Aux États-Unis, « la gauche progresse considérablement, avec des élus socialistes, progressistes, ou issus du christianisme social »

Démocratie –Elections US

Avec une large majorité à la Chambre et au Sénat, le parti Démocrate a remporté une victoire spectaculaire face à Trump. Selon l’historien Tristan Cabello, cela marque aussi le renouveau d’une gauche plus offensive.

par Christophe Deroubaix

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Personne ne s’attendait vraiment à une défaite d’une telle ampleur des républicains. Quels ont été les ressorts de cette répudiation ?

Tristan Cabello : Les raisons sont profondes et finalement pas si surprenantes. Quand on regarde les données électorales, sociologiques et démographiques, on se dit que les Etats-Unis auraient déjà dû basculer beaucoup plus nettement du côté démocrate et progressiste [ces données disent que l’électorat est majoritairement favorable aux propositions progressistes en économie – augmentation du salaire minimum, taxation des plus riches, intervention de l’Etat, système de santé public – comme sociétales – droit à l’avortement, régularisation des sans-papiers, légalisation de la marijuana, ndlr].

Tristan Cabello est professeur d’Histoire à l’Université Johns-Hopkins. Il vit à Harlem (New York).
DR

A chaque élection, on nous annonce que le Texas va devenir démocrate, et finalement, ça ne se produit jamais. Cette fois, c’est un peu comme si les résultats électoraux avaient enfin rattrapé les grandes transformations de la société américaine. Évidemment, la démographie et le sociologie ne font pas tout, mais il y avait depuis longtemps un potentiel électoral que les démocrates n’arrivaient pas à mobiliser.

Cette défaite signifie-t-elle que la large coalition « multiraciale » (au sens américain) de Donald Trump, en capacité d’attirer un électorat latino et afro-américain, en particulier masculin, n’était qu’un mirage ?

Il faut quand même relativiser : en 2024, environ 80 % de ses électeurs étaient blancs. On a beaucoup parlé de la diversification de son électorat, mais la coalition démocrate a toujours été beaucoup plus diverse. Ce qu’on a vu en 2024, c’est surtout que certains groupes d’électeurs s’étaient éloignés des démocrates. Aujourd’hui, une partie revient, et d’autres rejoignent les démocrates. Je pense notamment aux électeurs sud-asiatiques à New York (Mamdani) ou aux électeurs arabes et musulmans du Michigan (El-Sayed), qui sont revenus. Et les données électorales nous montreront certainement que de nouveaux groupes ont rallié la coalition démocrate. Donc oui : la coalition « multiraciale » de Trump a toujours été un mirage.

Il semble que le renouvellement de la coalition démocrate va au-delà du poids de la gauche avec des élus plus jeunes et un populisme plus marqué et partagé. Qu’en pensez-vous ?

Oui et je pense qu’il faut insister sur la diversité de ce renouvellement. Les centristes dominent toujours le Parti. Mais la gauche progresse considérablement, et elle prend des formes très différentes : socialistes, progressistes, populistes, des candidats issus du christianisme social américain. Tout ce monde ne pense pas exactement la même chose, mais il y a des convergences importantes, notamment sur les questions économiques. Les électeurs démocrates sont souvent beaucoup plus à gauche que les dirigeants du parti. Et ça, c’est un problème que les démocrates vont devoir régler avant 2028. Il faudra proposer autre chose qu’un simple retour à la normale. Les électeurs attendent un programme ambitieux. Pour les deux prochaines années, les élus démocrates pourront bloquer une partie de l’agenda de Trump, mais ils n’auront pas nécessairement à défendre leur propre programme. C’est assez confortable politiquement, mais il faudra qu’ils travaillent à un programme.

Quelle sera désormais la stratégie de la gauche au Congrès ?

Je pense que la gauche doit être beaucoup plus offensive. Elle doit évidemment peser sur l’agenda législatif et elle le pourra. Avec cinq sénateurs, c’est une force de blocage. Mais elle dispose surtout d’une arme formidable : les primaires ! Beaucoup d’élus démocrates représentent des circonscriptions très largement démocrates, où les électeurs sont souvent plus à gauche que leurs représentants. Ces élus ne risquent rien face aux républicains. En revanche, ils peuvent parfaitement perdre une primaire face à un candidat socialiste ou progressiste. On se souvient que Chi Ossé (conseiller municipal socialiste de New York, ndlr) avait envisagé de se présenter contre Hakeem Jeffries (député de New York et futur président de la Chambre, ndlr), avant que Mamdani ne le convainque de renoncer. On a vu des élus installés depuis trente ans perdre leur siège face à de jeunes candidats de gauche. Donc, à mon avis, la gauche doit faire comprendre aux dirigeants démocrates que leurs sièges ne sont pas acquis. C’est aussi comme ça qu’elle pourra peser sur les orientations du parti.

Ces résultats renforcent-ils la probabilité d’une candidature de Alexandria Ocasio-Cortez, dit AOC, à la primaire démocrate ?

Ces résultats renforcent ses chances. Il risque d’y avoir beaucoup de candidats issus de l’aile centriste du parti en 2028, mais aussi de nouveaux candidats à gauche. On parle notamment d’Abdul El-Sayed (élu sénateur du Michigan, ndlr). Et dans cette configuration, AOC pourrait se retrouver dans une position médiane. Elle s’est beaucoup rapprochée de l’establishment démocrate ces dernières années, parfois au point de décevoir une partie de la gauche socialiste. Mais cela pourrait devenir un atout : une candidate capable de faire le lien entre les centristes et la gauche du parti. Elle est très populaire, elle est connue dans tout le pays. Donc oui, dans une primaire où les candidatures se multiplieraient, je pense qu’AOC pourrait devenir une candidate particulièrement redoutable.