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Soudan : la guerre dont on ne parle pas

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par Emma Bougerol

Le Soudan connaît une guerre civile à l’impact humanitaire sans précédent. Pendant que deux généraux se disputent le pouvoir depuis avril, la population dépend de l’aide extérieure. Il est essentiel de ne pas l’oublier, soulignent les médias indépendants.

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« Il se déroule une crise humanitaire au Soudan au moment où l’on parle, mais le monde détourne les yeux quand il s’agit de l’Afrique. Les gens n’en parlent même pas. Beaucoup de personnes dans le monde ne savent même pas qu’il se passe quelque chose au Soudan. » Les mots sévères de Mahdi Garba, journaliste humanitaire pour HumAngle, sont à la hauteur de son désarroi face à la guerre civile que traverse actuellement le Soudan.

Depuis avril 2023, plus de 10 000 personnes ont été tuées. Les déplacés internes et à l’extérieur se comptent en millions. Une partie de la population est forcée de s’exiler dans des pays voisins, eux aussi instables, comme le Soudan du Sud ou le Tchad, explique Mahdi Garba. Désormais, « 25 millions de personnes dépendent de l’aide humanitaire pour survivre (sur une population totale de 45,6 millions d’habitants) », note Equal Times.

La population prise dans une guerre pour le pouvoir

Le Soudan connaît, depuis plusieurs années, une période d’instabilité politique dont les premières victimes sont les civils. Fin 2018, une révolution populaire met un terme à 30 ans de pouvoir d’Omar el-Béchir. Fin 2019, à la suite d’un coup d’État visant à instaurer une démocratie, les représentants du soulèvement concluent un fragile accord de partage du pouvoir avec l’armée. S’en suivent deux années où le pays est « dirigé par une alliance très instable dans laquelle le gouvernement civil était supervisé par le général Abdel al-Burhan, chef des forces armées soudanaises », retrace dans The Conversation le chercheur espagnol Alfredo A. Rodríguez Gómez.

En 2021, un nouveau coup d’État est mené par l’armée : « C’est la révolution dite de “la trompe d’éléphant”, au cours de laquelle Abdel al-Burhan a dissous le Conseil souverain soudanais, l’organe suprême de gouvernement, et s’est autoproclamé chef de l’État soudanais pour une période indéterminée. »

Or « la paix et la stabilité n’ont pas été au rendez-vous », note-t-il. Le 15 avril 2023, une lutte pour le pouvoir éclate entre Abdel al-Burhan, qui dispose de l’appui des Forces armées soudanaises, et le général Mohamed Haman Dogolo, dit « Hemetti », chef du groupe paramilitaire appelé Forces de soutien rapide. Au début limités à la capitale, Khartoum, les combats s’étendent désormais à tout le pays, particulièrement dans la zone du Darfour, à l’ouest du pays.

L’organisation Human Rights Watch alertait, fin novembre, sur les « massacres ethniques et pillages » dans la région contre les civils de l’ethnie Masalit, commis par les forces de Hemetti et des milices alliées.

« Une guerre à laquelle le monde a tourné le dos »

« Huit mois après le début de la guerre, nous comptons les morts par milliers », soupire Mahdi Garba, dans le podcast « The Crisis room » de HumAngle. L’indifférence de la communauté internationale a des conséquences directes sur les populations, puisque l’aide humanitaire est trop faible face à l’ampleur des souffrances en cours.

Plus de 25 millions de personnes « ont désespérément besoin de l’essentiel - nourriture, abri, protection », souligne HumAngle, citant un communiqué du directeur soudanais de Save the Children. Selon leurs chiffres, près de 350 000 enfants ont dû quitter leur foyer entre début octobre et mi-novembre.

« Nous avons besoin de ressources urgentes et accrues pour protéger les enfants et les familles maintenant - pendant qu’ils sont déplacés -, mais nous avons également besoin de structures en place pour les protéger pendant leur déplacement et lorsqu’ils arrivent dans les zones de rassemblement », alerte-t-il.

Le média indépendant Equal Times parle d’une « guerre à laquelle le monde a tourné le dos ». Face à de tels drames humains, le silence paraît assourdissant. Le travail des journalistes est de donner une voix à ceux qui n’en ont pas, de participer à la connaissance de situations oubliées, méconnues. Cette newsletter veut mettre en avant ces voix, ces récits, pour rendre impossible l’indifférence. Pour continuer ce travail l’année prochaine (et celles d’après), nous avons besoin de votre soutien.

Emma Bougerol

Photo d’illustration : Vue aérienne de Nyala, la capitale du Sud-Darfour, au Soudan, en 2011/CC BY-NC-ND 2.0 Deed UN via flickr.