La Provence, « laboratoire de l’alliance entre la droite et l’extrême droite »

DémocratieDroites extrêmes

Le Rassemblement national présente plus de 600 listes aux élections municipales, et tente de rallier bien au-delà du parti. La Provence fait office de terre d’expérimentation, à coups de nouvelles étiquettes et de jeux d’alliance.

par Rozenn Le Carboulec

, modifié Temps de lecture : ?

Bluesky Facebook Linkedin Mail Enregistrer
Lire plus tard

Située au nord-ouest de Marseille, Rognac fait office de véritable figure de proue du grand rassemblement voulu par l’extrême droite. En remportant les municipales partielles anticipées dans cette commune de 12 500 habitants en 2024, Christophe Gonzalez est devenu le premier maire Rassemblement national (RN) des Bouches-du-Rhône depuis 30 ans. Tandis que le RN présente dans toute la France plus de 600 listes cette année, le maire sortant de Rognac est en passe d’être rejoint par de nombreux autres prétendants. Sauf que cette fois-ci, ces derniers avancent en partie masqués.

Sous les applaudissements de Franck Allisio, ex-Les Républicains désormais député et délégué départemental du RN, et actuel candidat à la mairie de Marseille, Christophe Gonzalez assurait, le jour de son élection, vouloir « rassembler quelles que soient les convictions politiques ». Il n’a jamais été si près du but, à la faveur d’un grand brouillage des étiquettes politiques, dont Franck Allisio est le principal chef d’orchestre. L’extrême droite locale multiplie ainsi les faux-nez pour accueillir des transfuges de la droite : à l’Union des droites pour la République (UDR) d’Éric Ciotti, s’ajoutent un label, « La Provence qu’on aime », et la résurrection du RPR (Rassemblement pour la République), l’ancien parti chiraquien, récupéré par le RN/FN local. Objectif : présenter, « dans chaque commune du département des Bouches-du-Rhône, une liste aux municipales » ou soutenir « un maire sortant s’il adhère aux valeurs que nous portons », explique Christophe Gonzalez.

Label Provence et RPR : la stratégie « très offensive » du RN

Ce 15 mars, le maire sortant de Rognac se présentera donc non seulement sous l’étiquette du RN, mais aussi celle de l’UDR d’Éric Ciotti (lui-même candidat à Nice), du Rassemblement pour la République (RPR), et du label « La Provence qu’on aime » – également initié par Franck Allisio. Le RN espère ainsi s’assurer une présence dans la moitié des 119 communes des Bouches-du-Rhône, dont plusieurs sont situées aux alentours de Rognac, sur le pourtour de l’étang de Berre, une des plus grandes réserves d’eau salée d’Europe, où se concentrent de multiples enjeux industriels et écologiques.

Après s’être battu autour de l’héritage de l’ancien parti de Jacques Chirac – notamment avec le président ex-LR et aujourd’hui Renaissance de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca), Renaud Muselier –, Franck Allisio annonçait en 2023 « la refondation » du RPR. Il embarquait alors dans l’aventure Éric Le Dissès, le maire divers droite – lui aussi ex-LR – de Marignane. Deux ans plus tard, le décidément très actif patron départemental du RN lançait le label « La Provence qu’on aime », visant à attirer toujours plus à droite. En échange de l’adhésion à ce « label », et sous couvert de respecter un certain nombre d’engagements, des aspirants candidats s’assurent ainsi le soutien – ou plutôt la non-concurrence – du RN.

Car dans ce département, le parti à la flamme a raflé neuf sièges de députés sur seize en 2024. Marine Le Pen y est arrivée en tête du 1er tour de l’élection présidentielle de 2022, avec 26,25 %. « Si j’avais un candidat RN en face de moi, je pouvais rester à la maison », reconnaît ainsi Philippe Maurizot, prétendant divers droite à Fos-sur-Mer ayant souscrit au fameux label. Dans sa circonscription, le député RN Emmanuel Fouquart, répertorié par StreetPress comme « brebis galeuse » du parti pour ses propos sur les personnes migrantes, la justice ou les vaccins contre le Covid, avait obtenu 62 % au second tour des législatives anticipées. Le même, désormais candidat à Martigues, pourrait bien faire basculer un bastion communiste à l’extrême droite. « C’est une stratégie très offensive mais dans un contexte où le RN est en position de force », analyse Christèle Lagier, maîtresse de conférences en sciences politiques à l’université d’Avignon, spécialisée sur le vote RN dans le Sud-Est. « Le RN joue sur le brouillage des repères. S’agissant de la relance du RPR, on ne pouvait pas faire plus fort », poursuit-elle.

Peu de candidats officiels de « La Provence qu’on aime »

Outre Christophe Gonzalez (par ailleurs déjà RN), il semble que seuls quatre candidats aient adhéré au label « La Provence qu’on aime », selon notre décompte et celui de Marsactu. Celles et ceux à avoir rendu publique leur adhésion sont ainsi rares : l’ex-LR Philippe Maurizot à Fos-sur-Mer, le candidat à La Ciotat Daniel Salenc, Jean-Christophe Trapy à Carry-le-Rouet et la candidate à La Destrousse Christine Ponnavoy (elle aussi déjà encartée au RN). Sans pour autant mentionner ce fameux label, Jean-Christophe Trapy affirme ainsi à Basta! être soutenu par l’UDR, le RPR et le RN, et avoir aussi signé – comme Daniel Salenc – la charte « Écologie & Modernisme » de Pierre-Gilles Tronconi, président du mouvement UMP-Écologie bleue, qui promeut « une écologie de droite ». « Avec les candidats “La Provence qu’on aime”, les électeurs savent où ils vont ! » vantait en 2025 Christophe Gonzalez, qui promettait davantage de « clarté ». À l’approche du premier tour des municipales, rien n’est moins sûr…

D’autres candidats, comme Pascal Spanu à Port-de-Bouc, entretiennent ainsi le flou : « Notre liste n’est pas étiquetée, mais je serai soutenu par le RPR, qui est un allié du RN, donc je pense avoir aussi le soutien de Franck Allisio et du RN », décrit cet ancien membre de l’UMP. « Je ne rentrais dans la bataille qu’à une condition, c’était celle de ne pas avoir à me battre avec des amis à moi. Tout le monde a compris la vision et la stratégie et on s’est mis d’accord », explique-t-il.

La stratégie en question, c’est la fameuse union des droites autour de l’extrême droite. Selon un décompte du Parti socialiste, 575 candidats et candidates qui figuraient sur des listes de droite lors des municipales de 2020 se présentent désormais sur une liste d’extrême droite en 2026, parmi lesquels 45 têtes de liste. La région Paca arrive, de très loin, en première position, avec 138 candidats et candidates ayant basculé à l’extrême droite selon le PS. Et gare à celles et ceux qui ne se prêtent pas au jeu.

« Une droite qui ne tient pas sa droite »

À Istres, le candidat LR Robin Prétot « refuse de rejoindre le RN », explique-t-il à Basta!, et a décliné le label. La réaction du parti à la flamme a été immédiate, avec un candidat maison « parachuté » depuis Orange. « Je suis très ami avec Robin Prétot et je lui souhaite de gagner, mais à mon avis c’est mort pour lui », commente Philippe Maurizot, qui « assume à 200 % » d’avoir pris le label pour sa liste à Fos.

Philippe Maurizot, candidat divers droite "La Provence qu'on aime" à Fos-sur-Mer, dans son local de campagne. Un monsieur au crâne dégarni au regard dur, veste marron, avec derrière son affiche de campagne et le logo de La Provence qu'on aime.
Philippe Maurizot, candidat divers droite « La Provence qu’on aime », à Fos-sur-Mer, dans son local de campagne.
© Jean de Peña

Dans les Bouches-du-Rhône, plus personne n’hésite à s’approprier les thèmes de prédilection de l’extrême droite. « Non mais vous avez vu le débat à Marseille ? Martine Vassal nous sort maintenant une devise pétainiste, c’est pathétique ! » fustige Jean-Philippe Garcia, ex-candidat de gauche à Port-de-Bouc, à propos de la présidente de la métropole Aix-Marseille-Provence, candidate divers droite à la mairie de Marseille, qui a récemment repris à son compte la devise « Travail, famille, patrie ». Face à « une droite qui ne tient pas sa droite », selon la sociologue Christèle Lagier, Jean-Philippe Garcia pointe également le rôle de la gauche dans l’ascension locale du RN : « J’ai annoncé le retrait de ma candidature parce que j’ai toujours combattu l’extrême droite et je considère qu’il y a là un vrai danger. Le RN peut mettre n’importe quel guignol en tête de liste, il fera minimum 25 % parce que, pendant des années, on a nourri ça », met en garde cet ancien directeur de cabinet à Rognac.

L’inversion des valeurs actuellement à l’œuvre dans les champs médiatiques et politiques prend aussi racine en Provence. À Fos, Philippe Maurizot estime que « LFI est bien plus dangereux que le RN ». Même le candidat PS Jean-Michel Leroy assure que son « principal adversaire n’est pas Philippe Maurizot », pourtant soutenu par l’extrême droite. « Il faut arrêter de parler de l’extrême droite et aller sur le fond. C’est pour ça qu’on n’a pas de tabou, qu’on parle sécurité et immigration », ajoute celui qui vient d’être lâché par le Parti socialiste au profit de son « concurrent ».

Dans ce département où, décidément, toutes les cartes se brouillent, Il n’est pas rare que des candidats estampillés de gauche misent à fond sur la sécurité, tandis que d’autres plutôt très à droite défendent l’immigration. Passé du PS à l’Union du centre et des écologistes (UCE), Christian Amiraty, qui se présente à Marignane contre Éric Le Dissès, soutenu par le RN, présente ainsi son programme : « En matière de sécurité je suis enclin à porter la parole de Robert Ménard [maire d’extrême droite à Béziers, ndlr], et en matière d’éducation je suis admirateur des principes de Jules Ferry. » Le candidat « La Provence qu’on aime » Jean-Christophe Trapy affirme quant à lui : « Pour moi l’immigration est un sujet démagogique, parce que 90 % des immigrés sont nés sur le sol français et sont français ». À Port-de-Bouc, Pascal Spanu assure enfin à Basta! : « Je ne me sens pas réactionnaire. La grande cause de mon mandat c’est le logement. Donc, ce n’est pas vraiment un programme d’hyper droite. »

Portes tournantes entre droite et extrême droite

Autre spécificité de la région Paca : c’est aussi là où le plus grand nombre de « transfuges » viennent de l’extrême droite pour se présenter sur des listes de droite « classique », d’après le décompte du PS. « Il apparaît donc que, lorsqu’un député RN s’implante dans une circonscription, les listes RN ou [divers droite]/LR/UDI évoluent au profit de l’étiquette la plus pertinente pour l’emporter en fonction de l’opportunité et de la réalité territoriale », et ce « afin de maximiser le nombre d’élus », note le PS. La maîtresse de conférences en sciences politiques Christèle Lagier connaît bien le sujet : « Dans le Sud-Est, on voit très bien, par le biais d’enquêtes qualitatives, qu’il y a des allers-retours assez fréquents entre la droite et l’extrême droite. »

Pour certains, ces alliances semblent toutefois avoir leurs limites. Ex-conseiller municipal RN à Vitrolles, Philippe Sanchez n’a pas été investi par son parti, au profit d’un « techno » venu de la droite : Fabien Bravi, qui travaillait auparavant pour Renaud Muselier (Renaissance) et Martine Vassal (LR) à la métropole, et désormais délégué général de « La Provence qu’on aime ». « Je n’ai pas été reconduit pour la simple et bonne raison que Franck Allisio a voulu mettre un parachuté, un ami à lui de LR », fulmine Philippe Sanchez, qui dit ne pas avoir renouvelé son adhésion au RN. « C’est une baronnie qui se met en place et personne ne s’en rend compte. Il place tous ses amis », lâche-t-il à propos de Franck Allisio. Quant au RPR et à « la Provence qu’on aime », ils en prennent aussi pour leur grade : « Ça ne vaut rien, c’est que de la com’, de l’électoralisme pour récupérer un maximum de voix et être élu », accuse-t-il.

Poser « les bases des échéances à venir »

Le soutien du RN ne se fait bien sûr pas sans contrepartie. « Le label “La Provence qu’on aime !”, c’est la garantie pour les électeurs comme pour les colistiers du respect d’un certain nombre d’engagements, qui seront formalisés dans une charte », écrivait Christophe Gonzalez en janvier 2025. Si aucun n’a confirmé à Basta avoir signé une quelconque charte, plusieurs candidats, parmi lesquels Jean-Christophe Trapy, affirment avoir pris « plusieurs engagements forts », comme l’embauche de policiers municipaux. Seul Philippe Maurizot assure n’en avoir promis aucun : « Tout ça c’est des non-dits », défend-il.

Sur le papier, ces engagements font écho aux « valeurs » décrites sur le site du RPR. Mais également à une « charte d’engagement politique » publiée par le RN en décembre dernier, et inspirée du label de Franck Allisio, selon Philippe Maurizot. Le RN n’a répondu à aucune de nos questions à ce propos. Proposée aux candidats qui, sans être investis par le RN, sollicitent son soutien, la charte prévoit le respect de treize engagements. En position numéro sept : « Adopter une gestion en bon père de famille » – expression supprimée du Code civil en 2014 en raison de son caractère patriarcal et anachronique, et qui figure aussi dans les engagements du « label ».

Si le RN mise autant sur les municipales, c’est que, dans ces élections, se joue déjà un enjeu national. « L’alliance Allisio-Le Dissès, ce n’est pas autre chose que : “Franck, je t’aide à être député et toi tu m’aides à être nouveau maire de Marignane, et en septembre 2026 tu fais de moi un sénateur” », met en avant Christian Amiraty, opposant de Le Dissès à Marignane. En tant que grands électeurs, les candidats soutenus par le RN doivent aussi « s’engager à soutenir et appeler à voter pour la liste soutenue par le Rassemblement national » aux élections sénatoriales, mais aussi à « parrainer le candidat soutenu par le Rassemblement national » pour l’élection présidentielle. Le label comme la relance du RPR sont finalement « de vrais coups politiques », estime Christèle Lagier : « Le Sud-Est est un laboratoire pour l’alliance entre la droite et l’extrême droite. Il s’est opéré sur ce territoire une expérimentation qu’on observe aujourd’hui au plan national », analyse la spécialiste. Ainsi, « même si les gens n’adhèrent pas au label, cela pose les bases des échéances à venir », prévient-elle.

Boîte noire

Sollicité à de multiples reprises, Franck Allisio n’a pas répondu à nos demandes d’interview. De même pour Christophe Gonzalez, Daniel Salenc, Fabien Bravi, Eric Le Dissès, et les responsables de la campagne du RN.