Pourquoi les 2000 infirmières du réseau Asalée travaillent sans être payées depuis deux mois

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Les infirmières de l’association Asalée améliorent la prise en charge des malades chroniques. Or, l’Assurance maladie a coupé brutalement les financements depuis décembre. Sans salaire, les infirmières se mobilisent ce 26 mars pour leur avenir.

par Sophie Chapelle

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Depuis deux mois, Mélanie Molis, infirmière à Alès (Gard), va soigner ses patients sans être payée. « Ce jeudi 26 mars, ça fera 57 jours sans salaire », confie t-elle à basta!. Mélanie fait partie des 2050 infirmières de l’association Asalée qui ne perçoivent plus de salaire depuis fin janvier. En cause : la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), qui finance les missions de l’association Asalée à hauteur de 100 millions d’euros par an, a suspendu la subvention depuis décembre dernier.

« Financièrement, c’est dur, et il y a aussi beaucoup de colère », témoigne Mélanie qui travaille au sein de l’association depuis 2019. « Cette suppression des financements, ce n’est pas entendable. Nous avons été hyper présents pendant le Covid. Avec Asalée, on a réussi à maintenir du lien avec le territoire, on n’a pas lâché nos patients. Et là, on a l’impression de se faire cracher dessus. »

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Prendre du temps avec les patients

Le dispositif Asalée, acronyme de « Action de santé libérale en équipe », est né en 2004 dans les Deux-Sèvres, à l’initiative d’un médecin généraliste. Ce dernier faisait face à l’afflux de patients atteints de maladies chroniques comme le diabète, les risques cardiovasculaires ou les broncho-pneumopathies. Le dispositif a consisté à mettre en place un binôme médecin-infirmière pour améliorer la prise en charge des patients atteints de maladies chroniques. Cet accompagnement en équipe, qui n’était à l’origine qu’une expérimentation, est d’abord devenu un dispositif régional, puis national depuis quatorze ans. Il regroupe désormais 2050 infirmiers et 9000 médecins à travers la France.

carte des implantations du réseau Asalée
Le dispositif Asalée rassemble actuellement 2050 infirmières déléguées à la santé publique (IDSP) et 9000 médecins généralistes (MG), avec près de 3000 implantations en métropole et dans les Outre-Mer.
© Asalée

« On suit aussi le surpoids de l’enfant, on repère les troubles cognitifs », ajoute Mélanie Molis. Installée avec quatre médecins libéraux, elle reçoit les patients à son cabinet. La spécificité de son travail, c’est le temps passé avec les patients. « Je bloque des créneaux horaires de 50 minutes par rendez-vous, illustre l’infirmière. C’est de là que découle l’efficacité du travail. Les gens ont le temps de parler d’eux, d’aller au fond des choses. Un lien thérapeutique se met en place. » Avant de rejoindre Asalée, elle travaillait aux urgences.

Mélanie a désormais davantage le temps d’aider le patient à comprendre son traitement, à l’accompagner lors d’un arrêt du tabac ou dans un changement de régime alimentaire. Elle prend le temps d’expliquer et de répondre aux questions que les patients n’osent pas toujours poser aux médecins.

Les consultations sont variées pour une prise en charge globale et personnalisée. Certaines infirmières du réseau Alisée organisent par exemple des marches, des ateliers de remise en mouvement ou des ateliers pour la mémoire.

Pourquoi l’Assurance maladie a coupé les fonds ?

L’association Asalée est financée à 95 % par l’Assurance maladie au travers de conventions conclues entre l’association, la Caisse nationale d’assurance maladie et la CPAM79 (Caisse primaire d’assurance maladie des Deux-Sèvres, département d’implantation historique de l’association). Et ce, depuis dix ans. Mais le 28 janvier dernier, dans un courrier à l’association, le directeur général de la Cnam annonce brutalement la suspension du versement des subventions de décembre 2025. En parallèle, la convention qui lie l’assurance maladie à l’association Asalée n’est pas renouvelée pour l’année 2026.

Se basant sur un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) de juillet 2025, la Cnam reproche à Asalée des dysfonctionnements de gouvernance (absence de pilotage financier, opacité comptable), des irrégularités multiples et des conflits d’intérêts relatifs aux prestataires choisis. Ces dysfonctionnements seraient incompatibles avec la poursuite d’un financement public. Le rapport listait 38 recommandations à mettre en place d’ici fin 2025 pour assainir la gestion de l’association.

Or, « plus de six mois après la remise du rapport de l’Igas, nous ne pouvons que constater que l’association n’est pas à jour du paiement de ses cotisations sociales, ne s’est pas mise en situation de respecter les règles élémentaires de la commande publique comme celles liées à la prévention des conflits d’intérêts », accuse la Caisse nationale d’Assurance maladie dans son courrier de janvier 2026.

Deux versions s’affrontent

L’association Asalée, présidée par le médecin Margot Bayart, ancienne vice-présidente du syndicat de généralistes MG France, estime pourtant avoir répondu aux demandes de l’Igas. Surveillée par un commissaire aux comptes indépendant, l’association réfute les soupçons de conflit d’intérêts dans les marchés. Lors d’une conférence de presse en ligne, il y a deux semaines, Margot Bayart a rappelé que l’association s’était vu imposer un comité de surveillance à partir de 2021, au risque, dans le cas contraire, de ne pas voir sa convention renouvelée.

Or, la gouvernance de ce comité était majoritairement assurée par l’Assurance maladie, avec six voix sur huit (Cnam, CPAM79, direction de la Sécurité sociale). « Jamais ce comité n’a approuvé nos comptes puisqu’il ne s’est jamais réuni et maintenant, on nous reproche de ne pas les avoir publiés. C’est une inversion accusatoire », dénonce Margot Bayart. Ce comité de surveillance a d’ailleurs été dissous le 23 décembre 2025, à la demande de l’Igas qui pointait son inefficacité.

« On marche sur la tête, regrette Mélanie Molis qui tente de comprendre le conflit. Comment la Cnam peut-elle reprocher des dysfonctionnements à notre association alors même qu’elle avait des pouvoirs dans le comité de surveillance ? Ils se foutent de nous ! » dénonce l’infirmière.

Concilier prévention et rentabilité ?

Mélanie peine à comprendre cet acharnement. « Notre système est rentable. Les études réalisées ont montré que pour 1 euro investi dans Asalée, 30 euros sont économisés sur les dépenses de santé », insiste l’infirmière. En accompagnant à l’arrêt du tabac, à la reprise d’exercice physique, à la prévention sur la malbouffe, les infirmières de l’association réalisent un travail de prévention qui permet des gains à la Sécurité sociale. « Quelqu’un qui est en meilleure santé, c’est quelqu’un qui est mieux dans sa famille, dans son travail, partout. La prévention, c’est la base d’une population qui va bien », défend l’infirmière.

La mise en cessation de paiement de l’association début mars fait redouter à Mélanie « des volontés de récupération du système Asalée au profit de groupes financiers ». Jusqu’à maintenant, Asalée est sous le statut d’association loi 1901, avec une gouvernance aux mains des soignants. « Je n’ai jamais eu de meilleure condition de travail que depuis que j’ai rejoint l’association. Je suis écoutée, je suis soutenue dans ce que je fais, j’ai le temps avec mes patients, je suis en collaboration avec des médecins qui me font confiance », résume la professionnelle de santé. Salariée à 35 heures, elle perçoit 2500 euros nets mensuels, après 25 ans de carrière comme infirmière et sept ans dans l’association.

Le fonctionnement de gouvernance horizontale de l’association est également pointé du doigt dans le rapport de l’Igas qui considère « l’organisation mal adaptée (...) à une structure nationale de taille intermédiaire quasi intégralement financée par des fonds publics ». Un projet de transformation en société coopérative d’intérêt collectif (Scic) est porté par des membres de l’association pour sortir de la dépendance au financement par l’Assurance maladie et conforter cette gouvernance aux mains des soignants.

plusieurs femmes se retrouvent autour d'une table
Extrait du documentaire Asalée. Cette séquence relate une réunion de secteur. Des groupes géographiquement proches se retrouvent régulièrement (toutes les quatre à six semaines) pour partager les pratiques et faire vivre une gouvernance pluriprofessionnelle.
© Asalée

Audience le 27 mars

Afin que les salaires des 2050 professionnelles de santé soient versés, l’association Asalée avait déposé un premier référé pour obtenir le déblocage du financement du mois de décembre 2025, puis lancé une autre procédure pour assurer la continuité de ses activités en janvier et février. En vain.

Le 5 mars, l’association a finalement déposé une cessation des paiements et saisi le tribunal des activités économiques de Paris afin d’obtenir l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire. La présidente d’Asalée a précisé auprès de l’AFP que cette procédure visait à « obtenir la nomination d’un administrateur pour faire le point sur notre situation, sur les créances de la part de la Caisse d’assurance maladie et les dettes de l’association », et pour « protéger les salariés ». En obtenant le placement en redressement judiciaire, la procédure doit permettre, via le fonds de garantie des créances des salariés, de payer les 2000 infirmières et infirmiers de l’association. L’audience doit avoir lieu ce vendredi 27 mars.

Dans un communiqué du 6 mars, la Caisse nationale d’assurance maladie se dit « prête à reprendre le chemin d’une contractualisation qui permettrait la nouvelle attribution d’une subvention pluriannuelle, dès lors que les conditions » rappelées dans le courrier du 19 janvier « le permettront ».

« Une vision du soin »

Interrogée à l’Assemblée nationale, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a répondu le 24 mars que le paiement des salaires « devrait intervenir très rapidement » après l’audience du 27 mars. « Si des difficultés de paiement devaient survenir, des solutions d’accompagnement sont d’ores et déjà étudiées pour ces professionnels en difficulté », a t-elle précisé, tout en assurant vouloir « assurer la continuité du dispositif Asalée », qui a été « médicalement évalué et est efficace ».

Les infirmières du réseau Asalée ont prévu de se mobiliser ce 26 mars à Paris. « Des délégations vont essayer d’aller rencontrer les autorités qui sont censées répondre de notre salaire et de notre fonctionnement », explique Mélanie Molis. Une pétition en soutien à Asalée est également en ligne. Elle demande la signature d’une convention pluriannuelle afin d’assurer un financement stable et pérenne.

Mélanie Molis s’interroge sur la suite. « Que va t-il se passer si on sauve le dispositif tout en réformant l’association ? J’ai plein de collègues qui disent : moi, si c’est pas Asalée, je vais changer de métier. Personnellement, je me pose la question. Je me suis tellement fait broyer... Là, je suis bien avec mes patients, je vois des résultats. Ce n’est pas seulement un emploi que nous défendons, c’est une vision du soin. »