« C’est un moment charnière. S’il n’y a pas de réponse à la hauteur, il y aura un mouvement de grève en juin », prévenait Julien Troccaz, l’un des secrétaires fédéraux de Sud-Rail, à la veille de la rencontre avec la direction de la SNCF mardi 21 avril. Celle-ci faisait suite à une « demande de concertation immédiate », déposée par la CGT, l’Unsa, Sud et la CFDT vendredi dernier.
Les syndicats sont en particulier préoccupés par des suicides de cheminots ces derniers mois. Fin janvier, déjà, la CGT et Sud avaient tiré la sonnette d’alarme, alors que quatre cheminots s’étaient donné la mort en quinze jours. Mais la lettre ouverte envoyée par Sud-Rail au président-directeur général de la SNCF, Jean Castex, était restée sans réponse.
L’interpellation du ministre des Transports mi-février n’avait pas davantage porté ses fruits. Entre-temps, les syndicats de la SNCF comptabilisent onze suicides de cheminots depuis le début de l’année 2026. Le dernier a été signalé le 11 avril par Sud-Rail sur ses réseaux sociaux.
« Un lien avec le travail »
Le groupe ferroviaire a bien mis en place des cellules psychologiques pour accompagner les cheminots face à la mort de leurs collègues. Mais la SNCF ne reconnaît pas la responsabilité du travail dans les passages à l’acte dramatiques de ses agents. L’entreprise évoque plutôt des causes multifactorielles.
Une interprétation que contestent les organisations cheminotes. « C’est une évidence qu’il y a un lien avec le travail. La grande majorité des suicides se sont passés sur des lieux de travail ou sous les emprises du ferroviaire, par exemple lorsqu’un agent se jette sous un train », déplore le secrétaire fédéral de Sud-Rail Julien Troccaz. Pour ce syndicaliste, la fin du statut de cheminot, qui permettait d’appartenir à un corps social, est un facteur aggravant qui déstabilise les collectifs de travail.
Des accidents du travail en hausse
Les suicides ne sont pas les seuls indicateurs de la souffrance au travail à la SNCF. Le taux d’absentéisme et les accidents du travail progressent. Sud-Rail indique que ces derniers ont explosé dans le groupe, avec une augmentation de 15,9 % en 2025. Et même une hausse de 21,7 % en intégrant dans ce décompte les filiales du groupe ferroviaire.
« Il y a à la fois une violence managériale et une volonté de l’entreprise de gagner en productivité et de réaliser des économies. C’est un véritable harcèlement institutionnel qui s’est installé à la SNCF », dénonce Thierry Nier, secrétaire général de la CGT-Cheminots. D’où l’état d’urgence sanitaire et social qu’évoquent les organisations cheminotes et leur demande de moratoire sur les réorganisations du travail, afin d’apporter un peu de stabilité aux agents.
« La SNCF veut coller au plus près au système capitaliste et ne répond pas aux enjeux de service public, dénonce Julien Troccaz, de Sud-Rail. S’y ajoutent un manque de vision et des réorganisations compulsives. Du coup, tu changes de collectif de travail ou de lieu d’affectation tous les six mois ou un an et cela entraîne des pertes de repères et de sens. » Avec, pour conséquence, le développement d’une souffrance au travail.
Ouverture à la concurrence et dumping social
Derrière cette dégradation des conditions de travail, les syndicats pointent un facteur structurel : l’ouverture à la concurrence du rail. Pour les trains régionaux, l’exploitation des lignes ferroviaires est dorénavant attribuée par lots, à l’occasion d’appels d’offres pour lesquels la SNCF se trouve régulièrement en concurrence avec Transdev, détenu depuis l’an dernier en majorité par une entreprise allemande, ou des filiales de la RATP.
Pour y répondre, la SNCF a créé ses propres filiales de droit privé dès la fin de l’année 2024. Ainsi, pour les lots du sud-est de la France, elle a lancé SNCF Voyageurs Sud Azur ; pour ceux de Picardie, SNCF Voyageurs Étoile d’Amiens ; ou pour ceux autour de Nantes, SNCF Voyageurs Océan. Dans ces filiales, les droits des cheminots transférés disparaissent au bout de 15 mois au profit de nouveaux accords d’entreprise. Les syndicats accusent la direction d’en profiter pour tenter d’imposer un dumping social qui est appelé à s’étendre au fur et à mesure du développement des appels d’offres à l’ensemble des régions.
Dans ce contexte, les réponses apportées mardi par l’entreprise ne sont pas suffisantes pour les syndicats. « Sur les réorganisations, on nous répond "table ronde emploi", sur les salaires on nous dit "observatoire de la rémunération" fin mai, et sur l’unité sociale, on nous explique qu’une partie des droits pourraient être embarqués vers des filiales, mais pas tous et pas pour tout le monde », rapporte Thierry Niern. Le secrétaire général de la CGT-Cheminots confirme que, pour l’ensemble des syndicats, les propositions de la SNCF sont insatisfaisantes « et que la question de faire agir tous les cheminots de tous les services de manière importante et forte va s’imposer dans les semaines qui viennent ».
Vers une grève en juin
« Ils gagnent du temps », accuse aussi Julien Troccaz, de Sud-Rail. Pour lui, les réponses de la direction ne sont « pas à la hauteur de la souffrance des agents ». Les quatre syndicats représentatifs réclamaient un moratoire sur les réorganisations pour répondre à un « état d’urgence sanitaire et social », l’application à tous les cheminots des accords de groupe pour maintenir l’unité sociale de l’entreprise et des augmentations salariales dans un contexte de retour de l’inflation.
« Les organisations syndicales vont se retrouver dans quelques jours pour mettre en place une stratégie. La mobilisation des cheminots va s’imposer pour changer de trajectoire à la SNCF, afin de permettre aux cheminots de travailler dans de bonnes conditions », conclut Thierry Nier, de la CGT. Pour l’heure, les syndicats envisagent donc une grève en juin si la direction ne formule pas de nouvelles propositions.
