Des personnes sans-abri aux salariés de France Travail : la mobilisation du Samu social s’étend

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Une mobilisation a rassemblé ce 30 juin le personnel du Samu social, des salariés de l’Aide sociale à l’enfance, de France Travail, des personnes sans-abri ainsi qu’Utopia56. Une réaction groupée face au manque de moyens pour protéger les plus précaires.

par Maïa Courtois

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Vêtue d’une robe beige à fleurs, Alicia, 18 ans, s’évente à l’ombre d’un haut bâtiment vitré du 13e arrondissement de Paris. Elle se tient aux côtés de Maya Morel, 23 ans, l’une contre l’autre assises sur un long sac à dos gris qui rassemble leurs affaires communes. Maya rapproche de temps à autre sa tête de celle d’Alicia, dans un geste de tendresse. Il y a trois jours, Alicia a fait un malaise, et vomi plusieurs fois dans la rue. Maya a appelé les pompiers. À l’autre bout du fil, le médecin urgentiste régulateur lui a tout de suite demandé : « Qu’est-ce que vous faites à la rue ? »

« Quand je lui ai répondu que je ne comprenais pas cette question, que ça ne le regardait pas, il m’a lancé : “Ne me parle pas comme ça, je suis pas ton pote, maintenant tu m’écoutes et tu fermes ta gueule.” Il m’a demandé l’âge de ma copine, pour me dire : “Elle a 18 ans, donc, tu te démerdes”, et il a raccroché », témoigne Maya, encore choquée de l’interaction.

Maya est à la rue depuis ses 17 ans. « J’ai traversé toute la France. En cinq ans, je n’ai jamais eu un hébergement. Impossible d’avoir une vie stable, un travail stable. Je ne pourrais pas vous dire combien d’heures j’ai passé à appeler le 115. C’est incommensurable », retrace d’une voix douce Maya, yeux noirs et piercing doré au nez. « Quand on appelle le 115, on en a pour 4 heures d’attente. Puis, on rappelle plusieurs fois. Au bout de 10 heures comme ça, on a même pas de réponse. »

Pendant la canicule, Alicia et Maya ont tenté de se protéger avec des voiles sur la tête, en restant dans l’ombre de recoins en bord de Seine, où la température était un peu plus basse. Avec quelques passages à l’Académie du climat, non loin du fleuve, pour y trouver la fraîcheur « de brumisateurs publics », précise Alicia, et des distributions de repas.

Aujourd’hui, iels sont venues soutenir la grève du Samu social. Le 10 juin, le Samu social de Paris a annoncé le retour à la rue des personnes qui avaient été prises en charge dans le cadre du plan grand froid, déclenché chaque hiver par les préfectures pour mettre à l’abri un plus grand nombre de personnes. « Ça a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », introduit Jordan, salarié du Samu social et syndiqué CGT. « C’est inacceptable de remettre des familles à la rue à Paris alors que cela faisait des mois qu’elles étaient prises en charge, qu’elles avaient entrepris des démarches administratives en préfecture, de scolarisation de leurs enfants... »

1200 remises à la rue annoncées à la veille de la canicule

Environ 1200 personnes vont perdre leur place d’hébergement au prochain semestre. L’annonce a été faite lors d’un webinaire mené par la direction. En plus des problèmes éthiques que pose l’application de ces remises à la rue, le salarié du Samu social décrit une souffrance au travail de longue date : des consignes sans cesse changeantes, des salaires qui n’évoluent pas, tandis que les conditions de travail, elles, se dégradent. « On a le sentiment, en permanence, que notre expertise de terrain n’est pas entendue », ajoute-t-il.

Le 23 juin, en réaction à cette annonce, et alors que la France est plongée dans la canicule, la CGT du Samu social déclenche une grève reconductible. Celle-ci se poursuit depuis une semaine, avec une manifestation en cours devant plusieurs lieux clés de la capitale ce mercredi après-midi.

Les écoutantes du 115 ne sont pas seules : d’autres services les ont rejointes. « On voit dans les équipes d’à côté que ça ne va pas : que ce soit au 115, dans les structures d’hébergement, ou même au siège. C’est dur de se prendre de la souffrance tous les jours et de ne rien pouvoir y faire », décrit Julia*, arrivée il y a près de six mois au Samu social et venue en soutien aux grévistes avec deux collègues de son service.

En plus de s’être étendu en interne, ce mercredi, le mouvement du Samu social affiche de nouvelles alliances, jusqu’ici peu mises en lumière.

Un début d’« union des travailleurs, des personnes concernées et des associations mobilisées »

Outre le public concerné, la mobilisation des grévistes du Samu social a été rejointe par des salariées de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) de Paris, l’association Utopia56 qui œuvre auprès de personnes sans-abri, mais aussi... par une partie du personnel de France Travail. « Les conseillers de France Travail ont entre 500 et 1000 personnes à accompagner. Chacun comprend bien que ce n’est pas possible », expose Luc, salarié de France Travail, syndiqué à SUD-Emploi. Pour lui, un parallèle est à dresser avec les écoutantes du 115, dans l’impossibilité de faire correctement leur travail car débordées par le nombre d’appels.

Si SUD-Emploi a appelé à la grève aujourd’hui, c’est aussi que la date en offrait l’occasion : c’était jour de NAO (négociations annuelles obligatoires) à France Travail. « C’est simple, la direction nous a annoncé 0 % [d’augmentation] ce matin », soupire le syndicaliste. « Au prétexte que les tutelles, donc le ministère du Travail et Bercy, bloquaient. »

Pour lui, faire front avec le monde associatif et du travail social est important : « Les attaques contre nos conditions de travail, contre les conditions d’accueil et d’indemnisation des personnes privées d’emploi, tout cela, ça se rejoint : cela fait partie d’une même politique. »

Même discours du côté de Nathan Lequeux, porte-parle d’Utopia56 à Paris, qui défend l’« union des travailleurs, des personnes concernées et des associations mobilisées » face « aux politiques mortifères » qui affectent les conditions de travail, tout comme les conditions de vie des personnes précaires. « La culpabilité n’est en aucun cas sur les écoutants du 115, qui subissent des maltraitances institutionnelles et, par ricochets, en font subir aux personnes à la rue. »

« Je suis malade. J’ai une fille et le 115 ne répond pas. Parfois il répond quand tu as de la chance. Je suis malade. J’ai mal », répète Nicole, exilée congolaise, la main sur sa valise violette. Après avoir confié son témoignage, elle verse quelques larmes, le visage à demi caché sous sa visière. Une bénévole lui tend un mouchoir. Jenna, les traits doux encadrés par un voile violet et la voix basse, prend le relai : « En tant que femmes, on se retrouve avec nos bagages sous les bras tout le temps. Notre dignité est touchée. On perd confiance en nous. » Elle tient à préciser : « On a parmi nous des handicapés. On a parmi nous des enfants. »

« Un nourrisson de 3 mois et un jour se retrouve sur notre permanence »

Des personnes particulièrement vulnérables qui ne trouvent pas de place au 115 se retrouvent, bien souvent, contraintes de se référer aux permanences parisiennes d’Utopia56. L’association organise un réseau d’hébergements citoyens et mène régulièrement des actions d’occupation pour responsabiliser les pouvoirs publics. « Un nourrisson de 3 mois et un jour se retrouve sur notre permanence, cite en exemple Nathan Lequeux. On a des femmes enceintes... Et on prend en charge une cinquantaine d’enfants en ce moment, dont la moitié ont moins de 2 ans. »

Les mineurs à la rue relèvent de la protection de l’enfance : d’où la présence, ce mercredi, de travailleuses et travailleurs de l’Aide sociale à l’enfance, en soutien au mouvement du Samu social. Malgré le manque de moyens à l’ASE, « on veut nous rajouter des missions, ce qui engendre de la souffrance au travail. Si on veut mettre un stop à ce carnage, il faut un rapport de forces à la hauteur. Cette jonction aujourd’hui, c’est une première étape pour nous », défend Florence Pik, travailleuse sociale à l’ASE, syndiquée CGT et l’une des porte-parole de la commission de mobilisation du travail social Île-de-France.

« On se rend compte que les logiques appliquées sont similaires : on nous demande de faire toujours moins bien, avec moins de moyens. Il n’y a pas de considération de ce que l’on fait, et encore moins des gens que l’on accompagne et qu’on accueille », argumente Mathilde, psychologue dans la protection de l’enfance, également membre de cette commission de mobilisation du travail social francilienne. Ce collectif, qui regroupe des travailleuses et des travailleurs sociaux de différentes structures, permet de construire de nouvelles alliances.

Par ailleurs, quand une alerte remonte d’autres collectifs implantés en région, comme cela a été le cas récemment avec la fermeture d’un lieu d’hébergement de Cité Caritas de 120 places dans le Tarn, la lutte s’organise au niveau local mais trouve aussi du relai dans la capitale, devant le siège de l’association.

La grève reconductible du Samu social « devrait nous inspirer toutes et tous dans nos services », conclut Mathilde, qui milite pour que cette journée d’alliance du 30 juin entre usageres, travailleurses sociaux et de l’associatif « soit juste le début de quelque chose d’encore plus grand ».

*Prénom modifié