« Aujourd’hui, d’autres températures montent, les températures démocratiques », prévient Grégory Gaudel, dans son discours de bienvenue aux 1636 délégués venus participer au 51e congrès de la CFDT – et représentant 746 syndicats membres de la confédération. À l’extérieur du Palais 2 l’Atlantique de Bordeaux, où se déroule le congrès, le thermomètre s’affole et dépasse les 40 degrés. « Partout où l’extrême droite s’installe, elle s’attaque toujours à ce qui permet aux citoyens de s’organiser : les syndicats, les associations, les mouvements d’éducation populaire, les contre-pouvoirs et les agences de l’État comme l’Ademe [l’agence de la transition écologique, ndlr] », poursuit le secrétaire général de l’Union régionale interprofessionnelle (URI) de Nouvelle-Aquitaine.
Au cours des débats sur le rapport d’activité de l’équipe dirigeante sortante, rares sont les interventions à la tribune qui ne font pas référence à la montée de l’extrême droite et aux dangers qu’elle représente. Les échéances présidentielles et législatives de l’an prochain, où le Rassemblement national (RN) est donné favori dans les sondages, sont dans toutes les têtes. « Que ferons-nous, demain, si le RN arrive au pouvoir ? Quelles consignes de vote au premier et au second tour ? Quel dialogue social face à un gouvernement qui le nie ? » interroge, à la tribune, Christophe Dewatine du syndicat CFDT d’Air France.
Si la lutte contre les idées d’extrême droite est inscrite de longue date dans l’ADN de la CFDT, les élections régionales puis législatives de 2024 ont agi comme un électrochoc. Depuis, de nombreuses organisations professionnelles ou unions régionales ont tenu leur propre congrès et ce sujet y a été abondamment débattu, puis inscrit parmi les priorités des syndicats, confie un responsable confédéral.
L’inquiétude face à la progression du RN s’accompagne pour les cédétistes d’une réaffirmation de l’identité et des valeurs de la centrale syndicale. « Face à la montée de l’extrême droite qui distille la haine et la division, la CFDT se dresse comme un rempart de résistance. Être CFDT, c’est proclamer que nous sommes laïques, antiracistes, écologistes et féministes », expose Leila Khelifa, déléguée du syndicat des Services des Alpes-Maritimes, à la tribune du congrès. Un propos accueilli par des applaudissements nourris.
Remobiliser les 641 000 adhérents
Pour tenter de jouer un rôle de barrière contre la montée du RN, la première organisation syndicale du pays, qui revendique 641 000 adhérents, a dû mettre les bouchées doubles. « Dans la mandature, la lutte contre les idées d’extrême droite est montée d’un cran, et le pouvoir de celle-ci aussi », rappelle Marylise Léon, sa secrétaire générale. Après les législatives de 2024, la CFDT met en place un plan d’action, un réseau militant et une délégation dédiée à la démocratie et à la lutte contre l’extrême droite, afin de coordonner et mutualiser les interventions du syndicat.
« J’ai senti que notre doctrine “on ne débat pas avec l’extrême droite, on la combat”, sans être remise en cause, frottait un peu », explique Perrine Mohr, secrétaire générale de l’union régionale des Hauts-de-France. En 2022, sa région envoie 30 députés RN sur 50 à l’Assemblée nationale. Les militants nordistes se questionnent, rapporte la responsable syndicale. Faut-il se priver d’interlocuteurs élus démocratiquement dans des territoires où de nombreuses entreprises ferment ? La CFDT doit-elle faire de la politique ?
« J’ai fait le constat que plus on y allait frontalement sur la lutte contre l’extrême droite, moins cela fonctionnait », se souvient Perrine Mohr, qui pilote régionalement un groupe contre les idées d’extrême droite au sein de son union régionale. Fin 2024, la responsable régionale organise alors un débat intitulé « La CFDT fait-elle de la politique ? » pour discuter de la défense de la démocratie et de l’incompatibilité de la défense des salariés avec la politique du RN.
Thermomètre démocratie, escape games et cycle de débats
L’initiative sera reprise et deviendra une tournée de « débats démocratie » aux quatre coins du pays. Les structures de la CFDT en ont déjà organisé 70 depuis septembre 2025, en privilégiant les petites villes, où les mobilisations contre la réforme des retraites ont été importantes en 2023, mais où l’on trouve aussi un terreau électoral favorable à l’extrême droite. « Il a fallu trouver de nouvelles méthodes pour aborder le sujet au-delà du cercle des convaincus », précise Perrine Mohr. « On a lancé un cycle de débats sur les enjeux démocratiques sans parole descendante dans les territoires. On commence par un thermomètre sur la démocratie qui va du coma dépassé à la bonne vitalité pour lancer les débats », confirme Yvan Ricordeau, secrétaire général adjoint de la confédération.
Pour toucher un public plus jeune, la CFDT des Hauts-de-France a aussi organisé une journée sous la forme d’un escape game « pour se dépolluer du virus de l’extrême droite », une idée reprise d’un syndicat belge. Les syndicats organisent aussi des formations sur les valeurs de la CFDT, dans le but de donner des outils à ses militants. « On a des gens qui sont confrontés à une parole d’extrême droite au travail, qui ne savent pas comment y répondre et nous demandent comment faire », constate Perrine Mohr.
Après le congrès, les « débats démocratie » vont se poursuivre. L’union régionale Auvergne-Rhône-Alpes en a déjà programmé une série pour les mois à venir. Les formations aussi. De même que les webinaires ou les argumentaires pour montrer que l’extrême droite n’apporte pas de solutions aux problèmes qui concernent les salariés. Mais pour Yvan Ricordeau, le premier job des syndicalistes est de répondre aux « colères légitimes, instrumentalisées par l’extrême droite ». « Notre rôle, c’est de les entendre et d’y répondre sur les lieux de travail et sur l’amélioration concrète de ce que vivent les travailleurs. »
Ce qui n’empêche pas la CFDT de se préparer à intervenir dans le débat public au moment de l’élection présidentielle de 2027. Elle compte pousser ses sujets sur le modèle productif et la transition écologique, les services publics ou encore les retraites. Et pour peser plus fortement face à l’extrême droite, elle entend mettre en commun ces thèmes avec le Pacte du pouvoir de vivre, une coalition qui regroupe 65 organisations dans des champs aussi variés que le logement, la lutte contre la pauvreté ou l’écologie.
Parmi elles, le mouvement Emmaüs (125 communautés, des dizaines de structures d’insertion et d’hébergement, plus de 16 000 bénévoles...) vient également d’acter, lors de son assemblée générale du 12 juin, que la mobilisation contre les idées d’extrême droite devenait « une de ses grandes priorités pour les prochains mois ».
