Augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers : les universités se mobilisent contre un nouveau décret

Rapports de force

Des enseignants-chercheurs et des étudiants multiplient les mobilisations contre les frais différenciés imposés aux étudiants étrangers hors UE. Le gouvernement fait pression pour généraliser, par décret, cette mesure.

par Maïa Courtois

Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard

Faire payer des frais d’inscription à l’université quinze fois plus cher aux étudiants étrangers hors Union européenne (UE) ? C’est ce que refusent la majorité des universités, soutenues en ce sens par les syndicats enseignants et étudiants. Hors de question d’appliquer cette mesure relevant d’une « préférence nationale transformée en préférence européenne, un marqueur d’extrême droite », introduit Emmanuel de Lescure, maître de conférences à l’Université Paris Cité et secrétaire général du SNESUP-FSU.

Son syndicat s’est mobilisé pour une journée nationale d’actions le 26 mai, aux côtés des branches concernées de la CGT, la CFDT, Solidaires, l’Unsa ou encore les organisations étudiantes Unef, Fage, Union étudiante et Solidaires étudiant-e-s. Car la pression du gouvernement pour généraliser ces frais d’inscription différenciés est montée d’un cran. Depuis deux semaines, le gouvernement Lecornu tente de faire accepter un décret de généralisation à marche forcée.

Remontons le fil. En 2019, avec son plan « Bienvenue en France », le gouvernement instaure les frais d’inscription différenciés entre étudiants européens d’un côté, et étudiants hors UE de l’autre. Depuis, les droits d’entrée pour ces étudiants étrangers hors UE ont été multipliés par 15, passant de 170 euros à 2900 euros en licence, et de 250 à 3900 euros en master. Cela ne concerne pas les doctorants, seulement les licences et masters. « Ils acceptent que les doctorants ne paient pas, au prétexte qu’eux produisent la science ; mais, pour arriver jusqu’au doctorat, il faut payer... C’est discriminatoire et ça nous choque », résume Emmanuel de Lescure.

Parmi les cinq pays envoyant le plus d’étudiants en France, quatre sont hors UE

Pas moins de 15 % des étudiants en France sont étrangers. Ils étaient plus de 440 000 lors de l’année scolaire 2024-2025, selon les chiffres de Campus France reprenant les données du service des études statistiques du ministère (Sies). Parmi eux, plus de 110 000 sont extracommunautaires et sont donc visés par la différenciation des frais d’inscription.

Parmi les cinq pays qui envoient le plus d’étudiants en France, quatre sont extracommunautaires : le Maroc, l’Algérie, la Chine et le Sénégal, aux côtés de l’Italie. Généraliser la hausse des frais d’inscription pour ces étudiants revient à une « mise à la porte définitive » de dizaines de milliers de jeunes qui ne pourront plus envisager d’étudier en France, déplore la présidente de la Fage, Suzanne Nijdam, auprès du site L’Étudiant.

À la faculté des sciences de Montpellier, par exemple, les étudiants étrangers extracommunautaires représentent 20 % des inscrits. Ces jeunes « restent travailler en France à 80 %. Ce sont des chercheurs, des ingénieurs, des titulaires de masters avec de la technicité qui viennent faire progresser l’économie et les entreprises, donc c’est contre-productif », défend auprès de France 3 Occitanie Jean-Michel Marin, le doyen de la faculté des sciences de Montpellier.

Aujourd’hui, d’après le ministère, un étudiant étranger extracommunautaire sur dix paie effectivement ces droits d’inscription différenciés. Soit seulement 10 % du public concerné. Si ces chiffres sont aussi bas, sept ans après l’instauration de la mesure, c’est que les universités font de la résistance. La majorité refuse encore de faire payer le prix fort à ces étudiants étrangers, sources de dynamisme pour l’université française, de production de savoirs et de diffusion de la francophonie.

Un décret pour obliger les universités à appliquer la différenciation

Les universités utilisent pour cela leur droit d’exonérer des frais d’inscription un certain nombre d’étudiants. Cette exonération choisie peut s’appliquer aux jeunes qui rencontrent de grandes difficultés financières (ils sont rares chez les non-étrangers car les frais d’inscription de base restent faibles) ; aux adultes en formation continue ou reconversion (leurs frais sont plus élevés) ; ou encore, aux fameux étudiants étrangers extracommunautaires. C’est précisément cette catégorie que les universités préservent au maximum de la mesure de 2019 en faisant jouer son droit d’exonération.

Cependant, année après année, face aux difficultés budgétaires grandissantes, certaines universités se résignent à appliquer la différenciation – cela a été le cas, par exemple, à Strasbourg, pour la première fois en 2025. Résultat : 27 étudiants ont été définitivement désinscrits fin 2025 pour non-paiement de leurs droits d’inscription, et 37 sont menacés de désinscription en ce mois de mai 2026, à la veille de leurs examens, racontent nos confrères de Rue89 Strasbourg.

Pour aller beaucoup plus loin et atteindre la généralisation de la pratique, le gouvernement compte changer les règles afin de mettre un coup d’arrêt à cette protection. « Les universités ne pourront plus édicter des exonérations massives, elles seront réservées à des cas très précis », a annoncé le ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste, dans un entretien au Parisien fin avril, en même temps qu’était publiée la nouvelle stratégie gouvernementale « Choose France Higher Education » – « Choisissez l’enseignement supérieur français »...

Dans la foulée, le 5 mai, le ministère a soumis à l’avis du Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche (Cneser) un nouveau décret. Celui-ci instaure un maximum de 10 % d’étudiants étrangers extracommunautaires qui pourraient être exonérés. Autrement dit : on passerait de 90 % d’étudiants étrangers extracommunautaires aujourd’hui exonérés de ces frais prohibitifs aujourd’hui, à 10 %, si ce décret passe.

Boycott et mobilisations

Face à cette proposition, les organisations syndicales ont boycotté le Cneser du 5 mai. Celui-ci a été reporté au 12 mai. Une première journée nationale d’actions a alors eu lieu en intersyndicale. Ce jour-là, le gouvernement a tenté de présenter un texte de décret atténué, en proposant un seuil progressif : 30 % d’exonération encore possible en 2026, 25 % en 2027, 20 % en 2028.

Le rejet a été quasi unanime : 62 votes contre, 2 pour, 4 abstentions. « Même passer de 90 % d’exonération à 30 % cette année, c’est énorme, on perdrait 60 % d’étudiants qui étaient jusqu’à présent épargnés. C’est brutal, même si le gouvernement fait semblant d’adoucir le décret », explique Emmanuel de Lescure. Son syndicat, comme les autres, demande le retrait du texte. D’où la mobilisation de ce 26 mai, pour informer largement sur le risque que le gouvernement passe en force.

L’éducation gratuite pour tous comme « principe fondamental »

L’un des arguments gouvernementaux est que cette différenciation est appliquée dans d’autres pays, en Europe et au-delà. « Pas partout », nuance Emmanuel de Lescure, qui estime qu’il n’y a « pas besoin de comparaison internationale : l’accès à l’éducation gratuite, pour tous, est inscrit dans notre Constitution française. Pour nous, c’est un principe fondamental. »

Un autre argument mis en avant par le gouvernement devant les syndicats est le fait que la mesure « permettrait 250 millions d’euros d’économie, et que cet argent permettra d’offrir un meilleur accueil à ces étudiants », rapporte Emmanuel de Lescure. Depuis le début des années 2010, le nombre d’enseignants-chercheurs a baissé de 4,5 % tandis que le nombre d’étudiants a augmenté de 19 % : « Ce n’est pas une enveloppe de 250 millions qui suffira à apporter un meilleur encadrement, des locaux en meilleur état, un chauffage l’hiver, etc. », soupire le maître de conférences.

En outre, en matière d’accueil, le gouvernement continue de rendre la vie difficile aux étudiants étrangers. Comme l’avait repéré Basta!, un amendement à l’article 67 du projet de loi de finances supprime les aides aides au logement (APL) pour les étudiants étrangers hors UE. Le gouvernement visait une application à partir de juillet 2026. Le monde syndical enseignant et étudiant attend désormais la publication du décret d’application.