« Les fonctionnaires sont là pour servir le collectif, dans un monde ultra-individualiste, mais n’ont plus les moyens de le faire »

Démocratie

Intègres et attachés à l’intérêt général mais dans l’impossibilité de faire correctement leur travail faute de moyens : voici le profil des fonctionnaires que Christelle Mazza, avocate, rencontre, en rupture totale avec le récit néolibéral qui domine. Entretien.

par Nolwenn Weiler

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La souffrance psychique au travail est un sujet dont les sénateurs de la droite et du centre n’ont pas envie d’entendre parler. Le 8 juillet, ils ont voté contre la publication d’un rapport consacré au sujet, mené sous la direction de la sénatrice centriste Annick Girardin. Le rapport ne sera donc pas rendu public. L’avocate Christelle Mazza, qui défend des fonctionnaires en souffrance depuis 20 ans, fait partie des expertes et experts auditionnés par le Sénat : elle estime que la non-publication du rapport d’Annick Girardin s’apparente à de la censure.

Faire le silence sur l’état des agents publics est une tradition : il n’existe, par exemple, aucune donnée sur le nombre de suicides au travail dans les services publics. Pour Christelle Mazza, cette omerta est d’autant plus dommageable qu’il y a urgence. Pris en étau entre leur envie de bien travailler et l’impossibilité de le faire, à cause de moyens sans cesse réduits, les fonctionnaires sont en mauvaise santé. Alors que plusieurs corps de métier de la fonction publique sont actuellement sursollicités face aux conséquences du réchauffement climatique – pompiers, soignants, météorologues, agents des offices nationaux des forêts ou de la biodiversité, fonctionnaires territoriaux, techniciens des entreprises publiques... –, Christelle Mazza alerte : l’effondrement en cours des fonctionnaires peut précéder celui de notre démocratie.

Basta! : Qui sont les fonctionnaires qui viennent vous voir, et pour quelles raisons vous sollicitent-ils ?

Christelle Mazza est avocate en droit de la fonction publique et droit pénal du travail public. Autrice de Souffrance au travail dans le service public. Sortir du silence, entrer en résistance, paru aux Éditions du puits fleuri en 2026.
© Marin Laborne

Christelle Mazza : Je reçois « tout type » d’agents publics : titulaires ou contractuels, hauts fonctionnaires et agents territoriaux. Ils sont magistrats, pompiers, enseignants, policiers, soignants, directeurs de services dans les mairies, agents d’entretien dans les collèges, etc. Je reçois aussi des agents de la fonction publique hospitalière – avec tous les corps d’emploi et tous les grades, des directeurs aux ouvriers en passant par les paramédicaux.

La plupart viennent me voir parce qu’ils sont victimes de harcèlement moral. C’est souvent la seule infraction pour laquelle je les défends sur le terrain pénal. Mais c’est à chaque fois le « bout du fil », le signe d’un problème systémique, qui va bien au-delà de simples histoires interpersonnelles. Cela m’est apparu comme une évidence à partir de 2012-2013, quand j’ai commencé à recevoir beaucoup de dossiers de La Poste, de l’hôpital et de France Télécoms : ce sont trois gros dossiers de harcèlement, mais aussi trois services publics complètement démantelés autour des années 2010. Derrière le harcèlement moral, il arrive que ces fonctionnaires constatent également des prises illégales d’intérêt, du favoritisme et des détournements de fonds publics. C’est quelque chose que je vois de plus en plus.

Comment réagissent les agents publics face à cette réalité ?

Souvent, ils sont dans l’incompréhension, dans une sorte de sidération, voire de la naïveté, qui est très frappante. Ils ne parviennent pas à comprendre la trahison de l’État, qui harcèle plus qu’il ne défend ceux qui dénoncent les atteintes à la probité.

Prenons un exemple : j’ai reçu récemment un agent d’une petite collectivité qui compte quelques dizaines d’agents, dans un territoire rural. Il vient me voir car son supérieur hiérarchique a commis « une erreur » qu’il est le seul à dénoncer : « Les agents catégorie C se trouvent avec une prime trois fois plus élevée que celle des agents catégorie A. J’ai cru comprendre que l’on justifiait ce "calcul" par une démarche sociale pour essayer d’aligner les rémunérations, mais ce n’est pas logique par rapport au corps d’emploi », dit-il. Je lui ai répondu que ce n’était pas une erreur de calcul mais bien un choix délibéré. Il s’avère que la date de cette « erreur » se situe en effet deux ou trois mois avant les élections municipales. Il est fort probable que cela constitue une forme d’achat des voix électorales parmi les agents les plus précaires et les plus dépendants économiquement. Cela arrive dans de nombreuses collectivités territoriales.

J’ai cette lecture « macro » de la réalité, des mécaniques à l’œuvre grâce à vingt années d’observation de la souffrance au travail dans le service public et la défense contentieuse des agents. Pour eux, c’est difficile à voir parce que tout est très fragmenté dans les services. Les gens ne se parlent pas, ils ne sont pas au courant de ce qui se passe dans le bureau voisin, donc ils viennent toujours me voir depuis leur « petite case ». Prendre du recul leur permet de comprendre, objectivement, qu’ils ne sont pas le problème mais qu’il y a quelque chose de beaucoup plus vaste qui est à l’œuvre.

De quoi souffrent les personnes que vous défendez ? Que leur arrive-t-il pour qu’elles viennent vous voir ?

Quand les gens viennent me voir, ils ne parlent pas de souffrances personnelles mais plutôt de violence éthique. C’est quelque chose de très particulier dans la fonction publique. Ils ne peuvent pas atteindre leurs objectifs, parce qu’ils n’ont pas les moyens de le faire. Or, leurs objectifs relèvent de l’intérêt général, cela génère donc une violence très particulière. Cela peut être un enseignant avec ses élèves ou une infirmière avec ses patients. Cette violence éthique, on la retrouve aussi parmi les fonctionnaires des agences environnementales, comme l’Office français de la biodiversité (OFB) ou l’Office national des forêts (ONF), où les gens sont viscéralement attachés à la nature. Je pense beaucoup à eux en ce moment avec les incendies qui ravagent les territoires, cela doit être une violence terrible.

La démarche des agents publics, quand ils poussent la porte de mon cabinet, s’inscrit toujours dans la défense de l’intérêt général, à quelques exceptions près. Quand je discute avec eux, assez rapidement, ils s’effacent derrière la cause. C’est directement lié à leur statut : on leur demande de se soumettre, d’obéir, d’assurer la continuité de service pour le bien de la nation. Le problème, c’est que le service public ne fonctionne pas dans la légalité, les agents n’ont pas les moyens de travailler, il n’y a pas assez d’argent disponible car il est détourné. Les gens sont totalement écrasés, pris entre l’obligation de servir et l’impossibilité de le faire. Résultat : ils s’écroulent.

Le démembrement des services publics, décidé au niveau national et appuyé par les institutions européennes, a commencé dès la fin des années 1980. Droite et gauche y ont participé…

Oui. Traditionnellement, on pense que le service public c’est quelque chose qui est de gauche, et que la droite s’y oppose dans un souci d’économie libérale. Mais le démembrement de l’État est transpartisan. C’est, par exemple, le gouvernement du socialiste Lionel Jospin qui a décidé de flexibiliser l’emploi public par le recours aux contractuels en 2001. On sait que cela coûte une fortune, dans l’hôpital notamment. On a bien sûr une grande bascule sous Nicolas Sarkozy, à partir de 2007, avec la mise en place de la révision générale des politiques publiques [RGPP, qui promettait le non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, ndlr]. Il s’agit en fait d’un immense plan social, un véritable démembrement de l’État, dont la souffrance au travail des agents est le symptôme.

Quand Emmanuel Macron arrive en 2017, il vient ancrer tout ce qui avait démarré sous Nicolas Sarkozy et que François Hollande n’a pas vraiment interrompu. Depuis, on a basculé dans la « French Tech » et la « Start-up Nation » : on dirige l’État, comme si c’était un énorme marché, l’économie est devenue toute-puissance. Et les détournements de fonds se poursuivent avec, par exemple, le scandale du recours à des cabinets de conseil, comme McKinsey, toujours à l’instruction [1]. Cela coûte des fortunes à l’État, qui se fait totalement « racketter ». Encore une fois, les services publics pourraient très bien fonctionner si on ne détournait toute une partie de l’argent public.

Le vaste plan de démembrement des services publics s’est accompagné d’un récit très puissant, affirmant qu’ils ne sont pas efficaces, que les fonctionnaires ne travaillent pas assez et coûtent cher, etc. Ce discours est aujourd’hui bien installé. Qu’en pensez-vous ?

C’est quelque chose que je trouve absolument insupportable, ne serait-ce que sur un terrain strictement intellectuel. Le fait que les fonctionnaires ne sont pas efficaces et coûtent cher, cela n’a jamais été étayé ni statistiquement ni économiquement. C’est un mythe qui a été construit, qui permet de stigmatiser les fonctionnaires plutôt que de questionner le système et la façon dont les fonds publics sont détournés. C’est efficace, d’un certain point de vue, puisque les usagers confrontés au démembrement des services publics ciblent les fonctionnaires : tel prof est encore absent, tel flic met quatre heures à prendre une plainte, etc. Jamais on ne vient se poser la question de pourquoi les agents publics « sont trop lents » ou « ne sont pas efficaces ».

Le livre de Christelle Mazza, Souffrance au travail dans le service public, Éditions du puits fleuri, janvier 2026, 29 euros.

On entend aussi beaucoup que les fonctionnaires ne peuvent pas se faire licencier s’ils travaillent mal, contrairement aux salariés du secteur privé…

C’est aussi une légende. Bien sûr que le licenciement existe dans la fonction publique : licenciement disciplinaire, licenciement pour insuffisance professionnelle, etc. Pourquoi l’État ne licencie-t-il pas tous ces gens qui « ne font rien » ? Parce qu’ils ont un problème d’effectifs, très clairement. Qui viendra prendre le travail des personnes licenciées ? Personne, parce que les conditions de travail sont dramatiques. Si tous les agents publics faisaient grève pendant 48 heures, cela nous ferait un drôle d’effet. On se rendrait compte qu’ils ne sont pas si « fainéants ».

Ceux qui se plaignent des absences des enseignants ont-ils déjà été faire classe devant 30 élèves dans la société d’aujourd’hui ? Il y a une pénibilité au travail qui est monstrueuse, et une pression qui est quasiment impossible à tenir. Beaucoup sont en souffrance. Donc les gens craquent. Et, d’ailleurs, les conditions sont si difficiles que plus personne ne veut travailler dans l’Éducation nationale.

Vous expliquez que, contrairement aux discours politiques qui ne parlent que d’argent, les agents publics ne parlent quasiment jamais de leur rémunération. Pourquoi ?

Effectivement. Ce n’est jamais un sujet quand les gens viennent me voir. Ils intègrent dès l’origine. Qu’ils aient une grille indiciaire avec un avancement à l’ancienneté ou au mérite, il n’y a aucune marge de manœuvre du côté de leur rémunération. S’ils viennent, c’est pour mener des combats de dignité. Dignité de la personne, mais aussi dignité de l’intérêt général. Leurs combats sont désintéressés.

Vous dîtes que les souffrances des fonctionnaires et dysfonctionnement des services sont un signe de notre effondrement démocratique, et devraient à ce titre nous alerter. Pourquoi ?

Quand on parle de la fonction publique, on est au cœur des institutions. La souffrance des agents a forcément des conséquences sur le fonctionnement de la démocratie et des institutions républicaines. Il faut comprendre qu’il y a un lien entre la déshérence politique totale et l’effondrement du service public. Des dossiers de harcèlement moral que je défends sont directement liés à des problèmes de probité dans les services de police, de justice ou dans la pénitentiaire. On a des dysfonctionnements graves au sein de ministères régaliens [liés à la souveraineté de l’État, ndlr]. C’est très inquiétant et, plutôt que de stigmatiser les fonctionnaires, il faut de toute urgence les soutenir, car ce sont de vrais résistants. Ce sont des gens qui aiment la nation, qui aiment l’intérêt général, et qui sont là pour servir le collectif, dans un monde ultra-individualiste. C’est vraiment une petite oasis de fraternité républicaine.

Que doivent-ils faire pour reprendre du pouvoir dans leur travail, et comment peut-on les soutenir ?

Il faut que les agents publics se réapproprient leur statut. On les a tellement endoctrinés avec le devoir de réserve qu’ils ont oublié qu’ils avaient un statut qui les protégeait contre l’État. Ils ont un droit de retrait, le droit de ne pas exécuter un ordre illégal et l’article 40 du Code de procédure pénal qui précise que tout agent public qui, dans l’exercice de ses fonctions, « acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République ». Cet article 40 offre un vrai statut de lanceur d’alerte pour les agents publics.

Je vous garantis que, si les agents commencent à « faire des articles 40 », ils vont inonder les parquets qui sont déjà noyés, et on va s’apercevoir de la flambée des atteintes à la probité dans notre démocratie. Je l’ai déjà dit mais au lieu de dire que les fonctionnaires ne font rien, il vaudrait mieux s’intéresser aux finances publiques, à tous les échelons. Il y a donc une vraie culture à réintroduire autour de cet article 40, y compris du côté des syndicats. Globalement, la culture en droit public des syndicats est trop faible, il faudrait qu’ils se saisissent davantage de ce sujet. Je reçois beaucoup de messages d’agents publics qui me remercient de parler pour eux car personne ne le fait. Ils représentent 25 % de la population active, c’est énorme !

Les syndicats, collectifs et partis politiques pourraient également participer à la lutte contre l’omerta qui règne sur ces sujets. Dernier évènement en date le 8 juillet 2026, avec l’interdiction de publication du rapport du Sénat consacré à la souffrance psychique au travail…

Cette interdiction de publication est un scandale absolu, cela s’appelle de la censure. J’ai été auditionnée dans le cadre de cette mission d’information. Cette audition a été visionnée plus de 500 000 fois, preuve que le sujet intéresse ! Beaucoup de gens sont concernés. Mais l’État n’en a que faire. Pire : il ne veut pas que l’on sache.

Nous n’avons aucune statistique exhaustive concernant le nombre d’agents publics qui se suicident dans le cadre de leur travail, alors que c’est un phénomène vraiment très répandu, et très grave. Je sais que cela concerne toutes sortes de métiers, de par les dossiers que je suis, mais l’État ne communique pas sur ce point, et ne produit pas de chiffres. Il y a là une omerta très problématique.

L’administration publique préfère mettre en avant les raisons individuelles des suicides. On occulte, et c’est propre au capitalisme, la responsabilité collective pour mettre en avant la responsabilité de l’individu. Le problème serait l’individu. Cela permet d’évacuer la problématique réelle, à savoir l’organisation collective qui crée de dégâts terribles parmi les fonctionnaires.

Cette occultation va bien au-delà des suicides. Dans la police, par exemple, on n’a aucune donnée sur les accidents et maladies professionnelles depuis 2014 ! C’est obligatoire, normalement, dans l’administration comme dans n’importe quelle entreprise, de rendre compte de ses bilans sociaux annuellement.

Vous dîtes, malgré tout, « garder espoir ». Comment faites-vous ?

Oui, je garde espoir, parce que je vois que les agents publics représentent un tissu extrêmement vaste de solidarité, ce n’est pas une chimère. Il existe réellement. Je le vois quand je fais des séances de dédicaces, liées à la publication de mon livre. Je vois tous ces agents qui ne se connaissent pas venir timidement, et prendre la parole. Ils vivent et décrivent tous exactement la même chose et continuent de vouloir s’occuper de l’intérêt général. Il faut des gens pour les rassembler.

La recommandation numéro 37 du rapport sénatorial censuré le 8 juillet dernier pourrait constituer une première étape de rassemblement : il s’agit de former une inspection interministérielle ad hoc sur la souffrance au travail des agents publics, qui publierait ses travaux. Ce genre d’étude pourrait permettre de reconstruire la solidarité avec les fonctionnaires.

Notes

[1McKinsey est au cœur d’une enquête sénatoriale menée en 2022 à propos de l’influence des cabinets de conseil. En 2024, l’émission Cash Investigation évoque les coûts de ses prestations et sa proximité avec Emmanuel Macron. Trois enquêtes judiciaires sont en cours pour des soupçons de « blanchiment aggravé de fraude fiscale », attribution de contrats publics et pour le rôle du cabinet lors des présidentielles de 2017 et de 2022.