« Ils nous interdisent tout : écrire, parler, chanter » : ces jeunes Russes qui contournent le blocage d’Internet

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En Russie, les coupures et blocages d’Internet perturbent le quotidien de la population. Ce contrôle décidé par le Kremlin s’inscrit dans un contexte de répression accrue depuis l’invasion de l’Ukraine. Les citoyens tentent d’y échapper. Reportage.

par Fiora Garenzi, Pauline Mussche

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Katia* doit l’admettre, « les coupures d’Internet, il y a un an, personne n’aurait pensé que c’était possible ». La première fois que la vingtenaire a été confrontée à la coupure totale de réseau, elle s’est perdue pour aller chez le dentiste « à l’autre bout de Saint-Pétersbourg ». Un détail, mais qui rappelle dans le quotidien la situation politique, qui est devenue « très dure », souffle Katia. « La vie était plus facile avant. » Par « avant », Katia veut dire avant la guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine en 2022. Mais elle préfère ne pas dire le mot en public. En Russie, il est interdit de parler de cette invasion comme d’une guerre. Il faut dire « opération militaire spéciale ».

Le pouvoir russe, avec Vladimir Poutine à sa tête, a fait voter la loi sur l’Internet « souverain » dès 2019. Celle-ci permet à l’État d’acquérir les moyens d’isoler numériquement la Russie du reste du monde. Les restrictions se sont accentuées depuis l’invasion de l’Ukraine de février 2022. Et encore plus ces derniers mois, où des coupures totales d’Internet ont affecté plusieurs villes russes, officiellement « pour des raisons de sécurité » liées aux attaques de drones ukrainiens.

Deux jeunes femmes vues de dos attendent à un carrefour.
Des jeunes femmes dans les rues de Moscou, le 29 avril 2026.
©Fiora Garenzi

En réalité, tout laisse à penser que c’est un moyen de contrôle supplémentaire de la population par le pouvoir. « Beaucoup d’applications et de sites sont désormais interdits. On doit même faire attention quand on fait une recherche sur Internet », assure Katia. D’après un décompte d’Evgueni Medvedev, analyste indépendant en cybersécurité cité par Le Monde, le Roskomnadzor, l’agence russe de surveillance des communications, a interdit « plus de 1,2 million de ressources », dont 439 services VPN (« réseaux privés virtuels » utilisés pour contourner les blocages en se connectant via d’autres pays) en 2025, auxquels se sont ajoutés 4,7 millions d’autres pages et sites web depuis début 2026.

WhatsApp et Telegram bloqués

En février dernier, après quatre ans de guerre en Ukraine, ce sont WhatsApp et Telegram, messageries largement utilisées en Russie, qui ont, à leur tour, été bloqués. De quoi faire fulminer jusqu’aux proches du pouvoir. Comme beaucoup, Katia continue d’utiliser Telegram pour parler à sa famille, installée dans un pays frontalier, grâce à un VPN permettant de contourner les blocages. Mais elle s’inquiète de bientôt ne plus pouvoir du tout parler aux siens.

« Ils essaient de couper entièrement les VPN », souffle-t-elle. Fin mars, le ministre russe du Développement numérique, Maksut Shadayev, a demandé aux opérateurs mobiles de facturer à leurs clients le trafic international de données au-delà de 15 gigaoctets – ce qui rendrait coûteuse l’utilisation de ces outils. De quoi empêcher pour de bon les Russes d’accéder aux sites web bloqués par le gouvernement, notamment ceux de médias russes indépendants qui poursuivent leur travail en exil.

Des hommes en uniforme militaure debout en rang devant un bus.
Des militaires russes sur la place du Palais, à Saint-Pétersbourg, lors d’une répétition pour la cérémonie du 9 mai, qui célèbre la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie.
©Fiora Garenzi

En fin d’après-midi, Katia rejoint ses amies, Valérya, Alla et Tania*. Dans un trolleybus qui sillonne le centre-ville, sur le pont de la Trinité qui enjambe la Neva, le fleuve qui traverse Saint-Pétersbourg avant de se jeter dans la mer Baltique, les trois jeunes femmes se mettent en ligne. Penchées sur la rambarde, elles hurlent à pleins poumons, pour exprimer leur émotion. La pratique a été initiée par Artyom Khadunkin, un tiktokeur russe, en mai 2025. Il a par la suite invité ses followers à hurler avec lui. Un projet pour lequel il a dû obtenir l’autorisation des autorités de Saint-Pétersbourg, puis du ministère russe de l’Intérieur, ce qu’il a annoncé sur Instagram. Au bas d’un article en russe consacré à ce projet, on peut lire, comme le prévoit la loi russe, qu’« Instagram appartient à Meta, une organisation reconnue comme extrémiste en Russie et interdite d’activité dans le pays ». L’interdiction remonte à 2022, un mois après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.

Désormais, le gouvernement pousse la population à utiliser Max, une messagerie lancée en 2025 et développée par VKontakte, le Facebook russe. Tania le voit autour d’elle : « Dans les entreprises, à l’université, ils nous incitent à l’utiliser, mais les gens n’aiment pas être forcés. » Depuis septembre 2025, l’application doit être préinstallée sur tous les nouveaux téléphones vendus dans le pays. C’est « peu fiable », juge Valeria. Contrairement à WhatsApp, la messagerie n’est pas chiffrée, ce qui permettrait aux autorités, et notamment au service de renseignement intérieur, le FSB, d’intercepter le contenu des messages envoyés.

« Tous les établissements scolaires utilisent désormais la messagerie nationale Max », s’est quant à lui félicité le ministre de l’Éducation russe, Sergei Kravtsov, en mars dernier. « 20 millions d’enseignants et d’élèves », se serviraient désormais de la messagerie, a-t-il assuré. Des chiffres invérifiables. Katia, elle, s’inquiète pour « les enfants d’aujourd’hui », soumis à une propagande particulièrement forte à l’école. « Je ne sais pas quelle sera leur vision du monde. Nous, on a eu accès à Internet, mais eux... » Parfois, en sentant l’étau du pouvoir se resserrer, la jeune femme se demande : « Est-ce qu’on retourne au temps de l’URSS ? »

« Soit tu te tais, soit tu fuis, soit on t’arrête »

Il faut attendre d’être dans une rue peu passante, où les pigeons balaient de leurs ombres les façades des bâtiments pastel, pour parler de politique. Valeria est originaire d’une ville de Sibérie, près du lac Baïkal. « Là-bas », dit-elle, ce qui intéresse les gens, c’est la Chine, à qui sont vendues « nos ressources », à savoir le poisson et l’eau du lac Baïkal. Ses parents n’imaginent pas, pense-t-elle, la frayeur qu’elle a pu ressentir en arrivant à Saint-Pétersbourg pour ses études.

Bus avec un « Z » sur les vitres, dans une rue animée.
Bus avec un « Z », symbole de l’invasion russe en Ukraine, à Simferopol, en Crimée annexée.
©Fiora Garenzi

Elle se souvient des manifestations après la mort de l’opposant Alexeï Navalny, arrêté à son retour en Russie en 2021, mort en détention en 2024. « Tout le monde pouvait être arrêté si on sortait dans la rue au mauvais moment et qu’on était proches des meetings », témoigne Valeria. L’opposant s’était fait notamment connaître grâce à sa chaîne YouTube où il dénonçait la corruption des élites russes. Sa mort, après trois ans en prison et quatre ans après avoir été empoisonné, a sonné comme un glas. « En gros, même après t’avoir empoisonné puis emprisonné, le pouvoir pouvait encore te tuer. En Russie, si tu es contre Poutine, soit tu te tais, soit tu fuis, soit on t’arrête », résume Valeria.

À ses côtés, Tania, 19 ans, fond soudainement en larmes. Elle a pensé à ses parents, à ce qu’ils pensent de la politique. « Ma situation est très compliquée », lâche-t-elle, incapable d’en dire plus. Son amie Katia se souvient que, lors d’une sortie scolaire, un prof a demandé à une étudiante de s’éloigner d’une de ses camarades au moment de la photo de groupe. La raison : l’une portait un t-shirt bleu, l’autre jaune, combinaison de couleurs pouvant être perçue comme un soutien à l’Ukraine.

« On est beaucoup à être contre le régime mais on ne peut absolument rien faire », reprend Valeria. Pour « se reconnaître », ceux qui ne soutiennent pas le pouvoir « sont en général ceux qui se taisent. Les soutiens du régime et de la guerre, eux, fanfaronnent et n’ont pas peur de parler. Il faut se méfier d’eux. » Quand elle parle, elle se sent comme à l’étroit. « Ils disent qu’ils veulent construire un grand pays mais ils nous interdisent tout : écrire, parler, chanter », poursuit-elle. Valeria n’a qu’une idée : partir. « Dès que j’aurai de l’argent. » Où ? « Au Kazakhstan ou en Nouvelle-Zélande, soit très près, soit très loin. » Rester sur le même continent lui plairait mais elle a peur que l’étouffement des libertés à l’œuvre en Russie ne soit « contagieux » et s’étende aux pays voisins. Au moins un million de Russes ont quitté le pays depuis 2022.

Statue représentant un caméraman debout, un photographe debout, et une femme assise tenant un micro, devant un bâtiment.
Statue représentant des journalistes devant le TASS, l’agence de presse russe, à Moscou.
©Fiora Garenzi

« Tout le monde est en colère »

La débrouille reste la règle et la population continue d’utiliser les applications interdites. Après 30 heures passées ensemble, à la sortie d’un train-couchettes qui fend la Russie du nord au sud, jusqu’en Crimée annexée, Olga* et Nikolaï, s’échangent leur Telegram. Sur la table près de leurs lits, un magazine distribué par la compagnie ferroviaire vante les « vins de Crimée » et les paysages de la péninsule, annexée par la Russie en 2014.

Là-bas, presque plus aucun VPN ne fonctionne. « Tout le monde est en colère », assure un des derniers militants des droits humains encore actifs dans la capitale de la péninsule, Simferopol, où les affiches de propagande militaire bardent nombre de façades. Quant à l’application Max, le gouvernement a mobilisé « tous les moyens administratifs pour forcer les gens à l’installer », assure-t-il. Lui, par exemple, est obligé de passer par la messagerie pour regarder les notes de ses enfants à l’école.

Dans le couloir d'un train, un homme porte une veste floquée « Russie ».
Dans le train entre Moscou et la Crimée.
©Fiora Garenzi

Il s’est acheté un autre téléphone, craignant que le simple fait d’installer l’application permette au gouvernement de surveiller ses autres activités sur son portable. Le blocage d’Internet est un des aspects du contrôle de la population, s’abattant sur toute personne soupçonnée de dissidence. L’homme cite un exemple parmi d’autres, celui d’un DJ « emprisonné pour avoir passé une chanson ukrainienne à un mariage ». Malgré la répression qu’il subit lui-même, enfermé administrativement à plusieurs reprises, il l’assure : « Tôt ou tard, la justice triomphera et les vrais criminels seront punis. »

*Les prénoms ont été modifiés.

Boîte noire

Au cours d’un mois de reportages en Russie, nous l’avons constaté : le pouvoir et la répression ont instillé dans la population une peur et une autocensure. Beaucoup de personnes ont du mal à prononcer le mot « guerre » en public, le terme du pouvoir pour désigner l’invasion à grande échelle de l’Ukraine de février 2022 étant « l’opération militaire spéciale ». Pour recueillir un des témoignages publiés dans cet article, nous avons concrètement réalisé l’interview en faisant une « balade dans le vent ». Bien que la jeune femme à qui nous parlions et qui nous a accordé sa confiance n’avait jamais mené d’actions d’opposition (ce qui est devenu impossible sans finir en prison), c’est ce qui la rassurait pour se tenir loin des oreilles indiscrètes.

Dans le dernier classement de Reporter sans frontières sur la liberté de la presse, la Russie occupe la 172e place sur 180. 48 journalistes et collaborateurs des médias sont détenus à ce jour en Russie. Comme le rappelle RSF, depuis février 2022, la quasi-totalité des médias indépendants russes ont été interdits, ou qualifiés « d’agents de l’étranger » ou « d’organisations indésirables ». La presse est soumise à la censure militaire. Cet étouffement touche d’abord nos confrères et consœurs russes. Des médias comme Meduza continuent de travailler en exil et de documenter les crimes du régime russe. Travailler comme journaliste étranger en Russie n’est pas non plus évident. Le journaliste français Paul Gogo en témoignait dans son dernier livre Moscou Parano.

Je voudrais aussi conseiller la lecture du livre de la journaliste russe Elena Kostiouchenko, Russie, mon pays bien aimé, qui a dû fuir la Russie après ses reportages sur l’invasion de l’Ukraine et qui a subi une tentative d’empoisonnement alors qu’elle était exilée en Allemagne. Ce livre mêle ses reportages écrits pour le média russe Novaya Gazeta depuis les années 2000 et ses réflexions sur le rôle des journalistes dans un contexte politique marqué par la montée du fascisme. Décrire ce qui se passe suffit-il à lutter contre la montée du fascisme ? Que signifie l’engagement pour des journalistes ? Ces réflexions sont essentielles pour comprendre ce qu’est la Russie mais elles sont aussi précieuses dans le contexte français de fascisation. À l’heure où les idées racistes et l’extrême droite infusent chaque jour un peu plus le débat public et les politiques de l’Etat, les journalistes français doivent se poser ces questions de leur responsabilité dans le marasme en cours qui menace les vies des personnes minorisées. En France, ces réflexions animent le travail des médias indépendants. Pour les personnes qui le peuvent, les soutenir est essentiel.

Pauline Mussche