L’Éducation nationale se débarrasse de centaines d’enseignants contractuels en dépit des services rendus

Rapports de forceL’école publique en péril

Les enseignants contractuels, au statut précaire, paient le prix fort de la suppression de plus de 3000 postes dans l’Éducation nationale, qui s’ajoute à la réforme du concours. Des mobilisations s’organisent, alors que nombre de classes restent sans prof.

par Maïa Courtois

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Cette rentrée aurait dû signer la fin d’années de contrats précaires pour Benjamin*. Le jeune homme de 33 ans travaille depuis fin 2020 comme enseignant contractuel dans l’Éducation nationale, dans l’académie de Versailles. Un statut particulièrement précaire, fait de missions en CDD, réservé aux personnes non titulaires du concours du Capes (collèges et lycées) ou du CRPE (premier degré). Et moins bien payé que les enseignants titulaires.

Cette année, Benjamin aurait pu enfin obtenir son CDI. C’est la règle : au bout de six ans à exercer comme agent contractuel, l’Éducation nationale a l’obligation d’embaucher en CDI. Mais, alors que, depuis cinq ans, Benjamin se voyait renouveler sans encombre son contrat en mai-juin pour une nouvelle affectation à la rentrée scolaire suivante, cette fois : rien.

Le jeune homme, qui enseignait l’histoire-géographie, vient de recevoir son attestation pour s’inscrire à France Travail. « J’ai toujours eu de bons avis de mes chefs d’établissements, des retours positifs de mes inspections... Avec d’autres collègues comme moi, on se projetait dans le CDI, évidemment. On ne s’y attendait pas, puisque d’une année sur l’autre on n’avait pas de souci à être renouvelé. Ça nous a fait tomber de haut », déplore Benjamin.

Pour lui, l’espoir du CDI s’éloigne car, après quatre mois de carence, l’ancienneté de l’agent contractuel est remise à zéro. Encore quelques semaines sans affectation et ce sera le retour à la case départ pour le professeur d’histoire-géographie.

« Si c’est pour être maltraité comme ça après avoir travaillé six ans... »

Aujourd’hui, le jeune homme vit dans le brouillard. Que faut-il faire ? Attendre que le rectorat l’appelle plus tard, peut-être, pour un remplacement ? Quitter l’Île-de-France pour tenter sa chance dans une autre académie ? Passer le concours, lui qui n’a jamais pu le faire, faute de temps ? « Je privilégiais mes cours au jour le jour. C’était difficile de sortir de l’engrenage, entre les corrections de copies, la préparation des cours qui demande une adaptation permanente – puisqu’en tant que contractuel, on fait du collège et du lycée, des bouts de cours, de nouvelles classes… »

Sauf que la motivation nécessaire pour passer le concours n’est plus vraiment là. « Si c’est pour être maltraité comme ça après avoir travaillé six ans... Cela fait beaucoup réfléchir. Y compris à une reconversion professionnelle », lâche-t-il.

Comme Benjamin, 160 agents contractuels se sont découverts sans affectation en cette rentrée scolaire dans l’académie de Versailles, selon les décomptes syndicaux. La situation n’est pas plus reluisante dans d’autres académies. Selon les premières données centralisées par la CGT-Éduc’action, on compte 200 postes de moins dans l’académie de Bordeaux, moins 412 dans celle de Créteil, moins 200 à Paris, moins 275 pour Poitiers, et environ moins 200 dans celle de Toulouse. Soit près de 1500 postes de contractuels en moins dans 6 académies (sur les 25 que compte la France métropolitaine).

« On assiste à une nouvelle tendance de fond. Un tiers des effectifs en moins à Poitiers, on n’a jamais vu ça », commente Jean-François Petit, secrétaire régional Rhône-Alpes, qui suit de près le dossier pour la CGT-Éduc’action. « C’est massif. Du jamais vu, depuis la rentrée 2021 et sa réforme du lycée qui avait provoqué des centaines de non-affectations », confirme Cécilia, syndiquée à Sud Éducation dans les Hauts-de-Seine.

À Paris, les enseignants contractuels se sont vu prévenir très tard des 200 non-affectations. L’annonce est tombée comme un couperet dans un mail groupé, envoyé par le rectorat le 21 août. Laura, contractuelle en français âgée de 33 ans, venait d’emménager, deux mois auparavant, dans un nouveau logement, un petit peu plus spacieux, avec un jardin : « Cela me faisait du bien pour ma santé mentale. » Dès réception du mail, fin août, « j’ai fait mes cartons, raconte-t-elle. Impossible de continuer à payer mon loyer sans affectation. Je suis donc aujourd’hui hébergée chez quelqu’un, en attendant de me retourner. »

Une conséquence des choix budgétaires

Dans son mail, le rectorat de Paris indique : « Cette situation s’explique notamment par les mesures de rentrée, ainsi que par l’augmentation du nombre d’enseignants stagiaires, qui bénéficient d’une priorité d’affectation sur les supports disponibles. »

Traduction : d’abord, le gouvernement a fait, l’année dernière, le choix politique et budgétaire de supprimer plus de 3000 postes d’enseignants à la rentrée. Les situations de Benjamin, Laura et tous les autres en sont une conséquence directe. La baisse démographique, argument avancé par le gouvernement, est balayée par les syndicats et agents contractuels. D’abord, elle n’est pas valable partout : cela dépend des territoires et des niveaux de classe. Ensuite, « c’est de la petite économie, de la vision court terme », déplore Benjamin. « S’il y a une baisse démographique, alors, il faut en profiter pour, enfin, mieux accompagner les élèves et réduire les effectifs par classe », souligne Laura.

À ces suppressions de postes s’ajoute la réforme des concours Capes et CRPE. Ces concours, auparavant réservés aux diplômés d’un bac+5, se sont ouverts aux bac+3 en 2026. Leurs lauréats intègrent, à partir de cette rentrée de septembre, un master professionnalisant et rémunéré impliquant une période de stage en classe. « Les concours cette année ont été marqués par une forte augmentation du nombre de postes offerts et ont permis de recruter davantage de lauréats. Dans ce contexte, davantage de fonctionnaires (stagiaires ou élèves fonctionnaires) ont été affectés », explique ainsi à Basta! le ministère de l’Éducation nationale.

Pendant deux ans, les deux versions du concours vont cohabiter, ce qui implique davantage de personnes à placer. « Ça ne va pas durer. Mais dans deux ans, quand tout sera rodé, on retombera sur les mêmes besoins que les années précédentes. Sur le long terme, cela ne tient pas » de se séparer d’autant de contractuels à cette rentrée, regrette Jean-François Petit, de la CGT-Éduc’action.

Déjà, des alertes concernant des postes non pourvus remontent des différentes académies. Y compris de celles de Benjamin et Laura, qui apprennent chaque jour, via leurs collègues, qu’il manque tel ou tel enseignement dans tel ou tel établissement. Comme le rappelle le rapport de la Cour des comptes paru en juin 2026, les académies de Versailles et de Créteil, qui concentrent 17 % des élèves français mais sont peu attractives, ne parviennent jamais à attribuer l’ensemble des postes, et ce, depuis près de dix ans.

Il manque au moins un professeur dans la moitié des collèges et lycées

Les chiffres du Snes-FSU parus cette semaine sont, à ce sujet, édifiants. Il manque au moins un professeur dans plus de la moitié (53 %) des collèges et des lycées à la rentrée. Cette pénurie « devrait se poursuivre quand les besoins en remplacement vont augmenter en cours d’année. D’autant plus que les rectorats ont fait le choix de ne pas renouveler un nombre conséquent de professeurs non titulaires en CDD », fait remarquer le premier syndicat du second degré.

Dans au moins trois académies – Paris, Créteil et Versailles –, des agents contractuels et leurs syndicats se sont particulièrement mobilisés. Par le biais des boucles WhatsApp, où ils s’apportent soutien moral et informations au quotidien, ceux-ci ont organisé des rassemblements devant leurs rectorats. Des audiences ont été obtenues à Paris et Créteil à la suite de ces manifestations.

Dans ces deux rectorats, l’engagement a été pris d’affecter en priorité, pour les ajustements et remplacements des premières semaines de rentrée, les dossiers les plus urgents. À savoir, les contractuels qui étaient proches de la CDIsation. Mais aussi ceux qui n’ont pas la nationalité française.

La galère des enseignants de nationalité étrangère

Car l’Éducation nationale fait largement appel à des enseignants de nationalité étrangère, tout en leur bloquant strictement l’accès aux concours, réservé aux personnes de nationalité française. Un grand nombre d’entre eux dépendent de ce travail pour renouveler leurs titres de séjour courant septembre, et se retrouvent donc dans une situation d’urgence absolue.

Nadia* est contractuelle depuis 2022, à Paris, comme prof d’anglais. Algérienne, elle doit chaque année renouveler son titre de séjour. Pour ce faire, la préfecture exige qu’elle lui envoie son nouveau contrat 2026-2027 d’ici fin septembre. « J’attends le mail de la préfecture avec appréhension, car je n’ai rien à leur montrer. Le gestionnaire, les inspecteurs, personne ne me répond, à part le syndicat. Et mon récépissé expire en décembre », confie Nadia. Pour conserver son titre de séjour, l’administration française ne lui donne pas le droit de travailler dans un autre domaine que celui qui correspond à ses études, l’anglais. « C’est révoltant : on accepte de travailler un peu partout, peu importe les conditions, sur plusieurs établissements, et là, on se retrouve sans rien, à la dernière minute », dénonce-t-elle.

« Je connais même des gens en poste dans des filières en tension, par exemple en éco-gestion, qui n’ont même pas de titre de séjour et sont dans des galères de renouvellement », confie Laura. « L’État français profite de la situation précaire des gens, qu’il trouve très légitimes pour enseigner quand il en a besoin mais dès que ce n’est plus nécessaire, on les jette », regrette-t-elle.

Si les rectorats de Paris et Créteil ont pris un engagement verbal, ils n’ont cependant pas donné de précisions concernant le nombre de dossiers urgents, comme celui de Nadia, qui seront résolus. Ni de délai, selon les syndicats. Contactées par Basta!, les académies de Paris et Créteil n’ont, pour l’heure, pas répondu à nos questions.

Celle de Versailles explique faire face, avec la réforme du concours, à un contexte inédit. « Pour la première fois dans l’académie, des contrats n’ont pas été renouvelés en raison d’une absence de postes. Cette situation n’existait pas les années précédentes. Les services du rectorat se sont engagés à prioriser la réembauche des contractuels non renouvelés si des besoins venaient à apparaitre. », indiquent à Basta! ses services.

« Nous ne méconnaissons ni l’expérience acquise ni l’engagement des enseignants contractuels qui ont contribué à assurer la continuité du service public d’Éducation. Une attention particulière est portée par les académies aux situations individuelles, notamment celles des personnels disposant d’une ancienneté importante. Des possibilités de recrutement restent ouvertes afin de répondre aux besoins de suppléance des établissements s’ils apparaissent au cours de l’année scolaire », souligne, de son côté, le ministère de l’Éducation nationale.

Un quart des effectifs sont « une variable d’ajustement »

Plutôt que de faire des contractuels une simple « variable d’ajustement », la CGT-Éduc’action revendique depuis longtemps, à l’instar d’autres syndicats, « un plan de titularisation pour que les non-titulaires puissent continuer à exercer leur métier. C’est aussi une question de reconnaissance de leur savoir-faire », souligne Jean-François Petit.

À l’heure actuelle, les agents contractuels - enseignants et non-enseignants (technique, administratif, informatique...) - représentent pas moins de 26 % des effectifs de l’Éducation nationale, selon le rapport publié en juin 2026 par la Cour des comptes. Celle-ci souligne la hausse continue du nombre d’agents contractuels dans la fonction publique, tous secteurs confondus. L’Éducation nationale demeure leur premier employeur : elle embauche près de 80 % des contractuels de la fonction publique. Le ministère de l’Éducation indique qu’à la rentrée 2025, la part des contractuels parmi les enseignants s’élevait à 2,6% dans le premier degré et 11,2% dans le second degré.

« Ces dernières années, parce qu’on avait besoin d’eux, les contractuels ont vu leurs conditions s’améliorer un peu, ils ont aussi obtenu le droit aux congés payés : comme si on leur déroulait le tapis rouge. Là, d’un coup, on repart en arrière et on enlève des postes », soupire Justine Louis, contractuelle enseignant l’anglais en filière professionnelle. Cette filière est moins touchée : les postes y sont davantage non pourvus et le système y dépend encore plus des contractuels. « En Seine-Saint-Denis, on a des lycées professionnels avec 70 % de personnel contractuel ! » témoigne Louise Paternoster, de la CGT-Éduc’action 93.

Ce personnel constitue une main-d’œuvre bien moins chère. Selon la Cour des comptes, en 2023, dans l’Éducation nationale, le salaire net pour le premier décile est de 2092 € pour les fonctionnaires, contre 1465 € pour les contractuels. Laura indique, par exemple, gagner 1800 euros pour un temps plein, primes comprises, du fait d’exercer en région parisienne.

Pour ceux qui se retrouvent au chômage en cette rentrée, l’incertitude financière est grande. « Le salaire d’un contractuel est constitué de beaucoup de primes. Et puis, j’ai enchaîné des contrats chaotiques : certains de deux semaines, parfois des temps partiels dans plusieurs établissements en même temps... Donc, je n’ai aucune idée du montant des allocations de retour à l’emploi auxquelles j’ai droit, confie Noam*, enseignant contractuel en mathématiques, à Paris. Les réformes de l’assurance-chômage ont aussi tellement changé les règles d’indemnisation. C’est une source d’anxiété pour moi. Je ne sais même pas quel revenu je vais pouvoir avoir là, à la fin du mois. »

*Prénom modifié