Bourses du travail : un contre-pouvoir syndical sous la pression des maires

Rapports de forceTravail

Menacées d’expulsion dans plusieurs villes de droite et RN, comme à Carcassonne, les Bourses du travail sont des lieux essentiels pour l’accès aux droits des salariés et pour leur organisation collective.

par Stéphane Ortega

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« Au-delà de l’entrave syndicale, c’est une grave entrave à la liberté d’expression », alerte Éric Martin au sortir d’une réunion à la préfecture de l’Aude, vendredi 22 mai. Le secrétaire de l’union territoriale interprofessionnelle CFDT de Carcassonne est allé plaider la cause des syndicats audois, avec la CGT, Force ouvrière et la FSU.

Dans le département, les organisations syndicales sont en butte à la pression du nouveau maire RN de Carcassonne, Christophe Barthès. Le 30 avril, ce dernier annonçait en fin de conseil municipal cesser l’attribution, par la commune, de locaux pour la CGT, la CFDT, la FSU et Solidaires, qui s’étaient rendus coupables, à ses yeux, d’un soutien à une manifestation de lycéens contre l’extrême droite la veille. « Nous ne sommes pas d’accord avec le maire de Carcassonne et nous sommes punis », en déduit le responsable de la CFDT Éric Martin. Il met en avant la nécessité de « demander une sacralisation des Bourses du travail et des locaux syndicaux ».

La CGT a reçu une notification lui enjoignant de quitter la Bourse du travail, où elle est implantée depuis 89 ans. Et ce, avant le 1er juin. Deux manifestations sont prévues à Carcassonne contre cette attaque du maire. L’une jeudi 28 mai à 18 heures devant la mairie, pendant que se tiendra un conseil municipal. L’autre le samedi 6 juin avec les lycéens mobilisés fin avril autour du collectif Nous Carcassonne.

Des dizaines de Bourses du travail menacées

Au-delà du cas de la cité médiévale, à travers la France, une soixantaine de Bourses du travail sont menacées. La CGT a publié en février une carte de celles qui risquent l’expulsion, la fermeture, ou qui font face à diverses entraves.

À Béziers, le maire d’extrême droite Robert Ménard a, par exemple, tenté en 2020 d’expulser les syndicats de la Bourse du travail pour y installer des policiers municipaux. En vain.

Et l’extrême droite n’est pas la seule à avoir des velléités de reprise en main des locaux syndicaux. Ainsi, le maire de droite de Toulouse, Jean-Luc Moudenc, avait demandé à la CGT de quitter la Bourse du travail dès 2015. Sans succès. Depuis, d’autres mairies de droite, comme les villes de Montauban ou Arles lui ont emboîté le pas.

À Aubervilliers, en région parisienne, la Bourse du travail fait l’objet d’une âpre bataille depuis 2023. La maire de droite UDI Karine Franclet voulait la fermeture des 400 mètres carrés de locaux dédiés aux syndicats. « La maire disait que la Bourse du travail ne servait à rien, que cela coûtait trop d’argent. Elle a rompu la convention d’occupation nous plaçant sans droit ni titre », détaille Manuel, du syndicat Solidaires. Un bras de fer avec une intersyndicale composée de la CGT, la FSU et Solidaires s’est finalement conclu par la victoire des syndicats après deux décisions de justice.

Parfois, ce sont aussi les surfaces mises à disposition qui sont menacées d’être réduites, ou les moyens financiers octroyés pour l’entretien des lieux ou le ménage qui sont retirés.

Des lieux essentiels aux salariés

En s’attaquant aux Bourses du travail, ces maires s’en prennent en fait aux salariés. « En moyenne, 15 à 20 personnes viennent nous demander des renseignements chaque semaine. Ces locaux nous permettent de recevoir des salariés isolés qui n’ont pas de présence syndicale dans leur entreprise », décrit Éric Martin, de la CFDT de l’Aude. Le tissu économique autour de Carcassonne est composé « majoritairement de petites entreprises de moins de dix salariés », ajoute le responsable syndical. Celles justement dans lesquelles les capacités syndicales sont les plus faibles, et où les employeurs n’ont pas l’obligation de fournir un local aux représentants du personnel. Dans ces petites entreprises, les syndicats ne peuvent pas tenir des permanences. D’où l’importance des Bourses du travail.

L’accès aux droits est une des raisons principales pour laquelle des salariés poussent la porte des Bourses du travail. « Beaucoup viennent nous voir parce que, comme on a tué les services publics, ils n’ont plus d’endroit où ils peuvent rencontrer quelqu’un pour avoir des réponses à leurs questions, dit Myriam Rivoire, secrétaire de l’union locale CGT de Montpellier, investie depuis 2023 dans le conseil aux salariés. On a au moins cinq personnes par jour qui viennent nous voir sur le site, et une vingtaine de courriels chaque jour de gens qui appellent à l’aide. » Ce sont des personnes syndiquées ou non, indique la syndicaliste.

Et les motifs sont divers. Il y a « des questions sur le contrat de travail, une convocation à un entretien préalable au licenciement, des difficultés dans leur emploi ou parce qu’on ne leur a pas payé leur salaire », énumère Myriam Rivoire. Son union locale a mis en place des permanences spécialisées pour les employés du commerce, de la construction, du bricolage et de la propreté.

Ces besoins, on les retrouve aux quatre coins du territoire dans les permanences d’accueil des syndicats au sein des Bourses du travail. Avec des nuances liées aux bassins d’emploi concernés. « Ici, la CGT reçoit beaucoup de gens du secteur médico-social et de la restauration. Nous, on a beaucoup de gens du bâtiment et de la culture, explique Manuel, militant de Solidaires impliqué à la Bourse du travail d’Aubervilliers.

« Dans cette période où les plans sociaux se multiplient et où la précarité gagne du terrain, les Bourses du travail sont souvent le seul endroit pour les travailleurs pour rencontrer des gens qui sont à l’écoute et qui peuvent permettre l’organisation de défenses collectives ou individuelles », rappelle Gérard Ré, membre du bureau confédéral de la CGT. Pour lui, ces lieux sont d’autant plus d’intérêt général qu’il n’y a pas assez d’inspecteurs du travail en France.

Un espace d’organisation

Au-delà de l’accueil individuel des travailleuses et des travailleurs, les Bourses du travail sont aussi un outil collectif incontournable. « C’est un lieu d’organisation et de formation syndicale : 50 % de notre temps, c’est de la formation et de l’aide aux syndicats professionnels, 50 %, c’est de l’accueil des salariés », évalue Myriam Rivoire. Une tendance que confirme Manuel, de Solidaires à Aubervilliers : « Il y a des réunions et des formations syndicales tout le temps. »

Les Bourses du travail permettent aux adhérents de se former à la vie syndicale, qu’elle soit pratique ou plus théorique. « On forme les élus aux règles du comité social et économique ou de la commission santé, sécurité et conditions de travail, mais aussi à l’éducation syndicale et populaire », explique Gérard Ré, de la CGT. Les sujets interprofessionnels, comme les retraites, la Sécurité sociale ou les salaires font aussi l’objet de transmission de connaissances, rarement délivrées dans les syndicats d’entreprise.

Des Bourses du travail à la main des maires

Mais aujourd’hui, le rêve d’autonomie ouvrière à l’origine de création des Bourses du travail, dans les années suivant la légalisation des syndicats en 1884, est très dépendant du bon vouloir des municipalités. « La plupart du temps, pour ne pas dire toujours, c’est la mairie qui octroie des locaux », indique Gérard Ré. Et en la matière, il existe une grande disparité de situations. « Il y a des conventions d’occupation, rarement un bail, parfois une attribution de locaux » sans droit ni titre, explique le responsable CGT. Lorsqu’il y a une convention, celle-ci peut être fixée pour une durée de trois, cinq ou dix ans. Parfois, elle n’indique pas de date de fin, et peut être renouvelée par simple reconduction tacite.

Ce qui implique une précarité, même dans des communes administrées par la gauche. La CGT cite Grenoble, où la municipalité renégocie tous les trois ans une convention précaire d’occupation pour la Bourse du travail. Cela entraîne une instabilité permanente, dénonce le syndicat, empêchant toute projection à long terme, et plaçant l’union locale dans une situation de dépendance politique vis-à-vis de la municipalité.

À Carcassonne, malgré son intention affichée, le maire n’a, à ce jour, pas dénoncé la convention qu’a signée la CFDT avec la commune en 1998, pour l’attribution de locaux hors de la Bourse du travail. Mais pour la CGT, dans sa notification du 4 mai, le maire RN Christophe Barthès a accusé le syndicat d’occuper son local sans « aucun titre d’occupation en vigueur ».