« Lynchage numérique » : au tribunal, une enseignante face au cyberharcèlement de l’extrême droite

Société

Six personnes étaient jugées mardi 20 janvier pour avoir participé à une vague de messages haineux à l’encontre d’une enseignante de philosophie, Sophie Djigo. La professeure avait organisé, en 2022, une sortie pédagogique à Calais.

par Maël Galisson

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« Une vie qui explose. » Ce sont les termes choisis par l’enseignante en philosophie Sophie Djigo pour expliquer les conséquences de la vague de cyberharcèlement dont elle a été victime pendant plusieurs semaines, fin 2022. À la barre de la dixième chambre du tribunal correctionnel de Paris, mardi 20 janvier, l’ex-professeure du lycée Watteau de Valenciennes (Nord) raconte un « flot illimité de messages, de propos négrophobes, sexistes et racistes, de menaces de mort », auquel elle a été confrontée, et l’impression d’être « un punching-ball » contre qui se défouler. Sur le moment, elle s’interroge : « Quand est-ce que ça va s’arrêter ? »

Le déferlement de haine en ligne avait débuté à la suite de la publication, le 28 novembre 2022 sur Twitter (désormais X), d’un tweet du compte Protégeons nos enfants, vitrine de l’association Parents vigilants, elle-même émanation de Reconquête, le parti d’extrême droite fondé par Éric Zemmour. Dans son post, l’association, créée quelques semaines plus tôt, rendait public le contenu d’un mail, envoyé par Sophie Djigo à ses étudiants de classe préparatoire hypokhâgne, détaillant le programme d’une sortie.

« Cette journée d’étude s’inscrivait dans un projet pédagogique pluridisciplinaire, explique l’enseignante devant le tribunal. Elle visait à mettre en pratique ma manière de faire de la philosophie, à savoir l’enquête de terrain, en se confrontant à la réalité de la frontière à Calais. » Outre cette visite de terrain, le projet de recherche, intitulé « Exil et frontières », prévoyait également des temps de conférences et l’organisation d’une exposition photographique. La sortie avait finalement été annulée en raison des pressions de l’extrême droite.

Reconquête et le RN s’en prennent à une prof

Le post de Protégeons nos enfants, lui, est rapidement suivi de la publication d’un communiqué de presse de Reconquête !, dans lequel Sophie Djigo, sans être nommée directement, est clairement identifiable. Le Rassemblement national sort également un communiqué, tandis que la polémique est ensuite reprise sur des sites de la fachosphère, tels que Fdesouche, Riposte laïque ou encore Le Miroir du nord. « Et là, ça a été l’embrasement », se remémore la professeure, également autrice de l’ouvrage Les Migrants de Calais. Enquête sur la vie en transit et fondatrice de l’association Migraction59, qui coordonne un réseau d’hébergement solidaire dans le nord de la France.

Quantité de messages haineux se déversent sur les réseaux sociaux à son encontre. « De quelques dizaines, ça passe rapidement à des centaines, constate Sophie Djigo. Je lis tous ces fils de commentaires qui se répondent, je suis sidérée, c’est écrasant, j’ai le sentiment de subir un lynchage numérique. »

Le tribunal reconnaît cependant que seuls les internautes ayant pu être identifiés par les services d’enquête comparaissent au cours de cette audience. Et, sur les six personnes poursuivies pour cyberharcèlement moral en ligne ayant entraîné un arrêt de travail supérieur à huit jours (deux sont également accusées de menaces de mort), elles ne sont que deux présentes à l’audience. Les autres n’ont pas fait le déplacement.

« Djigo djigo, ça sent la case en bouse gnou », a tweeté Bernard B. le 29 novembre 2022. En garde à vue, ce retraité de 70 ans originaire de la région lyonnaise, qui se décrit comme catholique, avait déclaré aux enquêteurs qu’il trouvait « la religion musulmane envahissante en raison des demandes qu’ “ils” émettent ».

À la barre, il assure que son message est « plus humoristique que désobligeant », mais admet après plusieurs relances de la présidente qu’il s’agit « d’un raccourci un peu simpliste de mauvais goût ». « Quand j’ai vu le tweet de Protégeons nos enfants, ça m’a contrarié, tente d’expliquer Bernard B. J’ai fait de la philo pendant mes études, on n’allait pas sur les plages pour voir des migrants », ajoute l’homme.

« C’est instinctif » se défendent les prévenus

« Tweeter, c’est instinctif, on ne réfléchit pas, on vous parle de camps de migrants, d’enfants et de l’Éducation nationale, et c’est parti ! » défend d’une voix monocorde Éric E., le second prévenu présent à l’audience. Cet ancien développeur informatique désormais à la retraite, originaire de région parisienne, est poursuivi pour la publication de deux tweets à caractère injurieux ou menaçants.

Le 28 novembre 2022, il poste : « Ces islamocollabos gauchistes foutez donc la paix aux gosses qui n’ont en rien à foutre de vos clandestins envahisseurs ! » (sic) Le lendemain, il envoie un second message, dans lequel il reprend à son compte le discours du « grand remplacement » diffusé par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus : « Ouais des étudiants majeurs à qui on va demander d’adhérer à une idéologie puante qui participe chaque jour à nous faire disparaître. Mon fils qui a 18 ans l’a très bien compris j’ai pas eu besoin de le convaincre il sait que son remplacement est en cours. »

capture d'écrant de tweets
Le post d’Éric E., le 28 novembre 2022, sous un post visant Sophie Djigo.

Décrit dans la procédure comme « proche de partis comme le RN ou Reconquête ! », Éric E. trouve que « ce n’est pas une bonne idée de ramener des sujets de société à l’école », mais reconnaît que « c’est horrible ce qu’il s’est passé [pour Sophie Djigo, ndlr], personne n’a envie de vivre ça ». Interrogé par le tribunal sur sa définition du terme « islamocollabos gauchistes », le retraité livre une réponse à la tonalité complotiste : « Ce sont des gens qui pensent qu’on ne peut pas évoquer les débats sur l’immigration. De la sphère privée à l’entreprise, il y a des gens qui travaillent à ce qu’on n’en parle pas. »

« Atelier viol ? » a de son côté tweeté sous le post de Protégeons nos enfants, le 29 novembre 2022, Catherine B., alias @OrageetDesepoir, une des quatre personnes poursuivies mais absentes à l’audience. Dans le dossier de procédure, cette retraitée de 72 ans s’est dit « choquée par son placement en garde à vue » et a appuyé que « sa cause est de défendre les enfants ».

« Des intellectuels de la haine »

Autre absent, Jean-Christophe A., alias @Peuxplusjean21, a posté, le 28 novembre 2022, le message suivant sous le tweet d’Éric Zemmour : « Un supplice du pal est demandé pour ce collabo de la pire espèce qui touche aux enfants. » Le lendemain, l’aide-soignant de 46 ans, vivant à Marseille, père de deux enfants, récidive, cette fois sur le fil Twitter de Fdesouche : « Je demande qu’on empale cette collabo ,en direct du campus des migrants.ça donnera un exemple aux enseignants islamos gauchiasse bobos wok et aux migrants. » (sic)

Capture d'écran de tweets.
Le tweet de Jean-Christophe A., alias @Peuxplusjean21, posté le 28 novembre 2022 sous le message d’Éric Zemmour visant Sophie Djigo.

« Il ne s’agit là que d’une goutte d’eau dans la vague de messages de harcèlement qu’a subi ma cliente, Sophie Djigo », constate son avocat Raphaël Kempf dans sa plaidoirie, précisant au passage qu’un site comme Fdesouche ne répond pas aux réquisitions du procureur, rendant impossible l’identification d’auteurs de commentaires haineux. « Les prévenus présents aujourd’hui ne sont toutefois que les petites mains, ajoute l’avocat. La responsabilité de cette vague de cyberharcèlement incombe à des intellectuels de la haine, à la visibilité plus grande, que sont des personnalités comme Éric Zemmour. Ce sont eux qui ont lancé la meute. »

Ce volet de l’affaire sera jugé les 30 et 31 mars prochains, également devant le tribunal judiciaire de Paris. Sur les bancs de la défense, un des avocats incite le tribunal ici à « protéger la liberté d’expression », un autre suggère là « un délit d’opinion » à l’encontre de son client, et un dernier considère ce procès comme « chargé politiquement ».

Sous protection policière pendant plusieurs semaines

Contactée avant l’audience, Sophie Djigo confie que les conséquences de cette vague de cyberharcèlement ont été « énormes sur sa vie ». Placée sous protection policière pendant plusieurs semaines, l’enseignante a dû cesser de travailler pendant plusieurs mois car « sa sécurité n’a pas pu être garantie », son adresse professionnelle ayant fuité à plusieurs reprises. Elle a été contrainte de changer d’établissement, l’obligeant ainsi à aller travailler dans une autre ville. « Cela a également eu des répercussions sur mes étudiants qui préparaient un concours et qui ont été privés de professeure de philosophie pendant six mois », tient à ajouter l’enseignante.

« Cela pose aussi question sur la manière dont on peut être exposé en tant qu’enseignant », analyse la philosophe qui, à la suite du cyberharcèlement l’ayant visée, a reçu « plein de courriers de collègues, de toute discipline, de toute la France, qui racontaient avoir subi des pressions et des intimidations de la part de collectifs de parents ou de groupes proches de l’extrême droite ». Avec d’autres enseignants, elle a alors créé la Coordination antifasciste pour l’affirmation des libertés académiques et pédagogiques (CAALAP), destinée à soutenir les collègues attaqués, les accompagner dans les procédures judiciaires et les former avec « des outils d’autodéfense théorique ».

À la barre, Sophie Djigo a estimé qu’elle commençait à « se reconstruire », espérant désormais « pouvoir se projeter dans l’avenir et retourner travailler dans des conditions sereines ». Des marques de soutien l’aident en cela, à l’image d’un courrier envoyé par une ancienne étudiante que l’enseignante a lu au cours de l’audience : « En deux ans de cours et de discussions, vous nous avez appris la résilience et la force nécessaire pour continuer à espérer que les choses aillent un peu mieux chaque jour. Permettre à quelqu’un de comprendre la noirceur de la caverne dans laquelle il vit est important, mais l’aider à en sortir et à trouver la lumière comme vous l’avez fait l’est encore plus. » 

Le parquet a requis des peines de trois à douze mois de prison avec sursis à l’encontre des six personnes prévenues, assorties d’amendes allant jusqu’à 2000 euros, ainsi que trois ans d’inéligibilité pour chacun. Le délibéré sera rendu le 20 mars 2026.