observations de terrain combinées à la lecture des études scientifiques n’ont cessé ces dernières années de renforcer ses inquiétudes. « Comment accepter, dit-elle, que les alertes qui concernent les enfants ne soient pas entendues alors qu’ils sont notre avenir ? »

deux femmes, l'une vêtue de noir assise sur des escaliers, l'autre debout vêtue d'une veste bleue et dorée
Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle, co-autrices de Pesticides Kids, sont également journalistes à Basta!.
© Emma David

Les enfants sont parfois contaminés aux pesticides avant même de naître. C’est ce qu’ont démontré des chercheurs de l’Université de Picardie, à Amiens. Dans cette région du nord de la France, les terres agricoles recouvrent les trois quarts du territoire. L’équipe a étudié le méconium de nouveau-nés, c’est-à-dire leurs premières selles. Celles-ci reflètent leur exposition in utero car elles sont produites pendant la grossesse à partir des échanges nutritifs avec la mère. Quasiment tous les méconiums contenaient des pesticides.

Ces bébés ont donc été exposés pendant toute la grossesse à des substances chimiques qui ont franchi le placenta. Cette barrière de protection s’est développée sur des millénaires pour protéger le fœtus de toutes les agressions potentielles de son environnement. Mais elle ne parvient pas à filtrer les substances fabriquées et commercialisées par l’industrie chimique depuis plus d’un siècle.

Onze insecticides, fongicides et herbicides ont été dosés dans le méconium. Ce qu’a aussi révélé ce laboratoire, c’est que certains pesticides détectés sont associés à des malformations, telles que l’hypospadias, une malformation des organes génitaux externes du petit garçon. L’une de ces substances bénéficie toujours d’une autorisation de mise sur le marché en France et continue d’être épandue.

« Contamination insidieuse du corps des enfants »

À plus de 6 000 kilomètres de là, aux Antilles, une molécule utilisée contre le charançon, insecte ravageur des bananiers, a fini par contaminer l’ensemble de l’environnement. On retrouve le chlordécone, pourtant interdit depuis 1993, dans les terres, les eaux, les espèces végétales et animales et jusque dans les corps humains. 85,5 % des Martiniquais et 81,3 % des Guadeloupéens sont contaminés. « La possibilité d’échapper à l’exposition n’existe pas, avertit le chercheur martiniquais Malcom Ferdinand lors d’un colloque à l’Assemblée nationale en février 2026. Les territoires qu’on appelle “Outre-mer” sont aux avant-postes de ces questions. » Appliqué dans les champs jusqu’en 1993, le chlordécone continue de se concentrer dans le sang du cordon ombilical des nouveau-nés.

Des enfants courent sur un chemin de campagne avec une menace invisible qui plane, couverture du livre pesticides kids
Pesticides Kids. Enquête sur les enfants victimes des pesticides, par Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler, disponible dès le 18 septembre en librairie (éditions Nouriturfu, 160 pages, 15 euros).

Nous avons voulu enquêter sur cette contamination insidieuse du corps des enfants par les pesticides, à l’heure où la France est la première utilisatrice de ces produits en Europe en volume (plus de 65 000 tonnes par an), et parmi les cinq premiers pays utilisateurs de l’UE en quantité à l’hectare. Produites pour repousser ou tuer des êtres vivants, ces substances sont présentées depuis plus d’un demi-siècle par les autorités publiques comme faisant courir un risque limité à la santé humaine et à la biodiversité, acceptable au regard des services économiques rendus.

Plus de 300 substances actives bénéficient aujourd’hui d’une autorisation de mise sur le marché en France. Une partie d’entre elles, non homologuées à l’échelle européenne, font même l’objet de dérogations. Ces substances n’ont pas d’effet spécifique, contrairement à ce qu’en disent leurs promoteurs : lorsqu’on applique un pesticide pour tuer un puceron, d’autres êtres vivants peuvent être affectés. Les substances actives qu’ils contiennent, ou les produits qui en résultent après leur dégradation (appelés métabolites), restent présents dans l’environnement. Certaines substances dites persistantes ont une rémanence de nombreuses années après l’arrêt de leur utilisation. Le lindane, insecticide organochloré interdit depuis 1998, est encore détecté 20 ans plus tard dans les urines des enfants.

« Même les nuages sont devenus des réservoirs de pesticides »

La contamination des corps humains est précédée par une contamination généralisée de l’environnement. Tous les cours d’eau en France sont pollués. Même les nuages sont devenus des réservoirs de pesticides. Trente-deux substances chimiques ont été détectées dans l’eau des nuages collectés au sommet du Puy-de-Dôme entre l’été 2023 et le printemps 2024. L’étude Pestiriv, menée en 2025, montre une imprégnation particulièrement élevée chez les jeunes enfants habitant en zone viticole, qui se manifeste par la présence de plusieurs pesticides dans les urines et les cheveux.

Or, ce cocktail de substances auxquelles les petits riverains, ainsi que les enfants d’agriculteurs et d’agricultrices, sont exposés n’est pas évalué par la réglementation, alors même que les effets toxiques peuvent se combiner. Les pommes conventionnelles font partie des aliments les plus traités : elles reçoivent en moyenne 26 traitements phytosanitaires sur un cycle de culture. Dès 2018, une étude de l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) a montré que l’exposition chronique à faible dose à des aliments contenant un cocktail de six pesticides utilisés dans les pommeraies a des effets sanitaires avérés.

L’alimentation constitue l’une des voies d’exposition majeure aux pesticides, selon l’Organisation mondiale de la santé. On peut citer l’exemple de trois fruits du quotidien qui, en plus de la pomme, présentent des résidus multiples et en quantité importante : les oranges, les raisins de table et les fraises. S’il existe bien pour les aliments des limites maximales applicables aux résidus (LMR), ces limites sont définies sans prendre en compte les effets cocktail, c’est-à-dire les conséquences sanitaires d’une exposition simultanée à plusieurs pesticides.

« On boit tous les jours, on mange tous les jours. La répétition de l’exposition va potentiellement présenter un risque pour la santé, même si c’est à faible dose », pointe le toxicologue Xavier Coumoul, en particulier chez les très jeunes enfants. « Ils sont plus vulnérables parce que leurs systèmes de détoxification ne sont pas suffisamment matures. »

« Rendre visible le sujet de la santé sacrifiée des enfants »

« Comment peut-on avoir un agriculteur habillé en cosmonaute qui traite, et des captages d’eau potable juste à côté qui alimentent des dizaines de milliers de personnes ? Comment c’est possible ? » s’insurge un chercheur dans le cadre de notre enquête.

C’est aussi l’une des questions que nous nous sommes posées, bien conscientes des difficultés et injonctions contradictoires dans lesquelles sont pris ceux et celles qui nous nourrissent. Cela fait maintenant 20 ans que nous enquêtons sur l’agriculture, l’alimentation et la santé environnementale, en étant basées dans deux grandes régions agricoles. C’est un ancien agriculteur malade à cause des pesticides qui a attiré notre attention sur les enfants atteints de cancers. Nous étions en 2019. Il confiait alors s’organiser pour aller très tôt recevoir ses traitements de chimiothérapie au CHU, tant il craignait de croiser des enfants malades, dont les regards le bouleversaient.

Plusieurs familles confrontées à la maladie de leur enfant ont accepté de témoigner pour ce livre. Certaines d’entre elles, qui ont bénéficié du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides, nous ont raconté leur parcours. Les médecins et collectifs qui les accompagnent dans cette longue et difficile reconnaissance nous ont aussi accueillies dans leur cabinet médical ou leur CHU. Une partie d’entre eux, soucieux de faire de la prévention, s’engagent pour la généralisation des ordonnances vertes. Mis en place dans une centaine de collectivités en France, ce dispositif donne un accès gratuit à des paniers de denrées bio aux femmes enceintes, avec l’ambition de réduire les risques liés à l’exposition aux produits chimiques pendant la grossesse, en particulier aux pesticides.

Ce livre se nourrit de la rencontre de celles et ceux qui, partout en France, mènent des combats collectifs pour faire la lumière sur les causes de ces maladies pédiatriques et soulever la chape de plomb à laquelle elles et ils se heurtent. Dans le contexte de repli sur soi qui étreint nos sociétés, leurs luttes sont inspirantes, tant dans les alliances qu’elles nouent que dans la détermination qu’elles affichent vers une nécessaire transition agricole.

Avec ce livre, nous entendons contribuer à rendre visible le sujet de la santé sacrifiée des enfants par l’usage massif de pesticides. Et concourir à sortir du déni politique qui s’installe jusqu’au plus haut sommet de l’État.

Boîte noire

Cloé, aujourd’hui âgée de 17 ans, préface le livre Pesticides Kids. Nolwenn Weiler avait raconté son histoire dans basta! en 2020, à retrouver en accès libre ici.