« Regardez à votre droite et à votre gauche, les femmes qui vous entourent. Eh bien, statistiquement, une sur deux a été victime de violences sexuelles. » Samedi 6 juin à Lanvéoc, sur la presqu’île de Crozon, dans le Finistère, Clarisse Réalé prend la parole entre deux concerts. Ambassadrice du réseau national de femmes politiques élues locales, et conseillère municipale d’opposition à Crozon, elle co-organise ce soir-là le Skoazell Fest, une soirée caritative – Skoazell signifie « soutien » en breton – au profit des femmes victimes de violences sexuelles, qui se tient pour la deuxième année consécutive.
Sur scène, elle représente, avec d’autres, « ces citoyennes et ces citoyens qui ont décidé de ne pas passer leur chemin » face aux nombreux témoignages de femmes entendus ici ou là sur la presqu’île. Et en premier lieu à Argol, où tout a commencé.

D’abord en soutien aux femmes d’Argol
Dans cette commune de 1000 habitantes située à l’entrée de la presqu’île, plusieurs femmes ont dénoncé ces dernières années des violences sexuelles qui auraient été commises par l’ancien maire, Henri Le Pape (divers droite). Deux d’entre elles ont porté plainte. L’une des plaintes, déposée par Sylvie* il y a plus de 15 ans, a fait l’objet d’une ordonnance de non-lieu en 2009 ; la seconde, déposée par Christelle*, est actuellement réexaminée par la justice après un premier classement sans suite en 2024.
Agente communale d’entretien, Christelle dénonçait en 2023 des attouchements qu’elle aurait subis de la part du maire, participant ainsi à lever une « omerta » qui planait sur la commune depuis 50 ans. Plusieurs autres femmes, dont certaines étaient mineures au moment des faits, ont par la suite relaté des agissements similaires.
L’effet d’un électrochoc
En soutien, Sylvie prenait la parole lors d’un conseil municipal explosif à l’été 2023, déclarant avoir « été victime de cet individu, comme beaucoup d’autres femmes ». Des propos pour lesquels cette ex-conseillère régionale a été condamnée en diffamation – ce qui l’incite aujourd’hui à requérir l’anonymat, comme l’ensemble des femmes qui témoignent, et qui craignent des représailles d’un ex-élu ayant la plainte facile. En septembre dernier, elle a déposé, avec son avocate Élodie Tuaillon-Hibon, un pourvoi en cassation toujours en cours, et pour lequel elle est notamment soutenue par le collectif Skoazell.
Dans la commune, le courage de Sylvie et de Christelle a fait l’effet d’un électrochoc : « On entendait des rumeurs depuis des années, alors quand Christelle a porté plainte contre vents et marées ? et malgré la désapprobation de son mari, on a voulu soutenir ces femmes », témoigne Valentine Château, sage-femme sur la presqu’île, et formée au recueil de la parole des victimes de violences sexistes et sexuelles (VSS). Avec Clarisse Réalé, ainsi que Gaëlle Vigouroux et Marie-Laure Bouvant, respectivement élue d’opposition à Crozon et psychothérapeute, elle crée en 2024 Skoazell.

Une aide morale et logistique
Au début, le collectif vient surtout en aide aux femmes d’Argol. Un réseau informel se met en place pour aller à la rencontre de victimes potentielles, pour apporter un coup de main, un soutien moral ou matériel, une compagnie. Pour faire passer des messages, aussi. Comme quand le maire s’est adjugé une protection fonctionnelle en conseil municipal.
« Il était important pour nous de lui faire comprendre qu’il n’était plus seul en son royaume », relate Laurence, une bénévole. Les femmes de Skoazell, auxquelles se joignent quelques hommes, se déplacent aussi au tribunal de Quimper, puis à la cour d’appel de Rennes pour soutenir Sylvie. « J’en suis sortie en larmes, c’était tellement violent », témoigne une membre de Skoazell, dénonçant la victimisation secondairedes femmes.
Depuis cette première audience, en octobre 2024, Christelle n’est plus jamais rentrée chez elle, écœurée par le témoignage de son mari en soutien au maire. Actuellement en procédure de divorce, elle loge dans la maison d’une des filles de Sylvie, avec qui elle s’est liée d’amitié, comme avec d’autres femmes qui ont témoigné. « On n’a pas besoin d’en parler pour se comprendre », décrit celle qui, comme Sylvie, a donné un coup de main à l’organisation du Skoazell Fest.
« J’ai gagné parce que j’ai dénoncé »
Malgré les jugements incessants de certains habitants qui crient au complot, Christelle ne regrette rien : « Peu importe l’issue de l’enquête, je me dis que j’ai gagné, parce que j’ai dénoncé ! J’ai collé une étiquette dans son dos, et elle ne se décollera plus », lance-t-elle en tapant des poings sur la table. Contacté, directement et par le biais de son avocat, Henri Le Pape ne nous a pas répondu.
En lien étroit avec l’association Veille en presqu’île, qui mène depuis 2023 des actions de prévention des violences intrafamiliales, et dont plusieurs membres de Skoazell font partie, le collectif désormais composé d’une quarantaine de personnes s’est peu à peu élargi, accompagnant des femmes bien au-delà d’Argol. Veille en presqu’île leur assure un soutien émotionnel et psychologique, tandis que Skoazell propose surtout une aide juridique et financière.
« Aujourd’hui à Skoazell, quand une femme a besoin de soutien moral, logistique, qu’elle a besoin de quitter son logement, de se déplacer, de faire ses papiers, qu’elle n’a pas d’ordinateur, qu’elle ne peut pas se payer un avocat, eh bien elle vient nous voir et elle trouve une famille pour la soutenir », résume sur scène Clarisse Réalé. Les fonds récoltés lors de la soirée serviront exclusivement à couvrir les frais judiciaires des victimes déclarées.

« Je ne me sens plus isolée »
Parmi elles, Maïwenn*, dont les frais d’avocat dépassent désormais 9000 euros. Depuis 2022, cette habitante de Telgruc-sur-Mer, au sud de la presqu’île, est victime du « délire érotomaniaque » d’un homme, qui lui a fait vivre un véritable cauchemar. Harcèlement, usurpation d’identité, courriers anonymes de dénonciation calomnieuse, tags sur sa maison et son véhicule… La liste interminable de ce qu’elle subit aggrave la pathologie dont elle souffre.
Hospitalisée, elle donne naissance à un enfant très prématuré. En incapacité totale de travailler, elle est aujourd’hui en invalidité. Son harceleur, condamné en 2024 à 16 mois de prison ferme, a fait appel du jugement sur le montant des préjudices professionnels, et Maïwenn craint déjà la fin de son interdiction de revenir dans le Finistère, qui devrait intervenir en 2027. Mais elle n’est désormais plus seule.
Cette condamnation n’aurait sans doute pas été permise sans l’aide de Skoazell, qui s’est rapproché de la gendarmerie de Châteaulin, située à une trentaine de kilomètres de là, dont l’investissement a été déterminant, selon Maïwenn. Lors d’une opération qu’elle a récemment dû subir, c’est Sylvie qui a proposé de garder son chien, et qui l’emmène régulièrement se promener. « On s’entraide et on est en vigilance les unes pour les autres. Cet élan de solidarité est magnifique. Dans un microcosme comme la presqu’île, c’est super important. Je ne me sens plus isolée, j’ai maintenant le sentiment d’être insérée dans une communauté », décrit la jeune femme, avant de se rendre à la soirée.
Sur place l’attendent même des soutiens venus tout spécialement de Brest : en l’occurrence, les membres d’un club de roller derby, qui ont proposé de tenir un stand de crêpes pour compléter le kig ha farz. « Où qu’on aille, il y a maintenant une personne de Skoazell », lance Maïwenn à qui veut l’entendre, face à une « famille » qui ne cesse de s’étendre.

C’est particulièrement le cas là où tout a commencé, à Argol. En mars dernier, la mairie acquise à Henri Le Pape depuis 2008 a basculé. La liste « Le Renouveau - A nevez », menée par Jean-Michel Lezenven (sans étiquette), l’a emporté. En août 2023, cet ancien premier adjoint avait été démis de ses fonctions pour avoir soutenu Christelle face au maire. Aujourd’hui premier soutien de Skoazell avec d’autres colistieres, il veille à refaire de la commune un espace d’écoute et de bienveillance.
Former les élus
Sa désormais première adjointe aux finances, Sonia Zamai, est également membre de Skoazell. Elle nous dit avoir pour projet que tous les élus du conseil municipal et que tous les agents de la commune soient formés aux droits des femmes et aux violences sexistes et sexuelles. « Le message qu’on veut faire passer, c’est qu’on peut vraiment changer les choses localement et faire boule de neige », met-elle en avant.
Depuis mars, toutes et tous constatent qu’à Argol, l’ambiance a changé. « Avant, je ne pouvais pas aller au café, où je me faisais insulter et traiter de menteuse. Maintenant, les gens me disent bonjour et j’y vais ! » se réjouit Sylvie. Et si du chemin reste à parcourir, Clarisse Réalé et Gaëlle Vigouroux l’assurent : « La peur et la honte ont changé de camp. » Avec Skoazell, elles donnent rendez-vous en août prochain pour un autre fest-noz de soutien aux femmes victimes de VSS. Et il aura lieu pour la première fois à Argol.
*Prénom modifié.
