PFAS : à la rencontre de celles et ceux qui luttent pour faire cesser leur production

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« Notre histoire montre que rien n’est impossible et qu’on n’est jamais trop petit pour agir. » Après avoir remporté un procès historique en Italie, Cristina Cola fait partie des lanceuses et lanceurs d’alerte mis à l’honneur dans le documentaire Tous empoisonnés, le fléau des PFAS.

par Sophie Chapelle

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« On a tous des PFAS dans le sang. » Face à la caméra de Stenka Quillet et Quentin Noirfalisse, la journaliste d’investigation Stephane Horel qui a évalué l’ampleur de la pollution à l’échelle européenne, l’assure : « Il n’y a aujourd’hui plus un seul être humain qui n’a pas de PFAS dans le sang. » Le documentaire Tous empoisonnés, le fléau des PFAS rappelle que ces molécules surnommées « polluants éternels » sont partout : dans les sols de nos jardins, dans l’eau que nous buvons, dans l’air que nous respirons, et donc dans nos organismes.

Si le constat est terrifiant, nombreux sont ceux qui ne se résignent pas. Ce film va à la rencontre des victimes de PFAS, et de celles et ceux qui luttent pour faire cesser leur production. Si l’Europe vient de se rendre compte de la catastrophe, un avocat aux États-Unis avait lancé l’alerte à la fin du 20e siècle. « Sans Robert Bilott, nous ne serions peut-être pas au courant du scandale des PFAS » soulignent les co-réalisateurs.

Sollicité en 1998 par un fermier qui lui demande de comprendre ce qui décime son troupeau de vaches, l’avocat enquête sur l’usine voisine, DuPont. Depuis les années 1950, l’entreprise fabrique du Teflon, l’antiadhésif des poêles qui n’attachent pas. Après avoir obtenu par voie de justice les études confidentielles réalisées par l’industriel, Robert Bilott découvre que l’entreprise connaissait depuis les années 60 la toxicité du PFOA, un polluant éternel utilisé pour fabriquer le Téflon. L’alerte de l’avocat sur les PFAS va mettre 25 ans pour émerger en Europe. Le combat de Robert Bilott avait été raconté dans le film Dark Waters, sorti en 2019. Grâce à cet homme, « le PFOA vient tout juste d’être interdit sur notre continent et a été officiellement classé cancérogène » salue le documentaire Tous empoisonnés bientôt visible sur Arte.

Lanceuses et lanceurs d’alerte à l’honneur

Les co-réalisateurs Stenka Quillet et Quentin Noirfalisse mettent aussi à l’honneur celles et ceux qui participent en Europe, et notamment en France, à faire émerger les pollutions aux PFAS. Le documentaire nous emmène à Salindres, dans le Gard, épicentre de la pollution du TFA qui entre dans la composition de certains médicaments et pesticides.

Les prélèvements dans les rivières réalisés fin 2023 par les militantes de l’organisation Générations futures, en aval de l’usine Solvay qui produit des TFA, révèlent des concentrations cinq fois supérieures à la limite instituée par les Pays-Bas. Ces informations ont conduit la presse à s’emparer du sujet et à interpeller autant les industriels que les responsables politiques.

Alors que les autorités publiques françaises tardent à réagir, les riverains peuvent compter sur l’appui de scientifiques, dans toute l’Europe. Stenka Quillet et Quentin Noirfalisse se rendent en Norvège où le chimiste Hans Peter Arp essaie d’alerter sur les dangers du TFA. « Il existe désormais des preuves indiquant que le TFA pourrait être reprotoxique, appuie le scientifique. Il est très important de savoir s’il y a eu des effets sur la santé de la population locale [de Salindres]. Et cela nécessiterait des études. Ce qui est clair c’est qu’on ne fait rien pour empêcher l’accumulation fulgurante de cette molécule synthétique, alors qu’on n’a même pas eu le temps d’en évaluer correctement les risques. »

un homme vêtu d'une blouse blanche dans son laboratoire
Hans Peter Arp, chimiste à l’université d’Oslo.
© Brotherfilms et Dancing Dog productions

Certaines victimes ne sont plus là pour témoigner mais ont considérablement fait avancer le combat pour l’interdiction des PFAS. À 15 ans, Amara Strande, habitante de Minneapolis (États-Unis), s’est vu diagnostiquer un cancer du foie très rare, lié aux PFAS. Elle a passé les derniers mois de sa vie à se battre pour faire changer la législation, et a témoigné au Parlement du Minnesota.

Le 24 avril 2024, la « loi Amara » interdisant onze catégories de produits contenant des PFAS a été votée dans cet État américain du Midwest. Amara est décédée à 20 ans, juste avant l’adoption de cette loi qui porte son nom. « Elle savait qu’il était trop tard pour elle. Mais elle voulait s’assurer que j’allais vivre en sécurité même si elle, elle allait mourir », se souvient sa sœur cadette dans une séquence du film.

Victoires judiciaires

Certains osent aussi affronter en justice les industriels pollueurs pour les obliger à financer la dépollution. C’est le cas de Lori Swanson, ancienne procureure générale du Minnesota. Elle a lancé une procédure judiciaire en 2010 contre la multinationale 3M, qui a pollué l’eau potable avec son usine de production de PFAS de l’Est de Minneapolis. Après huit ans de procédures, la multinationale a accepté de payer 850 millions de dollars pour la contamination des eaux souterraines. Malgré les attaques subies, Lori Swanson a également décidé de rendre publiques les pièces à conviction. 3M a alors fait face à une avalanche de procès pour lesquels la multinationale a déboursé près de 12 milliards de dollars.

En Italie, c’est un collectif de mères, les « Mamme No PFAS », qui a assigné en justice les anciens dirigeants de Miteni, une usine locale de production de PFAS. « Nous avons choisi ce nom parce qu’en 2017, nous avons découvert des PFAS dans le sang de nos enfants et dans le nôtre », confie Cristina Cola, membre du collectif. Ses deux enfants ont un taux de PFOA dix fois trop élevé d’après la valeur de référence italienne. « Les Mamme no Pfas sont nés de la colère qui nous envahissait toutes à ce moment là et aussi du manque de réponses », dit-elle.

des femmes arborant des T-shirt avec le taux de PFOA dans une salle d'audience
En Italie, le collectif des Mamme no PFAS dans l’attente du verdict contre un industriel producteur de PFAS.
© Brotherfilms et Dancing Dog productions

À l’issue d’une longue procédure, lancée en 2019, le procès pénal s’est ouvert en 2025 à Vicence, en Vénétie. Les dirigeants sont poursuivis pour « désastre environnemental » et « empoisonnement des eaux ». L’intervention lors de ce procès de Robert Bilott va être décisive pour établir la chaîne de responsabilités ayant conduit à ce scandale environnemental et sanitaire. Le 26 juin 2025, la Cour d’assises italienne a condamné onze anciens dirigeants de l’entreprise Miteni à des peines de prison allant de 2 à 17 ans, et a condamné l’entreprise à plus de 64 millions d’euros d’indemnisations pour la région de Vénétie et pour le ministère de l’Environnement italien.

Stenka Quillet et Quentin Noirfalisse sont présents pour filmer cette première décision de justice européenne et la forte émotion qui envahit le tribunal. « C’est notre victoire à nous toutes, souffle Cristina Cola. Notre histoire montre que rien n’est impossible et qu’on n’est jamais trop petit pour agir. »

Cette décision relative à une contamination massive aux PFAS intervient alors que, depuis trois ans, les actions en justice contre des industriels de la chimie se multiplient en France. Autant d’avancées législatives, pénales ou scientifiques racontées dans ce documentaire, qui font naitre l’espoir que l’industrie chimique sera bientôt obligée de renoncer à produire ces molécules.

 Tous empoisonnés - Le fléau des PFAS, à voir le 31 mars 2026 sur Arte Thema à 21H (et en replay dès le 24 mars).