3 ans après la mort de Nahel : du théâtre aux manifs, ces jeunes de Nanterre toujours debout contre les violences policières

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Trois ans après la mort de Nahel Merzouk, tué par un policier, des jeunes de Nanterre, unis par un projet théâtral, font vivre la mémoire du jeune homme tout en encourageant l’engagement de leur génération pour la justice et face à l’extrême droite.

par Maïa Courtois

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Arrivé au point culminant du parc André-Malraux de Nanterre, Ayachi se retourne, l’index pointé au loin vers l’horizon. Là-bas, derrière les arbres hauts, s’élèvent des tours plus hautes encore. « C’est là que j’ai grandi. » Pendant qu’il admire, à travers sa cascade de bouclettes brunes, cette vue surplombante déjà cent fois contemplée, son ami Simon remarque derrière eux un nouveau graffiti. « Antifa », est-il écrit en noir, sur un mur d’escalade.

Derrière ses lunettes teintées de gris, Simon est tout sourire. Il y voit une nouvelle preuve de ce qu’il répète à qui veut bien l’entendre : Nanterre, capitale des Hauts-de-Seine dans la banlieue ouest de Paris est, « depuis toujours, une ville de mémoire et de lutte ». Une ville qui abrite le Mont Valérien, tristement célèbre pour les exécutions de résistants, dont les membres du groupe Manouchian, menées pendant l’Occupation par l’armée allemande. Une ville modelée par ses histoires d’immigrations successives, dont celle des milliers d’ouvriers algériens logés à la fin des années 1950 dans des baraquements. Une ville dans laquelle ces deux enfants d’ici disent n’avoir « jamais été aussi fiers » d’avoir grandi.

Le parc André-Malraux, à Nanterre, offre une vue surplombante sur la sixième ville d’Île-de-France.
Maïa Courtois / Basta

Ayachi et Simon, tous deux âgés de 23 ans, se sont rapprochés depuis deux ans en jouant la pièce de théâtre Nemetodorum, produite à la suite de la mort de Nahel Merzouk, franco-algérien de 17 ans tué par un policier le 27 juin 2023 à Nanterre. Le théâtre des Amandiers et Nicolas Sene, coordinateur de l’espace jeunesse du quartier Pablo-Picasso, où vivait Nahel Merzouk, ont rassemblé quatorze jeunes autour du projet. Parler de jeu, ou même de pièce de théâtre, est presque inapproprié tant la mise en scène reflète la vie de ces jeunes Nanterriennes et Nanterriens, qui l’ont écrite et la font tourner avec succès depuis deux ans, encore récemment en mars.

« Le théâtre et la vraie vie : c’est un peu la même chose », résume Alassane, 18 ans, que l’on voit reproduire sur scène ses séances de sport dans ce parc André Malraux. Nemetodorum, « trop de fois résumée par les grands médias au meurtre de Nahel », est avant tout un hymne d’amour à cette ville de Nanterre où toutes et tous ont grandi, connu des joies et des peines d’adolescents.

« Difficile de demander justice face à l’extrême droite »

Il s’agissait de se réapproprier un narratif, de parler de révoltes plutôt que d’émeutes. Mais aussi de « répondre à tout ce qui a pu être dit de faux sur nous et de raconter comment, nous, on a vécu cette période », explique Ayachi. « Ça nous a tous prouvé, par la pratique artistique, que l’on pouvait faire entendre nos revendications », retrace Simon.

Nemetodorum, représenté sur la scène du théâtre des Amandiers, à Nanterre.
Géraldine Aresteanu

Trois ans plus tard, à l’heure où le scénario d’accession au pouvoir du Rassemblement national n’a jamais été aussi réaliste, les trois jeunes savent à quel point faire vivre leur contre-récit est crucial : « Il sera encore plus difficile de manifester et de demander justice face à l’extrême droite si une histoire comme celle de Nahel se reproduit », affirme Alassane. « Vu comment les partis de droite ont traité l’affaire Nahel, s’ils sont au pouvoir… J’ai peur que ça devienne le Far West », estime Ayachi. « Il ne faut pas oublier que c’est Jean Messiha [ancien cadre du RN devenu porte-parole d’Éric Zemmour chez Reconquête, ndlr] qui a lancé la cagnotte » à plus d’un million d’euros pour soutenir le policier auteur du tir, rappelle Simon.

Simon et Ayachi au sommet du parc André-Malraux, à Nanterre. Au loin, les tours Aillaud, aussi appelées tours Nuage, l’un des symboles de la ville. Elles sont situées au cœur du quartier Pablo-Picasso, où a grandi Nahel Merzouk.
Maïa Courtois / Basta

L’extrême droite a été présente dès le début de l’affaire. « Mbappé avait dit “Repose en paix petit ange”, et ils étaient en boucle sur ça. C’est désolant. Pour eux c’est le parfait souffre-douleur : un jeune banlieusard maghrébin tué par un flic pour un refus d’obtempérer. Ça les a rendus complètement fous : on en venait à ce qu’ils soient contents que ça soit arrivé », se souvient Simon. Les jeunes de la troupe ont ensuite essuyé une salve de commentaires haineux, sous certaines publications, lorsque leur projet théâtral a été médiatisé. Le relais sur un compte d’extrême droite a nourri un temps ce déferlement. Tous ont vite pris du recul, même si les plus jeunes de la troupe ont été particulièrement touchés par la violence reçue.

« Nahel, c’était un copain »

Alassane n’avait que 16 ans lorsque la vidéo du tir policier qui a tué Nahel circule partout, sur les réseaux sociaux et dans les médias, en juin 2023. « Nahel, c’était un copain. D’autres, autour de moi, le considéraient même comme un petit frère. »

49 personnes sont mortes en 2025 à la suite d’une intervention des forces de l’ordre, selon le décompte tenu à jour par Basta!. Rien qu’au cours des cinq premiers mois de 2026, on dénombre 22 décès. Trois ans après la mort de Nahel, « il faut continuer d’en parler. Il faut honorer sa mémoire, que personne n’oublie », défend Alassane.

D’autres jeunes de la troupe, comme Ayachi, ne le connaissaient pas directement. Mais « c’est quelqu’un qui me ressemblait. Ça aurait pu être moi, ça aurait pu être n’importe qui. À partir du moment où tu es issu de banlieue, tu es face à ce danger-là. » Simon acquiesce en silence, assis en face de son ami sur un banc du parc, son casque de moto posé à côté. Lui confie avoir beaucoup pensé à Nahel ces dernières semaines. « Chaque année, en juin, avec le triste anniversaire de sa mort, ça me fait toujours bizarre. »

Ayachi (à gauche) et Simon (à droite), dans le parc André-Malraux, à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine.
Maïa Courtois / Basta

Tous trois suivent avec attention chaque rebondissement du parcours judiciaire. Le 12 juin, la Cour de cassation a ouvert la porte à un procès pour meurtre du policier auteur du tir. Pour rappel, la cour d’appel de Versailles avait décidé, en mars, de requalifier les faits et de poursuivre le fonctionnaire non plus pour meurtre, mais pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Les proches de Nahel Merzouk ont contesté cette requalification devant la Cour de cassation, qui leur a donné raison.

« “Violences volontaires sans intention de donner la mort”... C’était une négation, une insulte à sa mémoire. La mort, elle ne lui est pas tombée dessus. C’est un flic qui a tiré à bout portant. Et il ne faut jamais accepter ça », réagit Simon. La décision lui donne de « l’espoir » pour Nahel et les autres : comme le calculait Basta! en 2020, les deux tiers des affaires concernant les morts de la police ne débouchent sur aucun procès qui, dans bien des cas, permettrait pourtant d’éclaircir les zones d’ombre.

« On est toujours en colère et meurtris »

En attendant, l’auteur du tir est toujours en fonction, a rappelé la famille dans un communiqué, le 19 juin. Et ce, malgré l’avis de l’inspection générale de la police nationale (IGPN) qualifiant l’usage de l’arme de « disproportionné » et recommandant un conseil disciplinaire. Contre aussi, désormais, l’avis du Défenseur des droits rendu ce 18 juin qui conclut à des « manquements des policiers à leurs obligations déontologiques » et demande là encore des poursuites disciplinaires. « Il faut vraiment qu’on ait un procès pour Nahel. Je me battrai et je lâcherai rien. Que ce soit pour mon fils ou pour vos enfants », a soutenu sa mère, Mounia Merzouk, à la sortie de la Cour de cassation.

Ayachi, Simon et Alassane, comme bien d’autres jeunes de Nanterre, ne manquent aucune marche en soutien à la famille. Sauf lorsque leurs horaires de travail les en empêchent : Alassane travaille dans le bâtiment, Ayachi dans un petit magasin et Simon dans un théâtre, à la communication. Se mobiliser sans discontinuer depuis trois ans, « c’est le minimum pour un copain », résume pudiquement Alassane.

Simon (au centre), entouré de la troupe nanterrienne de Nemetodorum.
Géraldine Aresteanu

Pour chacun d’entre eux, le théâtre ne peut être qu’un « moyen d’action », « profondément politique ». Il va donc de pair avec d’autres formes de militantisme. « Je ne peux pas monter sur scène, y défendre une cause, prendre la lumière et ne pas être ensuite dans les rassemblements pour Nahel. Pour moi, cela relève du devoir », résume Ayachi. Manifester à chaque commémoration, à chaque rebondissement judiciaire de l’affaire, « c’est une manière de montrer qu’on est toujours en colère et meurtris par ce qu’il s’est passé », souligne aussi Simon.

Désarmer la police, mieux la former

Aujourd’hui, à un an de la présidentielle et avec la montée de l’extrême droite, se mobiliser sur les questions policières leur tient toujours plus à cœur. Les violences continuent d’être régulièrement documentées – Basta! a enquêté ces dernières semaines sur celles qui ont percuté deux jeunes en situation de handicap, Toufik –, tandis que, récemment encore, l’action des forces de l’ordre face aux supporters du PSG, avec plusieurs jeunes éborgnés, a été épinglée.

Simon était d’ailleurs dans les rues de Paris ce soir-là. Son club de cœur venait de remporter la Ligue des champions. Il dresse le parallèle : « On arrive à République juste après le match pour célébrer la victoire et, direct, la police gaze comme pas possible pour nous disperser. Comme pour la première marche pour Nahel : ils avaient gazé des familles, des mamans avec des poussettes… Juste parce qu’ils avaient décidé de nous disperser alors que c’était une marche blanche, pacifique. »

L’inflation législative pour armer la police et banaliser l’ouverture du feu se poursuit. Le 7 juillet sera examinée une proposition de loi sur la présomption de légitime défense – une revendication historique de l’extrême droite. « Pour moi, les seules lois qu’il devrait y avoir pour réformer la police, ça devrait être pour la désarmer progressivement », soupire le jeune homme. « La police est déjà trop armée : elle blesse, elle tue, elle mutile ». Pour Alassane, il faudrait mettre les moyens plutôt sur l’amélioration de la formation et l’encadrement des forces de l’ordre.

Au-delà de leurs participations aux manifestations, de leurs projets artistiques respectifs où ils évoquent parfois ces sujets, de leurs partages sur les réseaux sociaux, certains membres de la troupe lancent des initiatives citoyennes en prévision de 2027. Simon a par exemple co-organisé en mai L’Agora 9-4, dans le Val-de-Marne, inspiré des cercles de parole mêlant éducation populaire, justice sociale et environnementale de l’association Ghett’Up. L’Agora, ce sont des cercles de débats institués à partir de textes écrits par des jeunes de quartiers populaires sur des thématiques comme la politique, l’amour, la guerre d’Algérie… « C’est à la fois un projet artistique, de médiation, et politique », résume Simon. Le prochain aura lieu à Nanterre, en février 2027, deux mois avant la présidentielle.

Simon et Ayachi dans le parc André-Malraux, à Nanterre. Au loin, les tours Aillaud, aussi appelées tours Nuages, l’un des symboles de la ville. Elles sont situées au cœur du quartier Pablo-Picasso, où a grandi Nahel Merzouk.

Assurer la relève auprès des nouvelles générations

Aujourd’hui, les membres de la troupe sont parfois reconnus et salués par des plus jeunes qu’eux. Au détour d’un trottoir, ou dans le bus. C’est que le public local a toujours été au rendez-vous de Nemetodorum : « À nos représentations, il n’y a pas que des gens de Paris qui repartent en RER derrière », comme le résume Simon. Même les habitants qui n’y ont pas assisté leur ont confié à quel point ce projet résonnait de manière collective et politique. « Le soir même de notre première, j’ai croisé un copain qui m’a dit : “Je n’ai pas pu venir à ta pièce, mais ça m’a fait plaisir de voir que tu as parlé à notre place, moi, j’aurais pas eu la force de monter et de dire au monde notre message." », se souvient Alassane. Ces réactions l’ont « bouleversé ».

Certains dans la troupe n’avaient que 13 ou 14 ans : s’engager sur scène a été la porte d’entrée de leur politisation. Et à travers eux, celle de leurs amis, de leurs frères et sœurs. « Ma petite sœur s’est intéressée, à partir de là, à des enjeux de justice et d’égalité plus larges, à plusieurs manifestations, raconte ainsi Ayachi. Je crois beaucoup à l’engagement local, pour faire bouger les choses. Cette mort a fait ouvrir les yeux à beaucoup de jeunes d’ici sur les autres injustices existantes en France et dans le monde. C’est un effet papillon. »

« Les plus jeunes ont déjà compris, conclut Alassane, du haut de ses 18 ans. Mais il faut toujours planter de nouvelles graines. Assurer la relève. »