Si la « taxe Zucman » n’a, pour l’instant, pas vu le jour en France, l’idée de taxer la fortune des ultrariches continue de circuler par-delà les frontières. La « taxe Zucman » visait à imposer à 2 % les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros. Une proposition similaire pourrait être adoptée d’ici la fin de l’année en… Californie, l’État des États-Unis qui concentre le plus de milliardaires. La taxe pourrait même être mise en place sous l’effet d’un référendum d’initiative citoyenne, une "ballot initiative".
C’est le syndicat régional du secteur de la santé (le Service Employees International Union – United Healthcare Workers West) qui a déposé cette proposition de loi en décembre. L’objectif : mettre en place à la fin de l’année 2026 un impôt exceptionnel de 5 % sur la fortune des quelque 200 milliardaires que compte la Californie. Il s’agirait d’un prélèvement ponctuel et unique, visant à compenser les réductions budgétaires prévues dans le budget fédéral de cette année.
200 milliardaires concernés
« Les milliardaires ont obtenu un allègement fiscal considérable en juillet 2025 grâce à l’adoption des réductions d’impôts au niveau fédéral prévues dans la loi surnommée “Big Beautiful Bill” », soulignent les porteurs de cette initiative. Le budget fédéral voulu par le président Trump a largement allégé les impôts des plus riches en prévoyant des coupes budgétaires, notamment dans la santé et l’éducation.
En conséquence, la Californie et ses plus de 39 millions d’habitants risquent de voir des services fermer dans les hôpitaux, particulièrement dans les zones rurales, et de perdre jusqu’à 145 000 emplois dans la santé. À moins que l’État de Californie ne comble le trou. C’est justement ce que propose le syndicat avec cette taxe.
Selon les calculs de l’économiste français Emmanuel Saez, professeur à l’université californienne de Berkeley et qui accompagne l’initiative, cette taxe exceptionnelle sur les 0,0005 % des Californiens les plus riches, soit 200 personnes environ, rapporterait 100 milliards de dollars (86 milliards d’euros). Payable en cinq fois, elle engendrerait pour l’État de Californie 20 milliards de dollars (17 milliards d’euros) d’argent public en plus par an pendant cinq ans. « Soit une augmentation de ses recettes fiscales de près de 10 % », explique l’économiste Gabriel Zucman. L’initiative veut allouer 90 % des recettes de cet impôt exceptionnel à la santé et 10 % à l’éducation et à l’aide alimentaire.
Un référendum en novembre
Pour soumettre le texte au vote populaire, le syndicat doit récolter au moins 874 641 signatures (8 % du corps électoral californien) d’ici juin. Le texte fera ensuite l’objet d’un référendum lors des élections de mi-mandat, le 4 novembre. Si une majorité d’électrices et d’électeurs se prononcent pour, la proposition de loi est adoptée, sans passer par la chambre législative de l’État de Californie.
Le mois dernier, l’initiative a dépassé le seuil d’un quart du total de signatures nécessaires. Les signaux semblent donc au vert pour obtenir l’ensemble des signatures avant l’été. En tout cas, la proposition a reçu le soutien de poids du sénateur de la gauche du Parti démocrate Bernie Sanders. Dans le même temps, le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, lui, s’y oppose.
« Ça révèle encore une fois une forme de fracture idéologique au sein du Parti démocrate. L’aile centriste représentée par Gavin Newsom est très proche des intérêts de la Silicon Valley », analyse Quentin Parrinello, directeur des politiques publiques à l’Observatoire européen de la fiscalité (EU Tax Observatory), qui suit de près l’initiative californienne. Ceci dit, la proposition est soutenue par l’élu démocrate au Congrès du district qui couvre la Silicon Valley, Ro Khanna.
Pas d’exil fiscal possible
Cette taxe concernerait une proportion infime des Californiens. « On parle ici d’une taxe exceptionnelle de 5 % sur les milliardaires, pas sur les centi-millionnaires (qui ont un patrimoine de plus de 100 millions d’euros) comme c’était proposé avec la taxe Zucman en France, précise Quentin Parrinello. Cela vise vraiment le haut du haut du panier. Et c’est un impôt simple à comprendre. Dans le cadre d’un référendum, c’est un véritable atout. »
Des garde-fous seraient mis en place pour éviter l’exil fiscal des milliardaires concernés : la résidence fiscale est prise en compte au moment où l’initiative est formellement annoncée. Les milliardaires devront donc payer même s’ils ont quitté l’État au cours de l’année 2026 pour fuir cette loi.
Pour Quentin Parrinello, si l’initiative est adoptée, elle pourrait ouvrir la voie à d’autres taxes similaires sur la fortune des milliardaires, ailleurs aux États-Unis et au-delà. « Le fait que les fortunes soient peu taxées est un problème mondial, en France, aux États-Unis, mais aussi au Brésil, en Inde… Lorsque vous avez un très gros patrimoine, il est facile de structurer ce patrimoine pour qu’il génère très peu de revenus taxables », explique-t-il. Résultat : « Les milliardaires aux États-Unis payent moins d’impôt qu’un américain moyen », résume le responsable de l’Observatoire européen de la fiscalité.
Dans cette période de coupes budgétaires, « plusieurs territoires américains sont en train de réfléchir à des augmentations d’impôts sur les hauts revenus et le patrimoine, comme la ville de New York avec son nouveau maire Zohran Mamdani, l’État du New Jersey, le Massachusetts. Et il y a des initiatives dans d’autres pays. »
Les milliardaires dépensent des millions pour ne pas payer
En plus de la France, où la taxe Zucman a été discutée lors des débats sur le budget fin 2025, l’imposition des ultrariches intéresse le Danemark, où la candidate socialiste aux élections législatives du 24 mars a mis au centre de sa campagne la taxation des plus riches. « Le sujet est aussi discuté au Brésil, en Belgique… Peut-être que ce sera effectivement la Californie qui sera le premier domino », ajoute Quentin Parrinello.
En attendant, les Californiens les plus fortunés font évidemment du lobbying pour que la loi ne passe pas. Certains milliardaires de la tech comme Peter Thiel, patron de Palantir, et l’un des fondateurs de Google, Larry Page ont annoncé quitter la Californie à cause de cette initiative. Et les plus riches ont versé des millions de dollars pour financer des campagnes contre la mesure. L’autre cofondateur de Google, Sergey Brin, a par exemple donné 45 millions de dollars pour faire obstacle à cet impôt, qui lui couterait bien plus. Début février, les opposants à la taxe ont même essayé d’organiser une « marche pour les milliardaires » à San Francisco. Au final, ils n’étaient qu’une douzaine.
